Le train enchanté : chapitre 38
38) Entretien avec Don José
Le lendemain matin, Micaëla, David et Clara se rendirent à la caserne pour rendre visite à Don José. Le capitaine les conduisit dans une petite pièce dont l'unique issue était gardée par deux robustes soldats. Le prisonnier était assis derrière une table autour de laquelle trois autres sièges avaient été installés à destination des visiteurs.
Dès que Don José aperçut son amie navarraise, il s'exclama :
"Micaëla? Que viens tu faire ici, malheureuse? Et qui sont ces gens qui t'accompagnent?
- José, je te présente David et Clara. J'ai fait connaissance avec eux alors qu'ils visitaient notre village. Lorsque je leur ai parlé de ton triste destin, ils ont décidé de te venir en aide. Aussi, je t'en supplie, consens à les écouter."
A ce moment, le capitaine prit congé, afin de les laisser discuter à leur aise. Micaëla, David et Clara s'assirent face au prisonnier, qui déclara d'une voix sombre:
"M'aider? Comment pourraient-ils m'aider, moi qui suis voué à la mort? Car, après tous les crimes que j'ai commis, je ne doute pas que c'est le sort qui m'attend.
- N'en soyez pas si certain, Don José, répliqua David. Sachez que votre amie Micaëla a plaidé votre cause auprès du juge avec tant de dévouement qu'elle est parvenue à l'émouvoir. Si vous acceptez de coopérer avec la justice, vous pourrez échapper à la peine de mort. Bien évidemment, vous devrez passer des années en prison, mais à votre sortie, vous aurez la possibilité de reprendre une vie honnête. Vous voyez bien que tout espoir n'est pas perdu.
- Coopérer? s'interrogea José. Qu'est ce que cela signifie?
- Révélez tout ce que vous savez sur les contrebandiers dont vous avez été le complice, et aidez ainsi à les mettre hors d'état de nuire. Si vous y consentez et que vous vous comportez bien durant votre incarcération, votre peine sera considérablement réduite. Lorsque vous sortirez de prison, vous serez encore jeune, avec encore toute la vie devant vous."
A cet instant, Don José poussa un rire amer:
"La vie? Que m'importe la vie si Carmen n'est pas à mes côtés? Autant me laisser mourir, si je dois être séparé de ma bien-aimée. Car, après toutes ces années, elle m'aura oublié et je ne pourrai pas la revoir. Si vous vouliez vraiment m'aider, vous m'aideriez à sortir d'ici afin que je puisse la rejoindre.
- Oh, surtout pas, affirma David. Si vous la retrouviez, vous seriez irrémédiablement perdu. D'ailleurs, afin de vous sauver, nous n'avons pas eu d'autre choix que de collaborer avec les soldats afin de permettre votre arrestation.
- Comment? s'écria Don José avec colère. C'est vous qui m'avez dénoncé? Et vous osez prétendre venir m'aider?
A cet instant, il se leva et s'avança vers David. Mais avant qu'il ait eu le temps de se jeter sur lui pour le frapper, Micaëla bondit pour s'interposer entre les deux hommes:
"José, je t'en supplie, arrête toi. Moi aussi, j'ai eu la même réaction, mais lorsqu'ils m'ont expliqué ta situation, j'ai compris pourquoi ils ont agi ainsi. Alors, pour l'amour de Dieu, calme toi et écoute les"
L'expression suppliante de la jeune fille arrêta net Don José dans son élan. Résigné, il s'assit à nouveau.
Clara prit alors la parole :
"Don José, sachez que même sans notre intervention, vous auriez été arrêté. Néanmoins, grâce aux informations que nous avons fournies aux soldats, ceux-ci ont pu vous capturer avant que vous n'ayez commis l'irréparable, ce qui aurait scellé votre destin."
Don José ne comprit pas les propos de la jeune femme :
- L'irréparable? Que voulez vous dire? Et comment saviez vous où les soldats pourraient me retrouver alors que je ne vous ai jamais rencontré de ma vie?
