Les exploits héroïques du preux chevalier Roland : partie 12
12) Interlude : débat entre sorciers.
(Viviane est la narratrice)
Une heure et demie après le départ du chevalier je retournai au château des ténèbres. J'arrivai dans la cour jonchée de fragments de roche et d'ossements éparpillés et m'écriai d'une voix forte :
"Les amis, il est temps à présent de rentrer à la maison"
A cet instant, les ossements s'envolèrent dans les airs et se rejoignirent pour reconstituer des squelettes entiers, tandis que les roches s'agrégèrent pour former des créatures géantes. Je fis remettre de l'ordre dans la forteresse et chercher les hippogriffes qui avaient été mis à l'abri en lieu sûr pendant l'assaut du chevalier. Ensuite, chevauchant mon fidèle Aquiléon que j'avais rejointe après ma "fuite", je menai mes troupes en direction de notre vraie demeure. A peine étais-je rentrée que j'allai retrouver Roderick pour m'entretenir avec lui. Lorsque j'entrai dans son bureau, il s'adressa à moi d'une voix joyeuse:
"Alors ma chère cousine. La bataille avec le chevalier Roland s'est bien passée?
- Oui, tout s'est déroulé comme prévu et les villageois étaient ravis. Mais je t'avoue que je ne me suis pas autant amusée que je l'espérais.
- Ah bon? s'étonna mon cousin. Et pourquoi?
- Tu le sais : ce garçon me fait de la peine. Et même si j'adore jouer les méchantes sorcières, je supporte de moins en moins de me servir de son délire pour mon amusement personnel. Cet homme est fou, donc vulnérable : il a besoin d'être protégé, et non d'être manipulé.
- Je comprends tes scrupules. Mais tous ceux qui connaissent le chevalier Roland savent que toutes les tentatives de le ramener à la raison ont échoué. Ce n'est pas notre rôle de le soigner.
- Tu as raison. Mais tu sais bien que nous n'avons pas besoin de lui pour nous amuser. Je peux toujours faire mon numéro de méchante sorcière devant nos victimes consentantes sans que le roi Albert ou le chevalier ne le sachent. Après tout, nous avons toujours gardé secrets nos enlèvements de la princesse Lisa, et cela ne nous a pas empêché de passer de très bons moments avec elle. Je suis persuadée que nous pourrons procurer du plaisir à nos sujets et à leurs proches même sans preux chevalier dans le rôle du libérateur.
- Alors, que me proposes tu de faire, Viviane? Tu sais que nous sommes officiellement en guerre avec le royaume de A... , et que cela paraîtrait étrange que nous cessions nos "attaques".
- Pas si tu proposais au roi Albert une trève de longue durée. Je sais que tu préfères que notre territoire reste considéré comme un lieu hostile, c'est pourquoi je ne t'ai pas suggéré un traité de paix.
- Je n'y suis pas opposé. D'autant que dans trois semaines, nous avons prévu de capturer Lisa, ce qui nous permettra d'en discuter avec elle. Mais si nous concrétisons ce projet, penses tu vraiment que cela pourra aider ce malheureux?
- Je l'espère. Je suis sûre que son roi pourra lui confier d'autres missions pour protéger son peuple qui, certes ne seront pas aussi spectaculaires que des batailles contre des sorciers et des monstres, mais qui n'en seront pas moins utiles, d'autant que dans ce contexte, ses exploits seront réels. Roland a de grandes qualités :il est courageux, il est habile au combat, mais surtout, il est gentil et ne se soucie pas de son propre intérêt. Son roi pourrait l'envoyer se battre contre des brigands ou des bêtes sauvages qui terroriseraient ses sujets. Ou bien, le mobiliser pour venir en aide aux malades ou aux miséreux. Après tout, l'idéal de chevalerie ne consiste pas à se mettre au service de son roi, afin de porter assistance à ses sujets?
- En effet. Mais même si je souhaite que tu aies raison, j'ai malheureusement aussi des motifs de rester sceptique. En premier lieu, du fait même de l'origine de la folie de Roland, qui a été façonnée par les romans qu'il a lus et ceux-ci n'impliquaient certainement pas des missions aussi prosaïques que celles que tu viens de décrire. Aussi, sa vision de la chevalerie ne correspond peut être pas à la tienne. Sans compter qu'il risque de ne pas se révéler aussi compétent dans des situations ne correspondant pas à son délire, face à des adversaires plus sensés et surtout moins bienveillants que nous. Tu l'as bien dit : sa folie le rend vulnérable. Et si nous le manipulons dans nos combats factices, d'une certaine manière, nous le protégeons aussi. Au royaume de A..., tous savent que Roland est fou, y compris son souverain. Je ne suis même pas sûr qu'Albert lui aurait confié le soin de nous combattre si sa fille ne l'avait pas persuadée, elle qui nous connait bien, qu'il était l'homme de la situation. Peut être que sans nous, il aurait déjà été enfermé dans un hospice pour aliénés.
- Peut être. Mais je pense que nous devons lui donner sa chance. Malgré sa folie, Roland est un homme de valeur. Sans compter que Lisa l'aime beaucoup et fera tout pour lui permettre de s'épanouir et lui éviter l'hospice. De plus, elle nous donnera régulièrement de ses nouvelles, et nous pourrons ainsi mesurer si notre tentative est couronnée de succès, ou bien si elle se révèle un échec, et prendre les décisions qui s'imposeront le cas échéant.
- Entendu. Mais accorde moi une petite faveur : consens à ce qu'il nous combatte encore une dernière fois avant la trève. J'ai promis à Zogshu et à une de ses amies que je leur offrirais une occasion de jouer avec le chevalier Roland, et je ne veux pas trahir ma parole et ainsi les décevoir. J'ai consacré beaucoup d'efforts à mettre au point le sortilège protecteur pour mon fidèle compagnon, afin que le héros puisse "tuer" le dragon pour sauver la demoiselle en détresse sans que personne ne soit blessé. De plus, un tel exploit serait idéal pour clore sa carrière de pourfendeur de monstres.
- D'accord, je ne vais pas te forcer à te dédire, surtout auprès de Zogshu, car je ne voudrais pas menacer votre amitié. Mais je ne t'offrirai pas une telle concession une deuxième fois.
- Merci, Viviane."
Sur ces derniers mots, je quittai mon cousin pour prendre un peu de repos, heureuse d'être parvenue à le rallier à mes arguments.
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