Les exploits héroïques du preux chevalier Roland : partie 36
36) Chant 5 : un chevalier en détresse : partie 3: capture de Lisa et entretien avec les maîtres de la forêt interdite
Je savais que mes paroles, si réconfortantes fussent elles, ne parviendraient pas à elles seules à guérir Roland de sa mélancolie. Pour pouvoir le sauver, il fallait qu'il puisse être persuadé que sa carrière de chevalier avait apporté aux personnes qu'ils avaient sauvées bien plus de joies que si elles n'avaient jamais été capturées. Et je connaissais précisément les personnes qui pouvaient m'aider dans cette entreprise. Après avoir quitté l'infirmerie, je me rendis immédiatement dans mes appartements, et, une fois assurée que j'étais bien seule, appelai le fantôme qui me servait de courrier avec mes amis de la forêt interdite (les spectres des nobles du château se relayaient pour assurer cette tâche). Je lui demandai d'informer Roderick et Viviane que je souhaitais être capturée de toute urgence pour une affaire de la plus haute importance, et que je prenais la route le jour même pour leur royaume. Une fois mon messager parti, après avoir averti mon père, je rejoignis ma jument Anna et quittai le palais royal. J'arrivai le surlendemain dans la forêt interdite, et, j'avais à peine chevauché pendant une dizaine de minutes sur le chemin au milieu des arbres que je vis Zogshu se poser devant moi. Un instant plus tard, Pierrot mit pied à terre :
- Bonjour Lisa. Nous avons bien reçu votre message. Afin de vous permettre d'arriver au plus vite au château, Zogshu s'est proposé de vous y emmener. De mon côté, je prendrai soin d'Anna."
Je fus touchée par cette belle preuve d'affection que le dragon éprouvait pour sa princesse captive. Je montai rapidement mon ami, et moins de cinq minutes plus tard, nous nous posâmes à l'entrée du château. Le protocole de capture fut réduit au strict minimum : Jacques, le chef des gardes, me passa des fers aux poignets, avant de m'emmener à la salle de réunion où Roderick et Viviane m'attendaient. Après les salutations d'usage, je leur racontai la maladie du pauvre Roland, ainsi que les difficultés qu'ils avaient éprouvées à s'adapter à la trêve. Mon récit ne manqua pas d'émouvoir mes amis. Après avoir terminé mon récit, Viviane s'adressa à moi d'une voix douce :
"Voilà une bien triste histoire. Quand je pense que j'avais voulu aider ce pauvre homme en prenant l'initiative d'arrêter les hostilités. Mais je devine, Lisa, que vous êtes venue nous voir avec tant de précipitation parce que vous pensez que nous pouvons vous aider à le sauver, n'est ce pas?
- En effet, Viviane. Vous avez été tous deux ses principaux adversaires pendant toutes ces années. Non seulement vous le connaissez bien, mais surtout vous savez à quel point il a apporté du bonheur à vos "victimes". Qui mieux que vous peut m'aider à le persuader qu'il n'a aucune raison de ressentir la moindre culpabilité d'avoir choisi sa vocation de chevalier?
- Je comprends ton raisonnement, Lisa, répliqua Roderick. Mais acceptera-t-il d'écouter des personnes qu'il considère encore comme ses ennemis jurés? Et surtout, je ne suis pas certain qu'il soit sage de lui révéler que nos "conflits" n'étaient en fait que des jeux.
- Comme nous sommes officiellement en trêve, nous parviendrons peut être à le persuader que vous n'êtes plus que des anciens ennemis. Quant à lui révéler l'entière vérité, je ne pense pas que cela sera nécessaire. Car même s'il est persuadé que vos "attaques" authentiques, il n'en reste pas moins qu'elles n'ont jamais fait ni mort, ni blessé. Dans de telles conditions, il pourra peut être croire que les souffrances que vous avez causées à vos victimes n'étaient pas aussi grandes qu'il ne l'imaginait, et qu'au final, elles ont bien plus gardé en mémoire les joies de leur sauvetage.
- Nous pouvons toujours essayer, concéda Viviane. Mais pour que ton plan fonctionne, il nous faudra l'amener à venir à la rencontre de ces villageois que nous avons capturés, car bien plus que tout ce que nous lui dirons, c'est leur témoignage et leur gratitude qui seront décisives pour calmer son tourment.
- Tu as parfaitement raison, Viviane, approuvai-je. Mais je pense qu'un entretien préalable avec lui sera tout aussi nécessaire.
- D'autant que cela m'apportera enfin l'occasion de lui révéler l'estime et l'admiration que j'éprouve à son égard, continua l'enchanteresse. Cela dit, nous avons de bonnes raisons d'espérer. Car je sais que si nos attaques contre les villageois étaient simulées, leur bonheur d'être secourus par le chevalier, lui, était parfaitement sincère et authentique. Si Roland arrive à prendre conscience des joies qu'il leur a apportées, il parviendra peut être à sortir de sa mélancolie.
- Quoi qu'il en soit, la vie de cet homme est en jeu, et nous ne pouvons rester sans agir conclut Roderick. Viviane, je vois que tu t'es d'emblée portée volontaire pour cette mission.
- En effet, Roderick. Après tout, j'ai été à l'initiative de cette trêve, et c'est à moi d'en assumer les conséquences.
- Je vous remercie de tout mon coeur, mes amis, leur dis-je d'une voix émue. Cela dit, Viviane, je pense qu'il est préférable que tu arrives discrètement au palais. Une visite officielle me parait en effet inappropriée dans de telles circonstances.
-Tu as raison. J'avais le projet de voyager dans ton royaume sous une fausse apparence. Mais comment pourrais-je te rejoindre au palais royal?
- J'y ai pensé. Pouvez vous m'apporter le nécessaire pour écrire? Je vais rédiger un laissez-passer à ton intention, Viviane, qui te garantira l'accès au palais quelle que soit l'apparence que tu prendras.
- Je vais donner des ordres afin que tu reçoives le matériel dont tu as besoin, affirma Roderick. Je peux aussi te fournir de la cire si tu souhaites apposer le sceau royal.
- Parfait. Je l'avais d'ailleurs emporté pour la circonstance."
Quelques minutes plus tard, des serviteurs squelettes m'apportèrent le papier, l'encre, les plumes et la cire que j'avais demandés. Ils posèrent aussi une épée à l'entrée de la pièce que je ne manquai pas de repérer. Après avoir été libérée de mes chaînes, je rédigeai le document à l'intention de Viviane. L'entretien étant terminé, il était temps à présent de retourner chez moi. Le protocole d'évasion se révéla fort rapide : je m'emparai de l'épée, sortis de la salle de réunion, et après avoir brièvement croisé le fer avec deux ou trois gardes squelettes (au cours de mes différentes captures, Jacques, leur chef, m'avait appris le maniement des armes), je rejoignis Anna qui m'attendait à l'entrée du château puis repartis au galop.
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