Le train enchanté : chapitre 54
54) Hélène et Ménélas
Hélène et Ménélas s’assirent face à face, et, pendant près de deux minutes, s’observèrent sans parvenir à prononcer un mot. L’Atride lut dans le visage de sa femme une profonde angoisse mêlée de honte et de peur, et son coeur saignait en voyant sa détresse. De son côté, Hélène fut surprise de ne pas lire de colère ou de haine dans l’expression de son mari, mais seulement une immense tristesse. Finalement, Ménélas se força à rompre le silence, et dit doucement :
« Hélène »
Celle-ci répondit presque dans un murmure:
« Ménélas »
Ce dernier reprit la parole :
« D’abord, ma chérie, est ce que tu vas bien? As tu subi des violences depuis mon départ de Sparte? T’as-t-on contrainte par la force de venir ici? As tu souffert? Ne me cache rien, je t’en supplie.
Lorsqu’il avait enfin revu son épouse, Ménélas avait été soulagée de constater qu’elle paraissait en bonne santé. Néanmoins, il savait que les plus grandes souffrances sont parfois invisibles.
Hélène était bouleversée par la sollicitude de son époux, malgré ce qui s’était passé. Elle répondit d’une voix très douce:
« Non, Ménélas, je n’ai jamais été brutalisée. De plus, depuis mon arrivée, le roi Priam et son fils Hector se comportent avec une grande bonté envers moi. »
A cet instant, l’Atride ressentit à la fois du soulagement, mais aussi une profonde souffrance, car la réponse de son épouse semblait indiquer qu’elle était partie avec Pâris de son plein gré. Il dut fournir un énorme effort pour ne pas se laisser submerger par ses émotions. Néanmoins, lorsqu’il s’adressa à nouveau à Hélène, le ton de sa voix exprimait tant sa tristesse que son désarroi :
« Pourquoi? Pourquoi es tu partie avec ce prince troyen? N’étais tu pas heureuse avec moi? N’as tu pas accepté de m’épouser, même si de nombreux autres prétendants souhaitaient ta main? Que s’est il passé pour que tu me quittes ainsi, en profitant de mon absence? Etais-je un mauvais mari pour toi? Est ce que je te faisais souffrir? Et si c’était le cas, pourquoi ne m’en avais tu jamais parlé? Car jamais je n’ai pu imaginer un instant que tu était malheureuse. Moi, je faisais tout pour t’apporter du bonheur. Je t’offrais tout ce que tu désirais, je t’apportais les plus grandes marques de tendresse et d’amour. De plus tu m’avais toujours donné l’impression que tu m’aimais, que tu étais heureuse avec moi. Même pendant les quelques jours qui précédèrent mon départ vers le Crète, tu m’avais consolé après que j’ai appris la mort de mon aïeul, et tu m’avais témoigné le même amour qu’au jour de nos noces. Aussi, je ne comprends pas. Explique moi, je t’en conjure. Est ce que avais peur de moi pour me cacher que tu ne m’aimais plus? Est ce que Pâris t’apporte quelque chose que je ne peux pas te donner? J’ai besoin de comprendre pourquoi tu m’as quitté ainsi, alors réponds moi, je t’en supplie. »
La détresse et surtout le sentiment de culpabilité de son époux se révélèrent une plus grande torture pour Hélène que l’auraient été de violents reproches et des coups. Bientôt, elle fut tant envahie par la honte et le remords qu’elle éclata en sanglots. Pendant au moins une minute, elle pleura sans pouvoir s’arrêter, et Ménélas, bouleversé, tenta de la réconforter en posant doucement une main sur son épaule. Enfin, Hélène parvint se maîtriser, et s’adressa à son époux d’une voix dans laquelle s’exprimait la plus grande détresse :
« Ménélas, tu me demandes des explications, alors que moi-même j’ai des difficultés à comprendre pourquoi j’ai agi ainsi. Ne te fais pas de reproches, tu t’es comporté avec moi comme un excellent mari. Je n’ai jamais douté de la sincérité de tes sentiments, et je t’assure que j’étais heureuse avec toi. Bien sûr, nous avons vécu des moments difficiles. Je savais que tu me trompais avec certaines de tes esclaves, et il est vrai que j’ai eu du mal à l’accepter. Mais je savais aussi que nous avions du mal à avoir des enfants ensemble. Certes, nous avons eu le bonheur d’accueillir Hermione, mais je n’ignorais pas que tu désirais plus que tout avoir des fils, et j’ai vu à quel point tu étais heureux à la naissance de Mégapenthès. Alors je t’ai pardonné. Et même si je ne l’avais pas fait, je ne t’aurais pas quitté de manière aussi déloyale, car en agissant ainsi, je te trahissais non seulement toi, mais surtout tous nos sujets à qui je ne pouvais reprocher aucun tort. C’est pourquoi même moi j’ai du mal à comprendre mes actions. Quand le