- Micaëla nous a raconté votre histoire, répondit Clara. De plus, lorsqu'elle est venue vous chercher dans la montagne, elle a été témoin de votre conflit avec le torero Escarmillo, le nouvel amant de Carmen. C'est pourquoi, nous étions convaincus que vous tenteriez de rencontrer votre maîtresse au moment où elle assisterait à la corrida au cours de laquelle son amoureux brillerait au combat.
- Admettons, concéda Don José. Mais j'étais seulement venu la supplier de revenir avec moi. Je l'aime de tout mon coeur et j'espérais que la force de mon amour parviendrait à la toucher et qu'elle m'aime à nouveau et me suive.
- Et si elle avait refusé? demanda David d'une voix sévère. Qu'auriez vous fait? D'ailleurs, tant le témoignage de Micaëla que ceux des soldats ayant assisté à votre entretien avec Carmen révèlent de manière incontestable qu'elle ne vous aimait plus."
Don José resta un instant silencieux. Puis, il s'écria d'une voix emplie de colère:
"Comment pouvait-elle ne plus m'aimer après tout ce que j'ai fait pour elle? J'ai déserté, je suis devenu un bandit, j'ai renoncé au salut de mon âme pour lui plaire, tout cela pour qu'elle me quitte et se moque de moi aux côtés de son nouvel amant? Non, je ne pouvais pas le supporter.
- Alors, qu'auriez vous fait?" répéta David avec insistance
Don José répondit, non sans hésitation dans sa voix:
"Je crois... je crois que je l'aurais tuée.
- Donc, vous auriez commis l'irréparable, affirma Clara. Vous convenez que nous avons bien fait d'agir de manière à ce que vous soyez arrêté avant que vous ne soyez devenu un assassin. D'autant qu'en la tuant, vous l'auriez de toute façon perdue, car un cadavre est incapable d'aimer"
Don José répondit d'une voix amère.
"Oui. Et maintenant, elle va retrouver son amant, et tous deux vont bien rire à mes dépens.
- Quelle importance? répliqua David. Si Carmen se moque de vous, cela signifie qu'elle ne méritait pas votre amour. Et dans ce cas, pourquoi vous obstiner à aimer une telle femme?
- On voit bien que vous n'êtes jamais tombé amoureux, monsieur, répondit Don José d'un ton ironique. Vous ne comprenez pas ce que cela signifie d'aimer une personne de tout son coeur, de toute son âme, et de ressentir l'amour dans toutes les fibres de son corps. C'est ainsi que j'aime Carmen, elle est toute ma vie, et je ne peux supporter d'être séparé d'elle.
- Malheureusement, Carmen ne vous aime pas, répliqua Clara. Une relation amoureuse ne peut fonctionner si les sentiments ne sont pas réciproques. D'ailleurs, je doute que Carmen vous ait réellement aimé, Don José.
- Comment osez vous dire cela? s'insurgea l'ancien soldat. Lorsque j'étais en prison, elle m'avait envoyé le nécessaire pour m'évader, et lorsque j'ai rejoint les contrebandiers, elle m'a aimé passionnément. Si vous nous aviez vus, vous sauriez ce que c'est que l'amour.
- Soit, elle vous a offert l'opportunité de sortir de prison, concéda David. Mais n'était-elle pas en grande partie responsable de votre incarcération? De plus, si elle vous avez réellement aimé, aurait elle exigé de vous que vous désertiez et que vous deveniez un bandit? Ne pouvait elle pas aimer le soldat? Non, elle s'est servie de vous pour son propre intérêt. Comme vous étiez beau et séduisant, elle s'est amusée avec vous tant que vous la divertissiez, puis, quand elle s'est lassée de vous, elle s'est choisie un nouvel amant. D'ailleurs, d'après ce que Micaëla nous a raconté, votre caractère jaloux a contribué à précipiter votre rupture.
- Mais enfin, protesta Don José, ma jalousie n'est-elle pas la preuve de mon amour pour elle?
