Le train enchanté : partie 42
42) Déjeuner avec Véronique
Quinze minutes plus tard, la sonnette retentit et Clara se dirigea vers la porter et l'ouvrit. Devant elle se dressait une femme brune dont la taille dépassait d'une demi douzaine de centimètres celle de la jeune institutrice. Son visage aux traits anguleux révélait une personnalité pleine d'autorité. Elle était vêtue d'un chemisier blanche, d'une veste beige, d'une jupe bleu clair et pourtant des chaussures à talons courts; malgré son apparence décontractée, sa tenue provenait incontestablement de magasins de luxe. Les deux soeurs se rejoignirent et s'embrassèrent affectueusement :
"Bonjour Véronique, commença Clara. Quel plaisir de te voir.
- Et moi donc. Alors, comment vas tu, soeurette? répondit Véronique d'une voix douce, arborant un sourire qui décontractait sa figure.
- Très bien. Mais viens donc au salon, que je te présente à mon ami."
David se leva à l'arrivée des deux soeurs et Clara fit les présentations:
"Véronique, je te présente David. David, voici ma soeur aînée.
- Enchanté de faire votre connaissance, madame, déclara poliment le jeune homme
- Tout le plaisir est pour moi. Clara m'a parlé de vous. Elle m'a dit que vous travailliez dans le domaine médical.
- En effet, je suis médecin biologiste dans un laboratoire d'analyses médicales. Mon métier consiste à superviser la gestion des prélèvements biologiques, notamment sanguins, et de veiller à la bonne exécution des tests demandés, afin de rendre des résultats les plus exacts possibles et ainsi permettre une prise en charge optimale des patients par leur médecin.
- Oh, voilà un métier fort intéressant. De mon côté, je travaille au sein de la compagnie fondée par mon père.
- Oui, Clara me l'a dit. Votre père est le PDG de la célèbre firme HVML, spécialisée dans le luxe, n'est ce pas?
- En effet.
A cet instant, Clara appela ses invités :
"Venez à table, le déjeuner est prêt. Nous y serons plus à l'aise pour discuter."
Les trois convives s'installèrent, et commencèrent le repas. Pour le hors d'oeuvre, la jeune institutrice avait acheté un pâté préparé par un de ses amis fermiers, qu'ils dégustèrent avec du pain de campagne, accompagné d'un vin rouge. Suivit comme entrée une salade d'aubergine et de poivrons, assaisonnée à l'ail et au persil. Tandis qu'ils mangeaient, Clara s'adressa à sa soeur:
"Alors, comment vas tu? Et ton mari et tes enfants? Et comment vont papa, maman, et notre petite soeur Delphine ?
- Tout le monde va bien, même si je trouve papa un peu fatigué ces derniers temps. A son âge, il devrait un peu plus se ménager et déléguer ses responsabilités. Mais tu le connais, il veut toujours garder autant que possible le contrôle. De son point de vue, pour gérer une vaste entreprise comme la nôtre et la maintenir au sommet, il faut toujours être disponible afin de saisir les bonnes opportunités avant les autres. Et, travaillant à ses côtés depuis plus de quinze ans, je dois admettre qu'il n'a pas tort. Mais j'aimerais qu'il accepte de prendre un peu de temps pour prendre soin de lui. Cela dit, je ne pense pas être la meilleure personne pour lui faire la leçon, car moi non plus je ne compte pas mes heures, surtout depuis que je suis à la tête du pôle habillement de notre firme. Tu sais, j'ai dû organiser mes réunions des semaines à l'avance afin de pouvoir venir te voir aujourd'hui.
- Tu comprends pourquoi je n'ai pas souhaité rejoindre la compagnie, répliqua Clara. Je ne pourrais pas supporter un tel mode de vie, même si cela me permettait d'avoir des revenus bien plus élevés. Et pourtant, je t'assure que le métier d'enseignante s'avère souvent épuisant, car j'ai la responsabilité des élèves qui me sont confiés et je dois veiller à leur faire apprendre le programme scolaire ainsi qu'à maintenir la discipline dans mes classes. Mais au moins, j'ai vraiment le sentiment de faire un métier utile à la société en éduquant ses enfants.
- Ah, toujours le même débat. Papa t'en a toujours voulu que tu considères le travail de toute sa vie avec autant de condescendance parce que tu considères les métiers de service public comme supérieurs à ceux liés au commerce. Après tout, c'est tout de même grâce à lui que tu n'as jamais manqué de rien. Sans compter tous les gens qui dépendent de lui pour leur emploi.
- Pardonne moi Véro, mais tu connais ma position et elle ne changera jamais.
