Les exploits héroïques du preux chevalier Roland : partie 26
26) Chant 3 : trêve entre le royaume de A... et la forêt interdite : Signature de la trêve entre le roi Albert II et le seigneur Roderick
(Roland est le narrateur)
J'accompagnai mon souverain lorsqu'il partit avec sa suite à la rencontre de l’ennemi. Je constatai avec effarement que ma douce princesse participait à cette terrible expédition. Je me félicitait d’autant plus d’être présent, car ainsi, je pourrai la protéger des redoutable monstres qui ne manqueraient pas de s’en prendre à elle. Lorsque nous arrivâmes sur le lieu du rendez vous, je me portai immédiatement volontaire pour veiller sur le sommeil de mon roi, car je ne doutais pas que notre adversaire ne pourrait résister à la tentation d’une attaque nocturne, et moi seul disposait de l’expérience nécessaire pour le mettre en échec. Mais, contre toute attente, la nuit se révéla parfaitement calme. Je devinai que ma simple présence avait dû dissuader toute offensive ennemie.
Le lendemain matin, mon souverain se prépara à accueillir le redoutable sorcier. Il avait fait installer des tables et des fauteuils et nous attendîmes avec fébrilité l’arrivée du maître de la forêt interdite et de ses sbires. La matinée était bien avancée lorsque l’ennemi se manifesta. Le terrible seigneur Roderick, chevauchant un immense dragon rouge, flanqué de chaque côté par une femme montée sur un hippogriffe parmi lesquelles je reconnus l’immonde sorcière Viviane, conduisait depuis les airs son armée de squelettes, à la tête de laquelle je vis, non sans étonnement, une cavalière d’apparence humaine. Les troupes ennemies se comptaient par dizaines!
Mon intuition s’était donc révélée juste. Il s’agissait bien d’un piège. Un souverain ne s’entoure pas d’un tel nombre de soldats pour conclure une trêve! Je tournai alors mon regard vers nos troupes, et je constatai que cette terrible vision mettait fort à l’épreuve leur bravoure. Néanmoins, ils campèrent sur leur position, prêts à se battre. L’affrontement était imminent. J’allais partir au devant de nos adversaires afin de mener l’assaut lorsque mon roi nous ordonna de ne pas attaquer avant qu’il n’en donne l’ordre. Je me résignai alors à attendre l’arrivée de l’ennemi.
(Le roi Albert II est le narrateur)
Je dois avouer que je manquai pas d’être intimidé par la vision du seigneur Roderick et de sa monstrueuse armée. Heureusement, ayant été averti en avance par le mage, j’avais été préparé à ce spectacle. Et d’après que ce que pouvais observer, tout se déroulait exactement comme prévu. Néanmoins, je constatai aisément que tant mes conseillers que mes soldats peinaient à dissimuler leur frayeur. A ma grande surprise, seule ma fille Lisa paraissait complètement impassible. Je pris néanmoins la précaution d’ordonner à mes troupes, et en particulier au chevalier Roland de ne rien entreprendre sans que j’en aie donné l’ordre.
Lorsqu’il arriva à une dizaine de mètres de nous, le seigneur Roderick se posa et descendit de son impressionnante monture. Je le vis indiquer à ses soldats de rester à l’arrière, avant de s’approcher de moi, accompagné de trois femmes. Deux d’entre elles qui l’avaient accompagné sur des créatures mi aigle, mi cheval, étaient vêtus d’habits dénotant une origine noble, tandis que la troisième, qui était arrivée sur une monture plus ordinaire, portait une tenue fort convenable, mais qui trahissait ses origines paysannes. Je vins à mon tour à la rencontre du mage, accompagné de ma fille. Le souverain de la forêt interdite s’adressa à moi d’une voix fort affable :
« Bonjour Votre Majesté. Je suis fort honoré que vous ayez consenti à accepter mon invitation.
- C’est à moi de vous remercier de m’accueillir en ces lieux. Je vous présente ma fille, la princesse Lisa.
- Charmé de faire votre connaissance, madame, déclara la mage en baisant la main de mon enfant. De mon côté, permettez moi de vous présenter les membres du conseil royal. Vous connaissez déjà, du moins de vue, ma cousine Viviane.
- Enchantée de vous rencontrer, Votre Majesté, dit la sorcière d’une voix aimable.
- Voici sa mère, l’enchanteresse Gertrude » continua le seigneur Roderick en me désignant une femme d’une soixantaine d’années d’allure vigoureuse. Celle-ci me salua aussi poliment que sa fille. Le mage conclut les présentations avec la paysanne :
« Et voici madame Francine, la cheffe du seul village de mon domaine. Elle en est la représentante au conseil, et aucune décision ne peut être prise sans son accord.
