Rudy et Myriam contre le château maudit : partie 9
9) Un repas hors normes
Rudy, Samuel et Jonathan arrivèrent dans une vaste cuisine. A peine étaient ils entrés qu'un petit homme avec une barbiche, vêtu en blanc et coiffé d'une toque, se précipita vers eux et s'écria avec colère de sa voix aigüe :
"Qui êtes vous? Et qui vous a autorisés à pénétrer dans ma cuisine? Sortez d'ici immédiatement ou je fais appeler les gardes du château."
Rudy s'adressa à lui d'un ton conciliant :
"Monsieur, nous sommes des amis de votre Maître, qui nous a invités chez lui pour la soirée. Et je vous prie de nous excuser d'être centrés à l'improviste dans votre cuisine, mais l'odeur qui s'en dégageait était si appétissante que nous n'avons pas pu résister à la tentation."
En entendant les propos du jeune homme, le cuisinier se calma instantanément, et l'expression de son visage passa de la colère à une grande joie.
"Ah, je suis heureux d'enfin rencontrer des connaisseurs qui savent apprécier la vraie cuisine. Permettez moi de me présenter : je suis le chef Rowyl, et je serai honoré de vous inviter à ma table ce soir, et de vous faire goûter mes plus belles spécialités."
Rudy comprit trop tard les funestes conséquences de sa flatterie. Il essaya de se dérober :
"Monsieur, nous ne voudrions pas abuser de votre amabilité.
- Mais non, mais non, cela me fait plaisir. Je sais accueillir les vrais gastronomes".
Rudy dut se résoudre à suivre le chef Rowyl, qui les installa à une table au fond de la cuisine, où le couvert avait déjà été dressé. Après avoir déposé trois petites bouteilles de bière, il leur annonça :
"Je vais à présent vous préparer votre hors d'oeuvre."
Samuel et Jonathan lancèrent des regards noirs au jeune marié, tandis qu'ils attendaient le retour du cuisinier. Quelques minutes plus tard, une puanteur encore plus insupportable se propagea près d'eux, tandis que le chef Rowyl revenait en apportant trois assiettes. Chacune contenait une grande tartine de pain de seigle, sur laquelle était disposée des fines lamelles d'oignon, des pommes de terre, des fines herbes, et surtout des tranches de poisson qui étaient à l'origine de l'abominable odeur :
"Voici une spécialité scandinave : le surströmming, qui n'est autre que du hareng fermenté. C'est un mets très délicat et très apprécié des connaisseurs. Vous voyez que c'est autre chose que les entrées insipides de ce majordome qui se croit cuistot. Savourez le avec un bon verre de bière"
A cet instant, les trois malheureux jeune gens paraissaient sur le point de vomir. S'ils avaient pu, ils auraient jeté ce plat à la poubelle. Mais le cuisinier restait à leur côtés, impatient de les voir déguster son entrée et ils durent se résigner à manger. Bizarrement, le goût du hareng se révéla nettement moins désagréable que son odeur, d'autant que l'accompagnement était parfaitement adapté, et Rudy aurait presque pu l'apprécier si son nez n'avait pas autant souffert. Le chef Rowyl s'adressa à eux :
"Alors, qu'en pensez vous?
- Je dois reconnaître que c'est ... spécial, dit Rudy. Je n'avais jamais rien mangé de tel.
- Nous non plus, confirmèrent Jonathan et Samuel.
- Et ce n'est que le hors d'oeuvre. Attendez de voir le plat principal ."
