Le train enchanté : partie 40

 40) Un opéra transformé

Les deux compagnons se relaxaient dans le wagon-salon lorsque Marie y entra, tenant un petit boîtier dans ses mains, et s'adressa à eux d'une voix enthousiaste : 

"Mes amis, regardez le résultat de votre magnifique travail!"

Clara prit le coffret, qui n'était autre qu'un enregistrement de "Carmen" de Bizet. Elle en sortit un petit fascicule dans lequel était transcrit le livret de l'opéra. La jeune femme constata qu'un acte supplémentaire avait été ajouté à l'ouvrage, tandis que l'ancien duo final entre Carmen et Don José avait été raccourci. A la différence de la version initiale, la jeune bohémienne parvenait à s'échapper, l'arrestation de Don José remplaçant la séquence de l'assassinat. Quant à l'acte final, il se déroulait dans une prison, dans lequel on retrouvait l'ancien soldat seul dans sa cellule. Après un récitatif introductif, la première scène de l'acte consistait en un long et poignant solo, dans lequel Don José faisait le point de sa situation, se livrant en une longue et difficile introspection sur toutes ses actions depuis sa rencontre avec Carmen tout en méditant sur l'accord que lui avait proposé le juge. L'aria se concluait par un hommage au courage et au dévouement de Micaëla qui avait plaidé sa cause auprès du magistrat, et permettait la transition avec un autre récitatif au cours duquel un garde annonçait au prisonnier l'arrivée de la jeune Navarraise. Un duo final concluait l'opéra dans lequel Don José faisait part à son amie de sa décision de coopérer avec la justice, la joie de Micaëla en apprenant cette nouvelle, et l'espoir exprimé par les deux jeunes gens de voir l'ancien bandit parvenir à redevenir un honnête homme et à sauver son âme. A noter que dans la version originale de Bizet, les scènes parlées remplaçaient les récitatifs composés par Guiraud.

David et Clara poursuivirent la lecture du fascicule en se focalisant sur l'histoire de la composition de l'opéra. Ils découvrirent ainsi qu'au départ, Bizet souhaitait conserver la fin tragique de la nouvelle de Mérimée, malgré l'opposition du directeur de l'opéra comique. Mais ce dernier finit par avoir gain de cause, car il bénéficia du soutien du librettiste Halévy, qui refusait de renoncer à sa vision de l'histoire qui incluait le repentir de Don José. Bizet fut forcé de céder, et la version finale se révéla un triomphe. Si le personnage de Carmen choqua profondément le public bourgeois, celui-ci fut enthousiasmé par le triomphe de la vertu et de la pureté virginale de Micaëla sur la perversité monstrueuse de la bohémienne. Malheureusement, Bizet ne supporta pas ce succès associé à un dénouement dont il ne voulait pas, ce qui précipita aussi tragiquement sa fin que l'avait fait l'échec de la version initiale de l'opéra avant l'intervention de David et Clara. Le jugement de la postérité ne se révéla pas aussi enthousiaste envers ces changements. Bien des critiques regrettèrent que le compositeur ait cédé à la pression de la censure en ajoutant cette rédemption jugée "improbable". Heureusement, la musique suscita la même admiration, y compris celle du controversé cinquième acte. Le grand air de Don José se révéla même un morceau de bravoure très apprécié des plus grands ténors, qui pouvaient y déployer tout leur talent. Ainsi, le "nouveau Carmen" devint aussi populaire que l'"ancien". Il suscita même un regain d'intérêt grâce à la critique féministe, par son traitement remarquablement moderne du thème du féminicide, bien qu'il eût été écrit à une époque où le patriarcat s'imposait sans contestation notable dans la société française. David et Clara ne purent s'empêcher de rire à la lecture de ces lignes. Ils écoutèrent le dernier acte, dont ils avaient provoqué la composition, et se réjouirent en constatant que, malgré sa désapprobation, Bizet y avait autant déployé son talent que dans le reste de l'opéra. 

Lorsqu'ils eurent terminé, Marie reprit la parole : 

"Pour avoir accompli ce nouvel exploit, je vous laisse choisir votre récompense."

Clara prit la parole : 

"Madame Marie, je dois vous avouer que je souhaiterais prendre un peu de repos chez moi, car ce voyage, si agréable qu'il eût été, m'a quelque peu fatiguée, entre nos deux missions et le séjour chez vos amis Dulac. Même si j'apprécie beaucoup le confort de votre train, rien ne vaut la douceur de son foyer. 

- Je partage le désir de mon amie" ajouta David.

"Je comprends, répondit Marie. Je vais immédiatement informer l'équipage afin que nous rejoignions au plus vite le portail menant vers votre dimension. Néanmoins, nous n'arriverons à destination que demain matin. 

- Ne vous faites pas de souci: cela nous convient parfaitement, dit David. Nous pouvons encore bien profiter encore une journée de votre hospitalité, entre autres de l'excellente cuisine de Henri. 

- A ce propos, il est en train de préparer une paëlla dont vous me direz des nouvelles, déclara Marie. 

- Je ne doute pas que nous allons nous régaler, affirma Clara

- Je profiterai de votre absence pour préparer votre prochaine mission, continua Marie

- Intéressant, répliqua Clara. Qui devrons nous sauver cette fois? 

- Je vous en dirai plus lorsque tout sera prêt, répondit Marie. Tant que je ne suis pas sûre de pouvoir mener mon projet à exécution, je préfère éviter d'en parler outre mesure. 

- Je vous comprends répliqua David. Vous ne souhaitez pas que nous commencions un travail qui risque de mener nulle part. Prenez votre temps, nous ne sommes pas pressés. 

- Merci. Reposez vous bien, vous l'avez bien mérité"

Le reste du voyage se déroula sans péripétie particulière. Outre la paëlla, accompagnée d'un vin blanc, les convives dégustèrent des oranges comme dessert. Le reste de la journée fut consacré à la lecture, à l'écoute de musique classique, à la sieste et à des jeux. Le dîner consista en des salades, mais, pour le dessert, Henri leur fit découvrir une dernière spécialité espagnole : des torrijas, le pain perdu typique du pays. 

Le lendemain matin, le train franchit le portail interdimensionnel, puis s'arrêta devant la maison de Clara. Marie y déposa ses deux invités avant de reprendre la route. Dix minutes à peine s'étaient écoulées dans leur dimension depuis leur départ.

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