Les exploits héroïques du preux chevalier Roland : partie 38
38) Chant 5 : Un chevalier en détresse, partie 5 : la princesse, la sorcière et le chevalier
(Roland est le narrateur)
Je franchis d'un pas assuré le seuil qui menait aux appartements de ma princesse. Lorsque j'y entrai, je vis la douce Lisa assise sur une chaise derrière une petite table. A ses côtés siégeait la terrible Viviane, mais, à ma grande surprise, elle paraissait désarmée, et surtout je ne percevais aucune attitude menaçante de sa part envers son otage. Elle s'adressa à moi d'une voix étonnamment douce :
"Bonjour, chevalier Roland. Je regrette que nos retrouvailles se déroulent dans de si tristes circonstances."
J'étais de plus en plus déconcerté. Je ne sentais ni colère, ni menace dans sa voix. Uniquement de la tristesse et du regret. Pourtant, n'avait-elle pas pris ma princesse en otage? Celle-ci, qui semblait lire dans mes pensées, parla à son tour :
"Veuillez nous pardonner notre tromperie, seigneur Roland. Non, Viviane ne m'a pas prise en otage, mais elle est venue au palais sur mon invitation. Mais nous avons dû monter cette mascarade afin de vous motiver à quitter votre lit de malade et à nous rejoindre. Je vous prie aussi d'excuser le lieutenant Guillaume pour avoir été notre complice, mais croyez bien qu'il ne l'a fait que parce qu'il veut votre bien."
Je n'y comprenais rien. Qu'est ce que tout cela signifiait? De plus, je restai méfiant. J'avais affronté tant de fois la vile sorcière Viviane que je ne pouvais m'empêcher de soupçonner un mauvais coup de sa part. Je ne pouvais prendre aucun risque.
"Donc, vous prétendez venir en paix, madame Viviane?
- Oui, seigneur Roland
- Dans ce cas j'imagine que vous ne verrez pas d'inconvénient à ce que je vous lie les bras et les jambes et que je vous mette cette croix autour du cou afin de neutraliser votre magie noire.
- Roland, je vous en prie, protesta la princesse. Nous sommes censés être en trêve avec la forêt interdite. Voilà une façon bien indigne de traiter une invitée.
- Calmez vous Lisa, répliqua la sorcière. Si cela permet de rassurer le seigneur Roland, croyez bien que je consens bien volontiers à ses conditions."
J'avoue que je ne manquai pas d'être déconcerté par une reddition aussi prompte de la part de mon ennemie jurée. Je l'attachai solidement à une chaise avec des cordes, puis lui plaçai un collier avec une grande croix de bois autour du cou. Viviane ne protesta pas une seule fois tandis que je la ligotais, mais me regarda avec une expression d'une étrange douceur. Une fois la sorcière mise hors d'état de nuire je m'assis à mon tour devant les deux femmes.
"A présent, je suis prêt à vous écouter. Princesse, pourquoi avez vous pris l'initiative d'inviter ma pire ennemie? "
Lisa prit la parole :
"Seigneur Roland, lorsque je vous ai rendu visite il y a quelques jours, j'ai compris les motifs de votre souffrance. Mais j'ai réalisé que je n'étais pas en mesure de vous porter secours toute seule, et c'est la raison pour laquelle j'ai demandé à Viviane de me venir en aide.
- Vous avez demandé à ma pire ennemie de vous aider à me sauver? répliquai-je, complètement incrédule. Comment avez vous pu imaginer un instant qu'elle accepterait?
- Parce que nous avons eu l'opportunité depuis le début de la trêve de faire connaissance, et j'ai découvert en elle une femme honorable qui éprouvait un regret sincère pour les mauvaises actions qu'elle avait perpétrées. En tant que princesse, il était de mon devoir de la soutenir dans sa démarche de repentir.
- De plus seigneur Roland, continua Viviane, vous devez savoir que derrière toute la haine et la colère que j'affichais lors de nos confrontations se cachaient beaucoup d'estime et de respect. J'admirais votre courage, votre dévouement envers vos sujets qui vous amenait à risquer votre vie pour les tirer de mes griffes. Sachez que je suis à l'origine de la trêve qui dure à présent depuis plus d'un an, et que, autant que par les incessantes défaites que vous nous faisiez subir à Roderick et moi-même, nous étions aussi motivés par notre désir de rendre hommage à votre bravoure. Sans oublier bien évidemment notre volonté de protéger nos sujets et de ne pas poursuivre une guerre qui nous paraissait à présent bien dénuée de sens. C'est pourquoi, par amitié pour Lisa et par respect pour vous, j'ai accédé à sa demande"
Ces propos ne manquèrent pas de me rappeler ceux qu'avaient tenus le mage Roderick le jour de la signature de la trêve. Plus j'observais et j'écoutais Viviane, moins je reconnaissais la vile sorcière que j'avais affrontée pendant maintes années. Pourtant ma méfiance persistait encore. Je lui lançai d'un ton quelque peu ironique:
"Ou alors peut être que vous êtes venue pour avoir le plaisir de contempler ma déchéance.