- Heureuse d’vous voir Vot’ Majesté » dit d’un ton un peu vif la villageoise
Je ne manquai pas d’être surpris. Même si j’avais des conseillers et des ministres d’origine roturière, aucun n’était issue d’une lignée aussi humble ou ne disposait d’un tel pouvoir. Une telle modestie accrut encore la sympathie que je commençai à éprouver envers les sorciers de la forêt interdite.
J’appelai alors mes conseillers, parmi lesquels mon ministre chargé des affaires étrangères, et les présentai à nos hôtes. La cordialité de mes échanges avec les représentants de la forêt interdite avait considérablement contribué à atténuer la frayeur qu’ils avaient ressenti initialement lors de leur arrivée. Nous nous installâmes alors tous autour des tables. Je me plaçai en face du seigneur Roderick et décidai d’ouvrir les débats :
«Messire, vous nous avez convié en ces lieux afin de nous soumettre un projet de trêve entre nos deux pays. Nous souhaiterions à présent en connaître les modalités, en particulier les conditions que vous posez pour cesser les hostilités.
- Votre Majesté, ma proposition se révèle fort simple. Je souhaite cesser définitivement mes offensives contre vos sujets, et je ne pose aucune exigence. »
Même si je connaissais depuis déjà plusieurs semaines la noblesse de caractère du mage, j’étais quand même surpris par ces conditions aussi avantageuses.
"Seigneur Roderick, puisque je vous vois si disposé à arrêter les combats, pourquoi avoir prolongé le conflit aussi longtemps?
- Votre Majesté, disons que pendant des années, j'ai agi avec beaucoup de sottise. Néanmoins, vous comprenez qu'il n'est jamais trop tard pour se rallier au bon sens."
La réponse du mage ne me parut guère satisfaisante. En effet, lors de nos échanges au cours du dernier mois, ses messages avaient révélé de manière évidente un esprit vif et avisé. Je doutai que mon interlocuteur ait jamais été un authentique sot. Mais je ne l'interrogeai pas davantage à ce sujet, car une autre question taraudait mon esprit :
« Messire Roderick, veuillez pardonner ma perplexité, mais puisque vous renoncez de manière pérenne à attaquer mon royaume, dans ce cas, pourquoi ne pas signer un traité de paix?
- N’y voyez aucune animosité de ma part, Votre Majesté, répondit le mage. En effet, même si je désire mettre fin aux combats, je tiens à ce que mon royaume reste considéré comme un territoire hostile. Comme vous avez pu le constater, mon pays et ses habitants peuvent aisément susciter la terreur , et je souhaite qu’il en reste ainsi afin que mes sujets bénéficient d’un isolement qui constitue leur meilleure protection. Vous pouvez comprendre qu’en tant que souverain mon devoir consiste à veiller sur mon peuple et je ne veux pas que mon territoire soit envahi par des visiteurs qui pourraient les mettre en danger. C’est pourquoi, si jamais certains de vos sujets pénètrent mon royaume sans autorisation préalable, ils seront arrêtés et expulsés. Or, je ne pourrais prendre de telles mesures si nos pays n’étaient pas officiellement en guerre.
- Et ça dans mon village, on y tient plus que tout à qu’on nous laisse tranquille, poursuivit madame Francine. Et on changera pas d’avis là dessus.
- Je comprends vos préoccupations et je les respecte. Aussi, je consens à accepter la trêve que vous nous offrez, sans en demander davantage.
A cet instant, un de mes conseillers prit la parole :
« Votre Majesté, veuillez pardonner mon intervention mais ne pensez pas qu’il serait dans l’interêt de notre royaume de nouer une alliance avec la forêt interdite? Je dois avouer que je suis assez impressionné par les troupes du seigneur Roderick, et imaginez la puissance de notre armée si nous pouvions associer nos forces. »
J’observai alors le visage de mes interlocuteurs de la forêt interdite, et je pus aisément constater à quel point cette suggestion les avait outragés. Aussi, je répondis d’un ton fort brusque :
« Monsieur je crois que c’est précisément pour éviter de susciter de telles convoitises que le seigneur Roderick ne veut pas conclure la paix. Aussi, si lorsque vous vous exprimez, vous proférez de telles sottises, je vous conseille de tenir votre langue. Vous rendez vous compte que vous avez probablement déclenché un incident diplomatique? »
Surpris et profondément embarrassé par ma colère, le pauvre homme se recroquevilla sur son siège et n’osa plus dire un mot. Je me tournai vers le seigneur Roderick :
« Messire, je vous présente mes plus humbles excuses pour ces propos inacceptables que, bien évidemment, je ne cautionne pas. »
Mais les traits du mage et de ses compagnes s’étaient à nouveau détendus. De toute évidence, ils avaient profondément apprécié ma sévérité et ils acceptèrent mes excuses. Ma fille Lisa parut aussi fort satisfaite de ma réaction. L’incident étant clos, je finalisai en quelques minutes l’accord de trêve avec le conseil royal de la forêt interdite. Néanmoins, avant de nous séparer, je ne pus résister à poser la question qui hantait mon esprit depuis plusieurs semaines.
