La princesse Lisa et le château de la terreur : partie 7
7) Les origines de la forêt interdite.
Roderick reprit :
"Votre Majesté, j'ai évoqué devant vous les créatures effrayantes qui hantent mon château. Certaines d'entre elles, dissimulées sous une fausse apparence, composent ma suite. Consentiriez vous à les rencontrer avec leur aspect véritable?
Lisa ne put s'empêcher de tressaillir en écoutant cette requête.
"Vous ... vous me promettez qu'elles ne m'attaqueront pas, n'est ce pas?
- Je vous l'ai déjà dit : personne ne posera la main sur vous."
Lisa prit son courage à deux mains et donna son accord. Roderick sortit de la chambre et appela les trois gardes en faction devant la porte. Un instant plus tard, ils rejoignirent ensemble la princesse. Celle-ci les observa : l'un, aux cheveux noirs et à la barbe fournie, paraissait d'âge mûr, tandis que ses deux camarades, avec leurs traits fins et leurs cheveux bouclés, blonds pour l'un, bruns pour l'autre, semblaient encore des adolescents. Lisa ne manqua pas d'être charmée par leur corps vigoureux et les sourires aimables qu'ils lui adressaient.
Roderick ferma la porte puis reprit la parole :
"A présent, je vais vous révéler leur véritable nature, bien moins plaisante à regarder que l'illusion que vous avez à présent sous les yeux. Néanmoins, n'oubliez pas que si leur apparence peut être modifiée, leur âme, elle, ne changera jamais."
Il murmura quelques paroles, puis claqua des doigts, et les trois gardes furent chacun entourés par un tourbillon. Lorsque celui-ci se dissipa, la princesse manqua de s'évanouir de frayeur devant le hideux spectacle qui l'attendait. Les trois hommes étaient devenus des squelettes, qui, toujours vêtus de leur uniforme de la garde, se dressaient devant elle.
Lisa balbutia :
"Qu'... qu'est ce que cela signifie? Qu'avez vous fait à ces malheureux?
- Votre Altesse, je n'ai fait que vous révéler leur véritable identité. Je comprends votre stupeur en voyant mes gardes squelettes, et je vous dois des explications. Mais, au préalable, la courtoisie impose que vous les laissiez se présenter."
Les trois squelettes s'inclinèrent respectueusement devant la princesse. L'ancien garde barbu prit la parole :
"Votre Majesté, mes soldats et moi-même sommes très honorés de la faveur que vous nous accordez en acceptant de nous rencontrer. Je m'appelle Jacques, officier en charge de l'escorte du seigneur Roderick.
- Je me nomme Pierre, déclara le squelette déguisé en adolescent blond. Mais vous pouvez m'appeler Pierrot.
- Et moi, c'est Jean, dit le dernier garde, mais tout le monde me surnomme Jeannot le bouffon, du fait de mon joyeux tempérament. Heureux de faire votre connaissance."
La princesse fut frappée par le contraste entre l'apparence terrifiante des soldats et la profonde humanité qui se dégageait de leur propos et de leur attitude. Elle leur répondit poliment :
"Merci pour vos aimables paroles. Je suis moi aussi charmée de vous rencontrer."
Elle s'adressa ensuite au mage :
"Seigneur Roderick, comment avez vous pu vous constituer une garde aussi ... unique?
- C'est une histoire qui a commencé il y a de cela plusieurs siècles. A cette époque, le territoire qui constitue aujourd'hui la forêt interdite était partagé entre deux royaumes rivaux. Un jour, suite à un incident frontalier qui, partout ailleurs, aurait été réglé par la voie diplomatique, les deux souverains se déclarèrent la guerre et firent enrôler de force leur population. Les deux armées ennemies se confrontèrent dans une vaste plaine. La bataille se révéla un véritable massacre : non seulement, les soldats des camps opposés s'entretuèrent, mais ceux qui voulaient reculer étaient à leur toue abattus par les officiers en charge de l'assaut, afin de décourager toute désertion. A la fin de la journée, aucun des belligérants n'avait réussi à obtenir un avantage décisif, et les deux rois décidèrent un armistice qui ne fit que maintenir le statu quo. Mais ils ignoraient à ce moment qu'ils subiraient les conséquences de leur folie. En effet, à peine quelques jours après cette bataille aussi sanglante qu'inutile, les âmes des soldats morts en vain commencèrent à errer dans les deux royaumes, pleurant leur triste fin et maudissant tous ceux qui y avaient contribué. Ces fantômes semèrent la terreur au sein de la population. Mais surtout, ils s'acharnèrent à tourmenter les deux souverains dans leur palais. La situation se révéla tellement intenable que les habitants furent contraints de fuir pour échapper à la vengeance des spectres, et ne purent trouver refuge qu'à au moins une vingtaine de lieues de l'ancienne frontière qui séparait les deux pays. La nature reprit ses droits dans ce territoire livré à l'abandon, qui devint ainsi la forêt interdite.
Il y a près de cent cinquante ans, un de mes ancêtres, un célèbre mage qui avait été contraint de fuir son pays à cause des persécutions qu'il y subissait, trouva refuge dans ce bois maudit. Bien évidemment, il fut amené à se confronter aux fantômes qui le hantaient. Mais il avait appris à pouvoir communiquer avec les âmes, et, loin d'être effrayé par les spectres, il écouta leur plainte et leur témoigna une sincère compassion. Il leur proposa même de leur venir en aide, grâce à ses pouvoirs de nécromancien.
- De nécromancien? s'exclama la princesse. Mais de telles pratiques relèvent de la magie noire. Je ne vois rien de plus immonde que de manipuler ainsi les morts.
- Qui est le plus grand criminel? s'indigna Roderick. Le sorcier qui tente d'aider des âmes tourmentées, ou le roi qui a causé la mort de tous ces malheureux? Toute magie ne peut être jugée que par l'usage qui en est fait.
Lisa, surprise par le ton dur de son interlocuteur, préféra garder le silence. Roderick reprit :
- Bien évidemment, mon aïeul ne pouvait pas ramener ces malheureux à la vie. Néanmoins, il disposait d'un sortilège qui permettait aux âmes de pouvoir reprendre possession des reliquats de leur ancienne enveloppe corporelle, autrement dit leurs ossements. Ainsi, il offrit à tous les spectres la possibilité de pouvoir retrouver une existence matérielle s'ils le souhaitaient. De plus, il leur promit d'offrir une sépulture digne à tous ceux qui désiraient reposer en paix. Touchés par sa générosité, les spectres acceptèrent son offre, et reprirent chacun possession de leur squelette. Ils conduisirent ensuite mon aïeul dans l'ancien château royal qui se dressait au milieu de la forêt. Le vaste édifice tombait en ruine, mais, à l'aide de sa magie et de ses amis squelettes, mon ancêtre parvint à le restaurer, et décida de s'y installer. Il construisit un immense caveau afin d'offrir à ces âmes errantes le tombeau dont elles avaient besoin. Certains décidèrent d'y trouver le repos éternel, mais d'autres, dont Jacques, Pierrot et Jeannot, décidèrent de profiter de leur existence de squelettes. Au fil du temps, la forêt interdite accueillit d'autres créatures qui fuyaient la persécutions des humains, et à qui mon ancêtre accordait son hospitalité. Parmi elles, il y trouva celle qui devint son épouse et la mère de ses enfants. Ces derniers poursuivirent l'oeuvre de leur père, comme le firent leurs descendants, de génération en génération, jusqu'à moi.
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