- Regardez moi, seigneur Roland répliqua Viviane. Voyez vous la moindre trace d'allégresse sur mes traits? Et de toute façon, croyez vous que Lisa m'aurait invitée si elle avait pensé un instant que je voulais m'amuser de vos souffrances? D'ailleurs, et ce n'est pas pour me déplaire, je constate que votre hostilité à mon égard semble vous avoir remis quelque peu d'aplomb."
Ces dernières paroles me mirent quelque peu mal à l'aise. Un vrai chevalier ne devrait pas puiser des forces dans un sentiment aussi mesquin que la haine. Mais lorsque je contemplai le visage de Viviane, je constatai avec stupeur que j'y voyais la même expression de tristesse et de compassion que celle que j'avais perçue sur celui de ma douce princesse. Je ne parvenais pas à comprendre comment ces deux femmes pour lesquelles j'éprouvais des sentiments diamétralement opposés pouvaient me paraître à cet instant aussi semblables. Intrigué par ce mystère, je m'adressai à la sorcière :
"Bien, madame. Je suis prêt à vous écouter. Pourquoi croyez vous que vous êtes en mesure de m'aider?
- Seigneur Roland, commença Viviane, Lisa m'a raconté en détail votre maladie, ainsi que votre conversation à l'infirmerie il y a quelques jours. Je sais que vous avez construit toute votre existence afin de devenir le preux chevalier qui constituait le modèle qui vous guidait depuis votre plus tendre enfance. Et pendant des années, du fait de notre conflit, vous avez pu réaliser pleinement votre le rêve de votre vie en protégeant les sujets de votre suzerain contre nos troupes. Mais, lorsque Roderick a signé la trêve avec votre roi, vous avez été contraint d'effectuer des travaux qui vous épanouissaient bien moins que vos combats contre nous. Cette dernière année vous a apporté un grand lot de frustrations et d'humiliations, ce dont vous avez beaucoup souffert. Or, depuis la trêve vous saviez que vos sujets n'avaient à redouter les attaques de la forêt interdite, ce qui, en tant que protecteur du royaume, aurait dû vous combler. Un jour, lorsque vous êtes recruté pour combattre des brigands, vous revivez pendant quelques jours les émotions positives que vous éprouviez lors de vos campagnes contre l'armée de la forêt interdite. Suite à un entretien avec un ami officier, vous prenez conscience que vous vous épanouissez lorsque vous combattez des ennemis, tandis que vous paraissez dépérir en temps de paix. Et à cet instant, vous réalisez la complète contradiction entre l'esprit de chevalerie que vous avez toujours voulu suivre, et les émotions que vous éprouvez au fond de votre coeur. Vous devenez persuadé que votre bonheur dépend de la souffrance de vos sujets, puisqu'ils doivent être attaqués pour que vous ayez la possibilité de venir à leur secours. Cette pensée qui tourmente votre âme et qui suscite en vous un immense sentiment de honte, de culpabilité et de mépris envers vous-même vous parait si insupportable que vous sombrez dans une mélancolie profonde au point que vous manquez de peu de vous laisser mourir. Tout votre rêve de chevalerie vous apparaît comme une imposture et vous estimez que votre vie n'a plus aucun sens. Ai-je bien résumé votre situation? "
Les propos de la sorcière me plongèrent dans la stupeur. Comment avait-elle réussi à comprendre avec tant de justesse le mal qui tourmente aussi cruellement mon âme? D'une voix hésitante, je lui répondis par l'affirmative.
" Eh bien, seigneur Roland, moi qui vous connais bien pour vous avoir affronté pendant des années, je puis vous affirmer que vous n'avez que des raisons d'être fier de votre vocation de chevalier. D'abord, parce que contrairement à ce que vous pensez, elle a suscité en vous d'admirables qualités : le courage, le dévouement aux autres, une immense exigence envers vous-même. D'ailleurs votre tourment n'est il pas la preuve de la pureté de vos sentiments? Certes, les combats épiques vous ont manqué depuis le commencement de la trêve mais n'avez vous pas donné le meilleur de vous-même en assistant le lieutenant Guillaume dans l'éducation des nouvelles recrues et n'en avez pas tiré quelque satisfaction? Voici un travail qui ne nécessite aucune souffrance de la part d'autrui, et qui correspond parfaitement à l'idéal de chevalerie. Mais, et voilà qui est bien plus important, croyez vous que vous êtes la seule personne que la figure du preux chevalier toujours prêt à venir au secours des opprimés et des demoiselles en détresse ait faite rêver? Oh non, seigneur Roland, il y en a bien d'autres, et croyez bien qu'elles ont été émerveillées en rencontrant en vous l'incarnation la plus parfaite de ce héros.