"Messire Roderick, madame Viviane, me permettez vous de vous poser une dernière question?
-Nous vous écoutons, répondit le mage.
- Veuillez pardonner ma franchise, mais pendant des années, vous avez présenté devant moi une image bien peu flatteuse de vos personnalités. Or, depuis que vous m'avez communiqué votre proposition de trêve, j'ai découvert en vous des interlocuteurs respectueux et honorables. Je peine à comprendre ce qui vous a motivé à me cacher aussi longtemps votre noblesse de caractère, puisque d'ordinaire, toute personne, et en particulier un souverain, cherche en priorité à se montrer sous son meilleur jour.
- Votre Majesté, répondit Viviane, comme nous vous l'avons expliqué, nous souhaitons que notre royaume soit considéré comme un territoire hostile. Dans ce cas, il parait logique que ses dirigeants ne présentent pas un tempérament bienveillant aux yeux des étrangers.
- Certes, mais, et excusez mon audace, vous ne paraissiez pas uniquement méchants, mais aussi je dois l'avouer, assez ridicules. Cela me laisse quelque peu perplexe.
-Votre Majesté, continua le seigneur Roderick, nous avions nos raisons pour agir ainsi, et nous ne préférons pas nous en expliquer en détail au cours de cette réunion. Peut être à l'avenir, vous aurez l'occasion de comprendre nos motivations"
Cette réponse ne manqua pas de me frustrer, mas je ne pouvais pas exiger des mages qu'ils satisfassent ma curiosité. Résigné, je décidai de conclure notre entretien :
- Dans ce cas, je ne vous en demanderai pas davantage. A présent, il est temps de nous séparer. Jusqu'au revoir, et je vous souhaite un bon retour dans votre royaume.
- Je vous remercie, et qu'il en soit pareillement pour vous"
Et sur ces dernières paroles, nous rejoignîmes chacun nos troupes.
(Roland est le narrateur)
Lorsque les sorciers et leur monstrueuse armée ne furent qu’à quelques pas de nous, je guettai avec fébrilité le début du combat. Mais, à ma grande surprise, le terrible Roderick ne déclencha pas les hostilités. Au contraire, tant lui que sa complice Viviane s’adressèrent d’un ton fort affable à mon roi. Je n’étais pas dupe : je savais que cette feinte cordialité dissimulait de noirs desseins. Malheureusement, mon souverain semblait accorder foi aux propos doucereux des immondes sorciers, et j’en étais profondément affligé. J’aurais souhaité intervenir, mais je savais qu’en tant que chevalier, je n’avais pas ma place à la table des rois. J’étais certain que le perfide Roderick attendrait le moment opportun pour attaquer, et lorsque, pendant un instant, je vis enfin les mages noirs montrer leur véritable visage, je crus que le moment était venu. Mais cela ne se révéla qu’une fausse alerte : l’entrevue se déroula sans incident, et lorsqu’elle se termina, les sorciers et leurs troupes se retirèrent paisiblement. Pendant toute la confrontation, qui avait duré à peine plus d’une heure, aucune épée n’était sortie de son fourreau. Je ne parvenais pas à en croire mes yeux. Tandis que je reprenais la route en direction du palais royal, je tentai de comprendre les évènements dont j’avais été témoin. Je ne voyais qu’une explication possible : le mage n’avait pas profité de l’occasion pour s’en prendre mon souverain parce qu’il voulait endormir sa méfiance, et qu’il déclencherait un offensive contre notre royaume lorsque mon roi s’y attendrait le moins. Mais ils ont commis une grave erreur, car ils auraient dû se douter que leur sourires hypocrites ne parviendront jamais à me tromper, et que je serai toujours prêt à repousser leurs attaques.
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