Les exploits héroïques du preux chevalier Roland : partie 33
33) Chant 4 : un chevalier en mal d'exploits : une révélation troublante
(Roland est le narrateur)
A notre retour à la cité royale, Olivier et toutes les troupes impliquées dans l'assaut contre les brigands, y compris Guillaume et moi-même, reçûmes personnellement les félicitations du roi, ainsi qu'une prime significative. N'appréciant guère les récompenses matérielles je demandai à ce que la somme qui m'était échue soit donnée à un hospice pour malades. J'étais en revanche bien plus fier de constater que j'avais gagné l'estime des soldats qui, avant l'assaut, ne semblaient pas croire en ma valeur. Ma plus belle revanche fut incontestablement les compliments que je reçus de Harold. Lui, qui me portait si peu en estime, était bien contraint d'admettre ses torts. Mais rien ne me rendit plus heureux que le sourire radieux que m'adressa la merveilleuse princesse Lisa, ainsi que ses douces paroles qui exprimaient à quel point elle était fière de son chevalier servant. Une fois la cérémonie terminée, je retournai à la caserne en compagnie de Guillaume.
Tandis que nous marchions, nous discutâmes ensemble de l'extraordinaire expérience que nous avions partagée ensemble :
"Roland, me dit le lieutenant, je dois bien constater que je ne t'ai jamais vu aussi heureux depuis que nous avons fait connaissance, il y a près de neuf mois.
- En effet mon cher ami, admis-je. Mais quel plus grand plaisir pour moi que de combattre pour protéger les sujets de mon roi? Car, même si j'ai apprécié les honneurs et les éloges que j'ai reçus, je me félicite surtout de savoir que ces immondes brigands ne feront plus de mal à personne. Mais je dois admettre que j'ai du mal à comprendre pourquoi je n'ai pas été affecté à une telle mission bien plus tôt. Même si je suis heureux de travailler avec toi à la formation des recrues, je dois reconnaître que je ressens bien plus de joie en combattant les ennemis de notre royaume, car c'est ainsi que je puis accomplir pleinement ma vocation de chevalier. Et tu as pu constater à quel point je mérite ma réputation de héros.
- Certes, reconnut Guillaume. Mais tu dois savoir que la raison pour laquelle tu n'as pas été impliquée plus tôt dans une mission semblable est fort simple : parce que c'est la première fois que nous avons été confrontés à une telle situation depuis que je te connais. Crois tu que notre royaume subit souvent les assauts d'une bande de brigands aussi féroce que celle que nous avons vaincue il y a quelques jours? Des batailles telles que nous avons menées se révèlent fort rares. Moi-même, je n'avais pas été impliquée dans un tel combat depuis bien des années. Bien évidemment, la garde royale est régulièrement confrontée à des voleurs, des escrocs et parfois même des meurtriers qu'elle est chargée d'arrêter afin qu'ils soient jugés et condamnés pour leurs méfaits, mais il est bien exceptionnel qu'elle soit contrainte d'organiser une opération digne d'une campagne militaire comme celle à laquelle nous avons participé. Bien plus que la force et la prouesse au combat, l'arrestation des criminels nécessite de la patience et un long travail d'investigation. D'ailleurs, notre assaut n'a pu être couronné de succès que grâce au long travail qu'Olivier avait effectué avant de nous recruter. Or, si je ne doute pas de tes prouesses guerrières, Roland, tu dois bien reconnaître que la patience ne constitue pas ta principale vertu. J'ai bien observé que tu avais été tenté de lancer l'assaut prématurément, ce qui aurait tout fait échouer. C'est pourquoi, je comprends pourquoi Harold a préféré te confier des missions qui ont pu te paraître fastidieuses et avec un enjeu bien faible. Mais je ne pense pas que tu te aurais été plus heureux s'il t'avait affecté à la traque des bandits, car un tel travail aurait mis ta patience à rude épreuve. Tu es un excellent soldat, Roland et je comprends que tu t'épanouisses dans les combats contre nos ennemis. Mais n'oublie pas que nous avons la chance de vivre dans un royaume qui vit dans la paix et la prospérité, en particulier depuis que nous conclu la trêve avec la forêt interdite. Ne pouvons pas que nous féliciter d'être aussi rarement contraints de devoir livrer bataille?
- En effet, nous ne pouvons que nous en réjouir" admis-je.
Mais je dois reconnaître que je fus profondément ébranlé par les propos du lieutenant. En effet, l'année qui avait suivi la signature de la trêve avec la forêt interdite s'était incontestablement révélée la plus difficile que j'eusse jamais vécue. Même si j'avais découvert en Guillaume un formidable ami et que j'aimais travailler avec lui, mon travail d'assistant formateur ne m'avait jamais autant épanoui que mes combats en tant que chevalier. De plus, j'avais dû subir les humiliations de la part du seigneur Harold, les missions fastidieuses de sentinelle ou d'escorte. Je me surprenais même à espérer que la trêve avec la forêt interdite soit brisée, car ainsi, j'aurais eu l'occasion de prouver ma valeur en tant que chevalier, mais celle-ci tenait inexorablement. Pendant longtemps, j'ai cru que je devais mon malheur à ceux qui refusaient de croire en ma valeur, comme le seigneur Harold. Mais à présent, je comprenais enfin le véritable motif de ma détresse : je souffrais tout simplement parce que notre royaume était en paix, car, dans de telles circonstances, je n'avais pas d'occasion de pouvoir accomplir ma mission de chevalier. Lorsque je réalisai cette vérité, je ressentis un immense honte. Comment, en tant que chevalier, pouvais-je me plaindre que mes sujets ne soient pas confrontés à des menaces aussi cruelles que celles des sorciers de la forêt interdite? Comment pouvais je déplorer qu'ils puissent enfin vivre en paix et en sécurité, sans que j'aie besoin de combattre pour eux? De telles pensées étaient indignes d'un homme vertueux. Et pourtant, au plus profond de mon âme, une voix sournoise me rappelait à quel point j'étais plus heureux lorsque mon royaume subissait régulièrement les assauts de la forêt interdite, et à quel point je devais mes joies récentes à ces immondes brigands qui avaient choisi d'attaquer les sujets de mon suzerain. Et je ne parvenais pas à nier ces vérités, ce qui ne faisait que renforcer la profonde honte que je ressentais. J'ai consacré toute ma vie à devenir le chevalier digne de ceux qui me faisaient rêver depuis mon enfance. Et à présent, tout cela me paraissait dénué de sens. Je ne me voyais plus comme un héros, mais comme un homme qui profitait de la souffrance d'autrui pour pouvoir pleinement s'épanouir. Je me méprisais profondément, et cela me rendait extrêmement malheureux.
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