- Si cette jalousie vous conduit à tenter de tuer un homme au couteau parce que vous le soupçonnez d'être l'amant de celle que vous prétendez aimer, elle ne représente pas une preuve d'amour, répondit Clara. Si vos soupçons sont injustifiés, vous vous attaquez à un innocent, et, dans le cas contraire, vous attentez à la vie d'un homme qui est cher au coeur de cette femme. Dans tous les cas, vous commettez un acte que Carmen ne peut que réprouver. Comment pouvez vous prétendre l'aimer alors que vous ne vous souciez pas des sentiments qu'elle pourrait ressentir à cause de votre comportement?
- Vous osez affirmer que je ne me soucie pas de lui plaire? s'insurgea Don José. Vous savez pourtant tout ce que j'ai fait pour elle. Que peut-elle exiger de plus?
- Pardonnez moi d'être franche, Don José, répliqua Clara d'une voix sévère, mais vous n'avez pas fait tout cela pour elle, mais pour vous-même. Car en vérité, vous n'aimez pas Carmen, vous êtes obsédé par elle, vous voulez la posséder afin de pouvoir assouvir votre désir pour elle. Vous la considérez non pas comme un être humain doué de sentiments, mais comme un objet. Carmen a fini par le comprendre, et elle ne l'a pas supporté, car elle ne peut accepter d'être traitée comme la propriété d'un de ses amants, elle qui est si avide de liberté. Et comme elle ne se comporte pas comme vous voudriez qu'elle le fasse, vous la harcelez, vous lui rendez la vie impossible, et, d'après vos propres propos, vous seriez allé jusqu'à la tuer plutôt que de la voir vous quitter pour un autre homme. Agit-on ainsi avec une personne que l'on aime réellement? Si vous aimiez vraiment Carmen, vous vous préoccuperiez de son ressenti avant de vous soucier du vôtre. Et si elle ne vous aime plus et en préfère un autre, la seule attitude raisonnable à adopter consiste à respecter son choix et à disparaître de sa vie.
- Mais moi, je l'aime encore, protesta Don José. Comment puis-je accepter qu'elle me quitte ainsi? Comment vivre séparé de la femme qu'on aime?
- Monsieur José, répliqua David, Micaëla nous a informé que vous veniez de perdre votre mère, n'est ce pas?
- En effet, hélas.
- Vous aimiez votre mère, et sa disparition vous a incontestablement causé beaucoup de chagrin. Et pourtant, vous n'avez d'autre choix que de vivre sans elle, même si elle va beaucoup vous manquer. Car vous ne disposez pas du pouvoir de ressusciter les morts.
- Mais où voulez vous en venir, monsieur? demanda Don José d'un ton perplexe.
- Que comme votre mère, les sentiments que Carmen éprouvait pour vous sont morts. Vous n'avez donc d'autre choix que de le reconnaître et en faire votre deuil. Ce n'est qu'ainsi que vous serez en mesure de refaire votre vie sans elle.
- Mais enfin, monsieur, ma mère est morte, mais Carmen, elle, est en vie. Si je l'aime, ne devrais-je pas faire tout mon possible afin de ressusciter l'amour qu'elle ressentait pour moi, afin que nous soyons à nouveau réunis?
- Une telle entreprise n'est pas toujours couronnée de succès, et à un moment, il faut reconnaître que l'on a échoué. Refuser d'accepter la réalité ne relève plus de l'amour, mais de l'aveuglement. Et si, de surcroît, s'ajoutent une jalousie maladive et un comportement violent, une telle attitude devient même criminelle.
- Mais est il possible de se résigner à renoncer à la personne que l'on aime? insista Don José.
A ce moment, Clara se tourna vers Micaëla et lui demanda :
"Pouvons nous le lui dire, madame? Je ne voudrais pas vous mettre dans l'embarras.
- Si vous jugez cela nécessaire pour le sauver, j'y consens"
Don José avait écouté ce dialogue avec perplexité.
"Me dire quoi? De quoi parlez vous donc?
- Don José, répondit Clara, vous souhaitiez savoir si une personne peut se résigner à renoncer à la personne aimée? La réponse est oui, et vous en avez la preuve devant vous."