jeune Pâris est arrivé à Sparte, je dois admettre que je l’ai trouvé beau, plein d’esprit, et j’étais charmée par ses talents au chant et à la lyre. Si je n’avais pas été ta femme, j’aurais peut être été tentée de lui accorder mes faveurs. Je t’assure que tant que tu étais avec nous à Sparte, je n’ai jamais envisagé de te tromper avec lui. Et même après ton départ, lorsqu’il a tenté de me séduire, j’ai tout d'abord résisté à ses avances. Et soudain, je ne comprends pas ce qui se passe, mais mes sentiments changent du tout au tout. Je tombe amoureuse de Pâris, je ne pense qu’à lui, je ne veux que lui, au point d’oublier tout le reste, mon mari, mes devoirs envers mon royaume. Alors oui, je tombe dans ses bras, et je vais jusqu’à lui demander de m’emmener à Troie avec lui. Pendant une dizaine de jours, nous nous aimons passionnément, jusqu’à ne pas supporter les moments où nous sommes séparés. Mais, au fil du temps, mes pensées reviennent vers toi, vers ma famille, mon royaume, mes sujets. Même si je suis encore attirée par Pâris, mon désir est mêlé de culpabilité et de honte. De plus, j’ai commencé à découvrir des éléments de sa personnalité qui me déplaisent, comme un certain égoïsme, car lorsque je lui fais part de mes remords, il me demande de ne pas m’en préoccuper et de ne penser qu’à notre plaisir. Alors je m’interroge : m’aime-t-il vraiment? Et moi, que dois-je faire? Mon esprit est tellement confus que je me sens désemparée. »
David et Clara avait raconté au roi Ménélas que Pâris bénéficiait des faveurs d’Aphrodite, et que celle-ci, pour le récompenser de l’avoir préférée à Héra et Athéna, lui avait promis Hélène en récompense. Est ce que cela signifiait que la déesse de l’amour était à l’origine de la passion de sa femme pour le prince troyen? L’Atride s’adressa à nouveau à son épouse :
« A présent Hélène, que veux tu? Souhaites tu revenir avec moi à Sparte? Aimes tu encore Pâris, au point que tu préfères rester avec lui? N’aies pas peur de me dire la vérité, je ne veux que ton bonheur»
La fille de Léda était profondément bouleversée par l’extraordinaire magnanimité de son époux qui montrait bien tout l’amour qu’il éprouvait pour elle. Elle réalisa qu’elle aussi aimait Ménélas. Elle était tentée de revenir vers lui, mais sa honte la retenait, car elle ne sentait pas digne d’un tel époux. De plus elle avait besoin de comprendre ses sentiments envers Pâris. Aussi elle lui répondit :
« Ménélas, comme je te l’ai dit, je ne sais pas encore ce que je veux vraiment. C’est pourquoi je ne suis pas encore prête à repartir avec toi. Ne crois pas que je préfère le fils de Priam à toi en te disant cela. Mais j’ai besoin d’un peu de temps pour réfléchir afin de comprendre les sentiments qui agitent mon âme. Et pour cela je désire être seule, au calme, sans être tourmentée, ni par toi, ni par Pâris. Car je n’en peux plus de ne sembler exister que pour éveiller le désir et la convoitise des hommes. Crois tu que cela a été agréable pour moi d’avoir été enlevée de ma famille par un homme qui voulait m’épouser, même si celui-ci se nomme Thésée, alors que je n’étais encore qu’un enfant? Et je vois bien là encore que ma beauté est à l’origine du tourment que j’endure à présent. C’est pourquoi, je t’en supplie, n’insiste pas pour me ramener à Sparte. J’ai besoin de faire mon choix en toute liberté, et je vois bien que je n’y parviendrai pas si je te sens trop proche de moi. Au moins, ici, je sais que si Pâris me harcèle, je pourrai bénéficier du support de son père pour l’en empêcher. Mais qui oserait s’opposer à toi à Sparte? »
Ménélas ressentit une profonde souffrance en entendant la réponse de sa femme. Néanmoins, il se souvint que « Théophile » et « Alexia » lui avaient bien signifié qu’Hélène avait besoin de faire librement son choix. De plus, au cours du voyage, ils l’avaient averti qu’en cherchant à forcer son épouse à revenir avec lui, il risquait de la perdre. Aussi, après avoir fait un immense effort pour se maîtriser, il répondit :
« Je comprends, Hélène. Je vais repartir pour Sparte dès demain. Sache cependant que si tu jamais tu veux revenir, tu seras toujours la bienvenue, et que tout sera pardonné. »
La jeune femme fut tellement émue qu’elle prit son mari dans ses bras et tous deux s’enlacèrent pendant quelques secondes. Puis, elle se retira, et Ménélas resta seul, profondément bouleversé par l’entretien qu’il avait eu avec son épouse.
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