Les exploits héroïques du preux chevalier Roland : partie 24
24) Chant 3 : trêve entre le royaume de A... et la forêt interdite : un message pour le roi
(Quelques jours plus tard : le roi Albert II est le narrateur)
En ce début d'après midi, je m'étais installé dans mon bureau pour préparer une réunion avec mes ministres et mes conseillers. Alors que j'étais plongé dans mon travail, j'entendis soudain frapper à la porte. J'étais fort surpris car tous au palais savaient que lorsque je me retirais dans mon bureau, je ne devais pas être dérangé.
"Votre Majesté, pardonnez moi de vous importuner ainsi, mais je dois vous parler de toute urgence "
Je reconnus la voix de Lucas, le capitaine des gardes du palais. Je savais qu'il n'aurait jamais enfreint mes ordres sans un motif impérieux et je l'autorisai à entrer.
"Lucas, que se passe-t-il donc? demandai-je d'un ton quelque peu préoccupé.
- Votre Majesté, un homme est arrivé au palais, et il prétend avoir reçu un message de la part du souverain de la forêt interdite. Et lorsque j'ai vu le parchemin dans sa main, j'ai immédiatement réalisé qu'il disait la vérité. Et c'est pourquoi je me suis permis de vous déranger."
Je soupirai. Je devinai qu'encore une fois, il m'annonçait qu'il s'en était pris à mes sujets. Je ne m'inquiétais que peu de ses attaques, car même un homme tel que Roland parvenait à vaincre ses troupes et ramener mes sujets sains et saufs. Néanmoins, l'obstination de mon ennemi ne manquait pas de me lasser. Résigné, je me rendis dans la salle d'audience pour accueillir ce messager et je fis appeler le chevalier.
Quelques minutes plus tard, j'étais installé sur mon trône, en présence de Roland, du capitaine de mes gardes et de ma fille, et je reçus mon visiteur, un paysan d'une trentaine d'années.
"Votre Majesté, je vous remercie de me recevoir, déclara ce pauvre homme. Je me nomme Blaise, et j'habite un village proche de la frontière. Il y a deux jours, j'étais allé dans la forêt pour y chercher du bois lorsque soudain, je vois arriver un homme vêtu d'une robe noire, entouré de cinq ou six squelettes vivants, qui devaient être des gardes puisqu'ils étaient armés. Je n'ose pas bouger tellement je suis terrifié. L'homme s'approche de moi et me dit :
"Bonjour. Je suis le seigneur Roderick, souverain de la forêt interdite et je souhaiterais vous demander un service. Je sais que vous êtes un sujet du royaume de A.... Auriez vous l'amabilité de transmettre ce message à votre roi, je vous prie?"
Bien sûr, je n'ose pas refuser. Il me donne alors un parchemin et ensuite il s'en va. Comme je sens que ce message est important, et que j'ai peur de ce qu'il pourrait m'arriver si je n'obéis pas à l'ordre qui m'a été donné, je décide de partir au plus vite pour rejoindre votre palais et vous transmettre ce papier.
- Et... c'est tout? demandai-je
- C'est tout" me confirma Blaise.
J'étais quelque peu étonné. Le seigneur Roderick m'avait habitué à des actions plus spectaculaires. J'ouvris alors le parchemin et vis apparaître le visage familier du sorcier. Mais à ma grande surprise, son expression était très calme et empreinte de gravité, loin de la colère ou de la joie méchante habituelles. Le maître de la forêt interdite commença alors à parler d'un ton posé :
"Bonjour Votre Majesté. Pour une fois , je ne vous envoie pas ce message pour vous annoncer une nouvelle attaque contre vos sujets. Comme vous le savez, nos royaumes sont en guerre depuis plusieurs années, et j'ai lancé à plusieurs reprises des assauts contre les villages proches de la frontière, qui ont tous été repoussés par le chevalier Roland. Lors de ces conflits, j'ai subi de douloureuses pertes au sein de mon peuple. Or, je dois admettre que je suis las de sacrifier mes sujets pour un conflit que je juge à présent bien trop futile. En tant que souverain, mon devoir consiste à veiller sur mon peuple, et non à le faire souffrir au nom d'ambitions territoriales finalement fort modestes. C'est la raison pour laquelle je vous envoie ce message afin de vous proposer une trêve de longue durée entre nos deux pays. Vous pouvez me transmettre votre réponse par l'intermédiaire de ce brave paysan que j'ai réquisitionné, je le crains un peu brutalement, et je tiens à lui présenter mes excuses, en tant que messager. Si vous acceptez mon offre, je vous propose que nous organisions ensemble une entrevue afin de signer notre accord. Comme je devine que vous pouvez légitimement redouter un piège de ma part, je vous suggère que nous choisissions ensemble un territoire neutre dans lequel aucun des camps en présence ne se sentira dans une position de vulnérabilité. Je conclus cette allocution en vous priant de croire en mes sentiments les plus respectueux."