Micaëla ne peut s'empêcher de rougir en écoutant ces mots, et Don José ne manqua pas de le remarquer. Stupéfait, il s'adressa à la jeune Navarraise d'une voix hésitante.
"Est ce donc vrai, Micaëla? M'aimes tu donc?
Micaëla répondit d'une voix pleine de passion:
"Oui, José, je t'ai aimé du plus profond de mon coeur. Te souviens tu de cette lettre de ta mère dans laquelle elle te recommandait de m'épouser? J'étais bien trop timide pour t'avouer mes sentiments, mais j'espérais que ce mariage qui nous unirait devant Dieu pour l'éternité me permettrait de vivre chrétiennement l'amour que je ressentais pour toi. Malheureusement, tu t'es épris de cette bohémienne, et j'ai vu l'homme que j'aimais m'abandonner, puis devenir un infâme criminel. Tu peux imaginer combien cela m'a fait souffrir.
- Et pourtant, continua Clara, Micaëla ne vous a pas sans cesse poursuivi et harcelé en clamant son amour pour vous. Elle n'a jamais exprimé la moindre colère contre vous. Elle n'a jamais menacé ni votre vie, ni celle de sa rivale. Elle aurait pu se venger en vous dénonçant aux soldats, elle ne l'a pas fait. Lorsqu'elle est venue à votre rencontre dans le repaire des contrebandiers, elle n'avait d'autre intention que de vous informer de la mort imminente de votre mère afin de vous permettre de la revoir une dernière fois. Malgré toute le chagrin que cela lui a causé, elle s'est résignée à vous voir aimer Carmen, car elle a compris qu'il était inutile de vous forcer à revenir vers elle. Cela ne signifie pas qu'elle ne ressent plus d'affection pour vous, bien au contraire. Sinon, pourquoi s'est elle donnée tant de peine pour vous sauver, allant jusqu'à accorder sa confiance à deux inconnus?
Pour la première fois depuis le début de l'entretien, le prisonnier parut profondément ébranlé.
"Micaëla, ne m'as tu donc jamais détesté à cause de ce que je t'ai fait?
- José, comment pourrais-je éprouver envers toi un sentiment aussi peu chrétien que la haine? Toi, dont la mère me traita comme si j'avais été son propre enfant. Comment pourrais-je détester son fils? De plus, même si j'ai été profondément peinée de te voir m'abandonner pour cette bohémienne, ce n'est pas cela qui m'a le plus affligée. En revanche, te voir devenir un bandit, sombrer dans le vice et le péché m'a causé bien plus de souffrances. Quel plus grand tourment que de voir l'âme de l'homme que l'on a aimé vouée à la damnation éternelle, et ne rien pouvoir faire pour la sauver? Et c'est pourquoi, José, je t'en conjure, saisis cette opportunité de te repentir de tes péchés. Accepte de coopérer avec les soldats, afin de te racheter de tes crimes. Car, bien plus qu'au juge de Séville, c'est à notre Seigneur que tu dois implorer le pardon pour le salut de ton âme. Car Dieu peut accorder sa grâce au pécheur qui s'engage sur le chemin de la rédemption et de la vertu.
- Voyez, Don José, à quel point Micaëla se soucie plus de vous que d'elle-même. Voilà ce que signifie réellement aimer, affirma Clara. Je doute que votre Carmen ait jamais éprouvé des sentiments aussi altruistes à votre égard."
Don José tenta de répliquer, mais ne parvint pas à prononcer une parole pour contredire son interlocutrice. Il avait été profondément ému par l'affection que lui témoignait Micaëla, au point que les larmes lui montaient aux yeux. Il s'exprima alors d'une voix basse et triste :
"Laissez moi, je vous prie. Je souhaiterais à présent être seul. J'ai besoin de temps pour réfléchir à tout ce que j'ai entendu aujourd'hui, avant de prendre ma décision."
Ayant conscience qu'ils ne pouvaient rien faire de plus pour le moment, les trois visiteurs sortirent de la pièce.
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