- Et moi la première, poursuivit Lisa. Quelle princesse ne désirerait pas avoir à son service un valeureux chevalier, surtout lorsqu'il se révèle aussi pur, sincère et authentique que vous?
- Et Lisa n'est pas la seule. Vous avez même réussi à me faire rêver moi-même, ainsi que mes troupes. Nous étions tous ravis d'avoir un adversaire aussi noble et valeureux que vous, et cela bien que vous nous teniez systématiquement en échec. D'ailleurs je dois admettre que nous commettions aussi nos forfaits pour avoir le plaisir de vous affronter. Mais, et c'est le plus important, vous suscitiez l'enchantement chez nos victimes. Saviez vous que Roderick et moi avons toujours échoué à susciter une authentique terreur dans l'âme des villageois que nous capturions? Et cela bien qu'ils fussent confrontés à nos troupes, constituées des créatures les plus effrayantes que l'on puisse imaginer? Et pourquoi cela? Parce qu'ils savaient que le courageux chevalier Roland allait venir à leur secours. Que ce héros qu'ils admiraient dans les contes qui avaient bercé leur enfance existait réellement et qu'il les délivrerait de leurs ennemis. Et à chaque fois, vous vous êtes montré à la hauteur de votre réputation. Et grâce à vous, ils oubliaient tous les tourments que nous leur infligions, car vous leur apportiez l'espoir pendant leur captivité puis la joie et le bonheur lorsque vous triomphiez de nos troupes et que vous leur rendiez leur liberté. Vous voyez, Seigneur Roland, votre rêve de chevalerie ne nécessite pas une quelconque souffrance de la part de ceux pour lesquels vous combattez."
Malgré moi, je ne puis m'empêcher de ressentir une profonde émotion en écoutant le vibrant hommage que je recevais de la part de la sorcière. Si elle racontait effectivement la vérité, cela signifiait en effet qu'en tant que chevalier, je constituais une source d'inspiration et de courage dans le coeur des sujets de mon souverain. Dans ce cas, je ne pouvais en effet qu'être fier d'avoir choisi cette voie, et j'avais eu bien tort de me tourmenter au cours de ces derniers jours. Mais je ne pouvais encore me permettre de totalement baisser ma garde. Aussi je répondis à Viviane :
"Madame, j'aimerais plus que tout croire au beau compliment que vous venez de m'adresser. Mais vous conviendrez que vous n'êtes pas la personne la meilleure placée pour parler au nom de vos victimes. C'est pourquoi je souhaiterais me rendre dans les villages que vous avez attaqués afin d'aller à leur rencontre et les écouter me décrire elles-mêmes les émotions qu'elles ont ressentis, car à mes yeux, seul leur témoignage peut faire définitivement foi. De plus, je voudrais que vous m'accompagniez en tant que prisonnière, et cela pour deux raisons. D'une part, de manière à ce que, vous sachant hors d'état de nuire, leur discours ne soit pas influencé par la crainte que vous pourriez leur inspirer. Et d'autre part, parce que si vous prétendez réellement avoir des regrets pour le mal que vous avez fait, vous ne pouvez qu'accepter de vous soumettre au jugement de vos victimes."
"Seigneur Roland, s'indigna Lisa. Ne pensez pas que vous allez un peu loin?
- C'est bon, Lisa, répliqua la sorcière. Je consens à votre demande, chevalier Roland. Je ne vous demande qu'une grâce, et pas uniquement pour moi-même: que vous me laissiez garder l'anonymat durant notre voyage. Vous devez savoir que ma présence dans votre pays n'est connue que de peu de personnes, et que si je devais être exhibée comme votre captive, alors que nos royaumes sont officiellement en trêve, cela risquerait de provoquer un grave incident diplomatique.
- Acceptez, je vous en prie, chevalier, renchérit la princesse. Je suis prête à me porter garante de la bonne foi de Viviane.
Je ne pouvais refuser cette faveur à la douce Lisa. De plus, l'argument de la sorcière était parfaitement recevable.
"Je vous remercie, chevalier, dit l'enchanteresse. Mais avant notre départ me permettez vous de vous poser une dernière question?
- Je vous écoute, répondis-je
- Lorsque Guillaume vous a annoncé que j'avais pris Lisa en otage, avez vous ressenti une quelconque joie à l'idée que vous alliez avoir l'opportunité de vous battre pour la sauver?
- Comment osez vous dire une chose pareille? m'indignai-je. Bien sûr que non. J'étais horrifié et affligé. Je n'avais même pas envie d'aller au combat, mais je n'avais pas le choix, car la vie de ma princesse était en jeu. En réalité, j'ai été profondément soulagé lorsque j'ai réalisé qu'elle n'avait jamais été en danger.
- Vous voyez donc bien, seigneur Roland, que vous valez bien mieux que vous ne le croyez." conclut la sorcière en souriant.
A cet instant, je sentis le poids qui accablait mon coeur depuis plusieurs jours s'alléger quelque peu.
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