Je dois admettre que je fus profondément troublé par le message du seigneur Roderick. Plus encore que par sa proposition de trêve, j'avais été marqué par la manière dont il l'avait exprimée. Sa voix et son visage n'exprimait ni colère, ni reproche, mais uniquement de la tristesse et du regret. Jusqu'à présent, le sorcier m'avait toujours donné l'impression d'un despote méchant, mesquin, vaniteux, mais surtout assez ridicule. Or, à présent, l'image qu'il me montrait se révélait complètement à l'opposé de celle que j'avais observée auparavant : je voyais un homme sérieux, lucide, soucieux de ses responsabilités et imposant le respect. Cette soudaine métamorphose ne manqua pas de me plonger dans la perplexité.
Dès que le message du mage s'acheva, le chevalier Roland s'exclama:
"Votre Majesté, ne vous laissez pas abuser par cette proposition de trêve. De toute évidence, le sorcier vous tend un piège afin de vous attirer, dans le but de vous capturer et de vous mettre à se merci. Cette proposition de trêve n'est qu'un grossier mensonge. Le mage noir Roderick ne voudra jamais la paix."
Je savais que le chevalier Roland était animé de bonnes intentions en me mettant ainsi en garde. Mais de mon côté, j'étais loin d'être certain de partager son analyse. En effet, j'avais toujours été stupéfié de constater que je n'avais jamais déploré ni mort, ni même aucun blessé sérieux au cours des nombreuses attaques menées par les troupes de la forêt interdite contre mon royaume. Même si je ne remettais pas en cause le courage et la force du chevalier Roland, je savais qu'il n'aurait pas eu le temps matériel d'empêcher le seigneur Roderick et ses sbires de se venger de leurs échecs sur les villageois qu'ils capturaient. Or, ils ne l'avaient jamais fait : Roland ramenait toujours tous les prisonniers sains et saufs. Une telle retenue ne me paraissait pas vraiment cohérente avec l'image de sorciers méchants et vindicatifs que Roderick et Viviane m'avaient montrée jusqu'à présent. En revanche elle s'accordait bien mieux avec le caractère que le souverain de la forêt interdite me révélait dans le message qu'il m'envoyait aujourd'hui. Est ce que cela signifiait que, pour la première fois, le seigneur Roderick me montrait sa véritable personnalité, et que derrière le tyran de pantomime se cachait un homme d'honneur? Et cela impliquerait donc que son désir de cesser les hostilités était authentique?
Soudain, je fus tiré de ma rêverie par la douce voix de ma fille :
"Père, vous paraissez fort troublé. Serait-ce à cause du message que nous venons de recevoir de la part de notre ennemi? Quelle réponse pensez vous que nous devons lui envoyer?
- Ma fille, je dois admettre que je ne le sais pas encore. Une telle décision ne peut se prendre à la légère et j'ai besoin de temps pour y réfléchir.
- Consentez vous à ce que je me joigne à vous pour que nous en discutions ensemble, père?"
Lisa se révélait souvent de bon conseil, aussi, j'acceptai sa proposition. Nous nous retirâmes ensemble dans les appartements royaux. Je constatai que ma fille était aussi persuadée que le seigneur Roderick nous avait montré son vrai visage dans le message qu'il nous avait envoyé ce jour, et donc que sa proposition de trêve était sincère. Dans ce cas, une telle offre ne pouvait se refuser. Aussi, je fis appeler le paysan Blaise, et l'informa que je donnais mon accord pour une trêve avec le maître de la forêt interdite. Le brave homme me remercia, et prit alors congé.
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