- Oh, ne crois pas que je ne comprenne pas ton point de vue. Parfois, moi aussi, je me pose des questions, surtout quand je réalise à quel point j'ai du mal à consacrer du temps à ma famille. J'ai l'impression de passer ma vie entre d'interminables réunions, des voyages d'affaires à l'étranger, et des soirées mondaines au cours desquelles je m'ennuie à mourir, mais auxquelles je dois assister, car des contrats souvent juteux s'y décident et je ne peux me permettre de rater ces occasions. Mais je reste fière de participer à perpétuer l'oeuvre de papa, et j'assume complètement mes choix. De plus, depuis quelques années, les mentalités ont évolué et il devient plus acceptable de concilier la vie familiale avec celle de l'entreprise. Mais à mon niveau de responsabilités, cela reste compliqué.
- Et quelles nouvelles de ton mari et des enfants?
- Michel travaille toujours comme conseiller service après vente. Quant aux enfants, l'aînée vient de commencer le collège, et mon cadet est en deuxième année d'école primaire.
- Quand je pense qu'il n'y a pas si longtemps, je pouvais les porter dans mes bras.
- Oui, le temps file.
La jeune institutrice se leva brièvement pour aller chercher le plat principal, un poulet au curry accompagné de riz basmati. Lorsque Clara eut fini de servir les convives, Véronique reprit la parole :
"Assez parlé de moi, à toi de me donner de tes nouvelles.
- Oh, moi, tu sais, je ne peux pas dire que la vie d'une institutrice de campagne soit emplie de grands rebondissements.
- Et ton nouvel ami? Tu ne m'en avais jamais parlé auparavant. Voilà un changement marquant dans ta vie. Comment vous êtes vous rencontrés?
David et Clara échangèrent un regard. Ils avaient tous deux préparé une version "officielle" de leur rencontre, ne pouvant bien évidemment pas raconter la vérité, et ils devaient veiller à garder un discours cohérent à ce sujet.
La jeune institutrice répondit à sa soeur:
"Assez curieusement. Il y a quelques semaines, j'avais pris un train pour me rendre dans une bourgade voisine. La voiture dans laquelle je m'étais installée ne contenait qu'un seul passager, en l'occurence David. Nous décidâmes d'entamer la conversation, et nous nous sommes trouvés plusieurs intérêts communs. De plus, nous découvrîmes que nous n'habitions pas très loin l'un de l'autre. Aussi, nous décidâmes de garder le contact en échangeant nos coordonnées.
- Des intérêts communs?
- Oui, répondit David : la littérature, la musique classique. En particulier, nous aimons discuter des ressorts narratifs dans les romans ou les pièces de théâtre, et imaginer comment le dénouement pourrait être bouleversé par un petit changement à un moment clé de l'histoire.
- En gros, refaire le monde, mais dans l'univers de la fiction" continua Clara
Celle-ci se leva pour apporter une salade de crudités assaisonnée avec une vinaigrette légère. A son retour, Véronique reprit la parole :
"Vous avez de la chance de pouvoir vous réserver du temps pour vous cultiver et ainsi vous adonner à des conversations aussi passionnantes. Moi, je m'estime heureuse si je peux aller au cinéma une fois par trimestre. Et encore, dans ce cas, je dois choisir des films que mes enfants peuvent aussi regarder. Mais je chéris ces rares moments privilégiés en famille.
- Ce sont des trésors que l'argent ne peut acheter" affirma Clara.
A présent, les convives passèrent au dessert, qui consistait en une mousse au chocolat préparée le matin même.
"Oh, elle est vraiment délicieuse, s'enthousiasma Véronique. Tu t'es surpassée.
- Tu peux remercier David, répondit Clara. C'est lui qui l'a faite. Nous avons passé une partie du weekend ensemble.
- Tu veux dire qu'il a passé la nuit chez toi?
- En effet
- Je suis un peu intriguée. Que faites vous quand vous vous voyez, à part discuter littérature et musique?
- Oh, plein de choses, répondit Clara. Nous nous promenons dans la campagne, nous regardons des films, écoutons de la musique, nous nous adonnons à des jeux de société.
- Ce n'est pas ce que je veux dire, répliqua Véronique. Lorsqu'un homme et une femme se rencontrent et se sentent bien ensemble, une attraction peut se développer entre eux, y compris sur le plan physique. Vous n'avez jamais songé à ... ?
Le visage de Clara rougit légèrement lorsqu'elle entendit la question de sa soeur. Quant à David, il éclata de rire:
- Vous savez, madame Véronique, l'amitié peut exister entre personnes de sexe opposé sans qu'il y ait nécessité d'une relation sexuelle.
- Et puis, nous souhaitons tous deux garder notre liberté. Cela ne constitue pas un climat propice pour une relation amoureuse qui constitue un engagement fort entre deux personnes.
- Je comprends. Vous avez probablement raison de rester prudents" concéda Véronique.
Quelques instants plus tard, le repas était achevé. David, Clara et sa soeur quittèrent la table et s'installèrent au salon.
-
Commentaires
Enregistrer un commentaire