Et en effet, c'est l'angoisse au ventre que les trois convives attendirent la suite de ce terrifiant repas. Quelques minutes plus tard, une odeur très forte de fromage se répandit dans la pièce, annonçant l'arrivée de la suite du "festin". Et, en effet, un instant plus tard, le chef déposa devant chacun d'entre eux leur assiette, en leur décrivant le plat qu'il leur avait servi :
"Je vous ai préparé un plat de mon invention: un gratin de légumes au fromage fort. Les cuisiniers timorés se contentent de mettre du comté ou du gruyère dans un tel plat, mais moi je trouve que c'est bien trop fade. De plus, il est important de faire découvrir une grande variété d'arômes. C'est pourquoi je fais gratiner mon plat avec du fromage fort. Pour le préparer, je mélange ensemble de nombreux fromages fort vieux venant de différentes régions du pays, puis j'ajoute dans la mixture obtenue de l'eau de vie et des aromates. Goûtez moi donc cette merveille, vous m'en direz des nouvelles"
Rudy et ses compagnons durent fournir un effort surhumain pour planter leur fourchette dans le plat la mettre à la bouche, puis mâcher et avaler une bouchée de gratin. Ce dernier se révéla fort mangeable, car le chef savait combiner les légumes et les aromates, et il est incontestable qu'il aurait été un excellent cuisinier s'il n'était pas convaincu que plus un aliment est nauséabond, meilleur il est. Néanmoins, après avoir fini leur assiette, Rudy et ses compagnons n'avaient plus aucun appétit. Malheureusement, le chef Rowyl n'en avait pas terminé avec eux:
"Tout repas exceptionnel doit se conclure par un dessert tout aussi remarquable. Je vais vous apporter mon chef d'oeuvre en tant que pâtissier"
Quelques instants plus tard, il revint avec trois parts d'un gâteau au chocolat qui, au premier abord paraissait fort appétissant. Mais Rudy et ses compagnons se doutaient qu'avec un cuisinier pareil, ils devaient se défier des apparences. Et leur craintes firent confirmées lorsque le chef Rowyl leur décrivit leur dessert:
"Voici un gâteau au chocolat à l'ail. Vous me direz : "Oh, ce n'est guère original, c'est une recette bien connue". Pas du tout. Les cuisiniers ordinaires utilisent de l'ail noir, qui est bien trop doux pour relever un tel dessert. Moi, je procède différemment. Regardez à l'intérieur du gâteau, vous verrez entre les deux couches de pâte au chocolat une couche jaune. C'est un aioli que j'ai préparé spécialement pour ce dessert. De plus, regardez le glaçage : vous voyez les morceaux d'ail qui sont mêlés au chocolat? Je les ajoute à la dernière minute, afin qu'ils restent bien crus et croquants, et ne perdent pas leur saveur. Je vous laisse vous régaler."
En effet, cette fois, le cuisinier se retira, car il était convaincu que ses convives appréciait ses plats puisqu'ils avaient tout mangé devant ses yeux. Il se trompait : Samuel et Jonathan firent comprendre à Rudy qu'ils refusaient d'avaler une bouchée de plus. Le pauvre marié savait qu'ils ne pouvait pas jeter le gâteau, car le chef s'en apercevrait, et il ne voulait pas risquer son courroux, sinon, il savait qu'il ne pourrait sauver sa dulcinée. Aussi, il dut se résoudre à manger à lui tout seul les trois parts. Cela se révéla une épreuve : le goût de l'ail était si fort qu'il éclipsait tout le reste. A son retour, le chef Rowyl observa avec satisfaction que les assiettes étaient toutes vides.
"Alors, avez vous pris un bon repas?
- Oui, tout était délicieux mentit Rudy. Vous avez un talent unique, monsieur, et nous sommes heureux d'avoir pu en profiter"
Le cuisinier ne se tenait plus de joie en écoutant toutes ces flatteries :
"Je suis heureux que le Maître compte parmi ses amis des jeunes gens aussi raffinés qui savent aussi bien apprécier la vraie gastronomie. Afin de digérer paisiblement un tel festin, je vous recommande de vous installer au salon- bibliothèque. Rien de tel que de lire un bon livre dans un fauteuil confortable pour se détendre.
Rudy approuva de la tête, mais pour un motif fort différent. En effet, il espérait trouver dans la bibliothèque des informations sur le château qui lui permettraient de trouver l'accès au donjon:
"Je ne peux que vous donner raison, monsieur. Mais comment nous y rendre?
Le chef Rowyl leur désigna une sortie située au mur est :
"C'est très simple. Cette porte conduit à la salle à manger. A l'intérieur de celle-ci, vous repèrerez une autre porte orientée vers le nord. Il vous suffira de la traverser et vous arriverez à la bibliothèque".
Rudy remercia son hôte, et quitta la cuisine avec ses compagnons.
Dans le donjon, le sorcier Morgan et sa "captive" avaient observé avec admiration les jeunes gens "déguster" la cuisine du chef Rowyl:
"Voilà ce que j'appelle de l'héroïsme, affirma Lucie. A leur place, je me serais enfuie avant même le surströmming.
- Quand on aime profondément une personne, on est prêt à tout pour la sauver. Ces jeunes gens ont prouvé que leur amour, qu'il soit conjugal ou fraternel, était assez fort pour affronter les épreuves les plus difficiles. En particulier son époux, Rudy, qui a montré qu'il était encore plus fort que les autres puisqu'il a été le seul qui a eu le courage de manger le gâteau Myriam a bien de la chance. Je n'ai aucun doute que son couple sera solide, et qu'une vie de bonheur l'attend avec son mari.
- Il ne reste plus qu'à attendre son arrivée. Car s'il a pu traverser un obstacle aussi difficile, je ne doute pas qu'il saura affronter les autres épreuves que tu as mises sur son chemin
- Nous n'en sommes pas encore là. Mais j'admets que ce garçon a toutes ses chances de réussir."
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