Le train enchanté : partie 43
43) Une après midi pleine de surprises
La jeune institutrice prit la parole :
"Pour cet après midi, je vous propose que nous nous posions une demi-heure au salon avec des jeux de cartes, puis que nous partions faire une promenade dans la forêt près de la maison.
- Excellente suggestion." approuvèrent ses deux invités.
Pour la musique d'ambiance, Clara choisit une liste d'airs extraits d'opéras célèbres. Les trois compagnons commencèrent une belote. Alors qu'ils jouaient depuis une vingtaine de minutes, Clara vit soudain sa soeur qui parut brièvement sous l'emprise d'une forte émotion. Mais à peine quelques instants plus tard, elle se ressaisit et continua la partie comme si de rien n'était. Un quart d'heure plus tard, tous quittèrent le salon pour la promenade. Après un bref trajet en voiture, ils s'engagèrent dans un chemin au milieu des arbres.
David et Clara avaient tous les deux été intrigués par l'attitude de Véronique au cours du jeu. Ils avaient remarqué que l'incident était survenu au moment où un air de "Carmen" avait commencé. Le jeune homme demanda à la femme d'affaires :
"Puis-je vous poser une question?
- Oui, bien sûr.
- Tout à l'heure, tandis que nous jouions, j'ai constaté que pendant un instant, vous n'étiez plus concentrée sur la partie. Vous sembliez presque sur le point de pleurer. Que s'est il passé?
- Oh, vous l'avez remarqué? s'exclama Véronique avec surprise. Pardonnez moi, mais je suis toujours très émue lorsque j'entends "Carmen"
- Vous aimez tant que cela cet opéra?
- C'est un chef d'oeuvre bien évidemment, mais, d'un point de vue purement musical, j'apprécie tout autant d'autres ouvrages lyriques. Mais si "Carmen" me touche autant, c'est parce qu'il a contribué à sauver le mariage de ma soeur Delphine."
A ce moment, Clara fut plongée dans une profonde perplexité. Delphine était encore mariée? Pourtant, elle se souvenait parfaitement qu'un an auparavant, elle avait finalisé le divorce avec le père de ses enfants dont elle ne supportait plus la jalousie et la violence. Depuis, elle était restée célibataire. Qu'est ce que signifiait cette histoire? David remarqua la confusion qui régnait dans l'esprit de son amie, et pour la tirer d'embarras, décida de poser lui-même la question qui brûlait aux lèvres de Clara :
"Sauvé son mariage? Que voulez vous dire?
- A vingt ans, ma soeur Delphine a épousé un de de ses camarades de faculté. Au début, tout se passa bien, mais, progressivement, son mari devint de plus en plus jaloux et possessif, ne cessant de lui faire des reproches et allant parfois jusqu'à la battre. Et après la naissance de leur premier enfant, la situation empira. Delphine savait que son époux avait un problème, mais lui vivait dans le déni, rejetant toujours la faute sur elle. En lisant le "Carmen" de Mérimée et en écoutant l'opéra, ma soeur réalisa que l'attitude de Don José présentait des similitudes frappantes avec celle de son mari. Mais surtout, en écoutant le grand air du cinquième acte, elle fut frappée de voir l'ancien brigadier admettre sa responsabilité dans l'échec de son couple avec la bohémienne. Certes, Delphine avait déjà eu l'occasion de discuter avec un groupe de parole de victimes de violences conjugales qui l'avait déjà aidée à cesser de se sentir coupable des violences qu'elle subissait. Néanmoins, jusqu'alors, elle ne parvenait pas à trouver le moyen pour que son mari admette ses torts.
Aussi, un jour, ma soeur le menaça de le quitter s'il n'acceptait pas de se soigner. Au début, il continua à rejeter toute la faute sur elle, mais Delphine lui montra le texte de Mérimée, puis celui du livret de Halévy, puis lui parle d'une voix sévère. Voici ses propos tels qu'elle me les a rapportés :
"Tu crois que tu vas arranger les choses en niant le problème et en refusant de prendre tes responsabilités? Regarde l'histoire de Don José: dans la nouvelle de Mérimée, il blâme Carmen pour son malheur, et non seulement il la tue, mais en plus il finit condamné à mort. Alors que dans l'opéra, il finit par se remettre en cause et prendre ses responsabilités avant d'avoir commis l'irréparable. Certes, il n'est plus en couple avec Carmen, mais au moins, il peut nourrir l'espoir d'une vie meilleure, peut être avec une autre femme. Ne comprends tu pas que c'est dans ton intérêt de mettre ton ego de côté et reconnaître que tu as un problème? Surtout que moi, à la différence de Carmen, je suis encore prête à te laisser une dernière chance, mais à la condition expresse que tu acceptes sérieusement de te soigner. Sinon, je demande le divorce, et ma décision sera irrévocable."
Mon beau-frère, effrayé par la menace de son épouse, consentit à lire les deux oeuvres. Lorsqu'il eut terminé, il resta silencieux pendant un long moment. Apparemment, cette histoire parut avoir déclenché un début de réflexion dans son esprit. Il finit par consentir à contacter un centre de prise en charge de conjoints violents et à s'engager dans une démarche de soins. Le personnel du centre a d'ailleurs été surpris de voir un mari violent admettre aussi rapidement ses torts, loin du déni observé habituellement chez ces hommes, et à mettre autant de bonne volonté à suivre la thérapie. Son attitude aurait même contribué à amener d'autres conjoints violents à se remettre en cause. Depuis deux ans, mon beau-frère accomplit un immense travail sur lui-même pour refréner sa violence, tant verbale que physique, afin d'améliorer sa relation avec son épouse.Et ses efforts ont porté ses fruits : aujourd'hui, cela fait un an qu'il n'a plus frappé, ni même humilié verbalement ma soeur. Delphine me dit souvent que la plus grande preuve d'amour qu'elle ait reçue de son mari a été sa démarche pour contrôler ses instincts violents, et qu'elle est restée avec lui pour cela. Et je suis convaincue que "Carmen" a fait la différence, car souvent, les personnages de fiction nous aident à nous comprendre nous-mêmes. Voilà pourquoi je suis si émue chaque fois que j'écoute cet opéra."
En écoutant sa soeur, Clara ressentit une profonde stupéfaction mêlée avec une joie immense. Même si elle savait que le travail qu'elle accomplissait avec David pour Marie dans les dimensions des ouvrages de "fiction" pouvait entraîner des effet positifs dans son propre monde, elle n'aurait imaginé que cela toucherait sa propre famille. Clara était heureuse et fière d'avoir pu aider, même indirectement, sa petite soeur. David aussi se réjouissait d'avoir contribué au bonheur de la famille de son amie.
Les trois compagnons marchèrent pendant près d'une heure et demie, admirant les beautés de la nature l'esprit léger et détendu. A leur retour, après avoir pris un peu de repos, ils commencèrent un jeu de plateau. Lorsqu'ils eurent terminé, l'heure du goûter approchait. Clara prépara du thé qu'ils dégustèrent avec des petits gâteaux. Tandis qu'elle discutait de sujets anodins avec ses invités, la jeune institutrice réalisa à quel point sa soeur avait besoin de tels moments de détente. Elle avait rarement vue Véronique aussi décontractée et insouciante que pendant ces moments au cours desquels elle pouvait échapper aux soucis professionnels et familiaux.
Malheureusement, les meilleures choses ont une fin, et, à six heures du soir, Véronique prit congé de sa soeur pour reprendre le chemin de la grande cité.
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