Ariane et Barbe Bleue : partie 8
8) La remise de la rançon
Le lendemain à l'aube, j'étais déjà levée. Elsa arriva à la cabane pour récupérer le paquet contenant la lettre et l'étoffe ensanglantée. Elle se rendit au château et le déposa devant le portail d'entrée. Madeleine, qui guettait son arrivée, récupéra le paquet, en vérifia le contenu, et le transmit à la duchesse mère qui prit les dispositions nécessaires pour procéder à l'échange.
De mon côté, je réveillai mon prisonnier, lui fit enfiler ses haillons, lui donnai à manger, puis le laissai enfermé dans sa cage, étroitement ligoté avec des cordes, bâillonné et les yeux bandés. Pendant toute le reste de la matinée, je n'eus presque aucune interaction avec lui, sauf en cas d'urgence hygiénique, afin de faire monter en lui l'angoisse de l'attente avant la remise de la rançon. Vers deux heures de l'après midi j'ouvris la cage, déliai les jambes de mon captif et nous quittâmes la cabane afin de rejoindre la clairière où se déroulerait l'échange. A notre arrivée, j'attachai Albert à un arbre, et nous attendîmes l'arrivée de sa mère qui devait arriver d'une minute à l'autre. La remise de la rançon se déroula comme prévu. Après avoir quitté la clairière à cheval, je me rendis immédiatement en direction du château. Elsa m'attendait dans un petit bois proche d'une porte dérobée qui permettait d'entrer sans passer par la grille principale. Pour la circonstance, elle avait pris une apparence inédite qu'elle ne reprendrait jamais à l'avenir. Elle monta à son tour sur le cheval, et parcourut quelques lieues afin d'orienter les poursuivants sur une fausse piste. Elle le laissa en un lieu où il pouvait aisément être retrouvé, puis rentra au château avec une autre monture. De mon côté je rejoignis au plus vite la tour et cachai mon précieux trésor dans mon cachot. Outre les joyaux, j'avais aussi gardé les beaux vêtements de mon bien aimé ainsi que la bourse et les bijoux que je lui avais pris la veille.
De son côté, Albert et sa mère furent contraints de traverser la forêt à pied. Au bout de deux heures, ils arrivèrent à un village où l'arrivée du duc en haillons suscita la stupeur. C'est à ce moment que l'enlèvement fut publiquement révélé. Albert se procura des chevaux pour retourner à son château, et ordonna à la garde ducale de se mettre à la poursuite de sa ravisseuse. Le cheval de la duchesse mère fut rapidement retrouvé, ainsi que la cabane dans laquelle j'avais séquestré mon prisonnier. En revanche, tant la criminelle que son butin ne furent jamais retrouvés, et cela, malgré des semaines de recherches assidues.
Ainsi, tous découvrirent avec effarement le crime audacieux dont avait été victime l'un des membres les plus puissants et les respectés de l'aristocratie du royaume. Les humiliantes conditions de séquestration du duc, la disparition des magnifiques joyaux familiaux marquèrent les esprits. Mais plus que tout cela, l'impunité de la ravisseuse, qui était parvenue à échapper à la justice, suscitèrent la peur dans le coeur des nobles et des riches bourgeois, qui craignirent tous de devenir la prochaine cible. De plus, Pierre Leblanc écrivit un ouvrage inspiré de ce crime audacieux qui, malgré les tentatives du duc d'empêcher sa publication, se révéla un immense succès et devint dans l'esprit de la population le récit "officiel" de l'enlèvement.
Et c'est ainsi qu'Albert fit de moi une criminelle légendaire, dont le formidable exploit marquera le royaume pendant de nombreuses années. Je pense que tu conviendras avec moi que je n'aurais pas pu recevoir un plus merveilleux cadeau.
9) Conclusion
Eva avait écouté cet incroyable récit sans dire un mot, découvrant avec stupéfaction tous les détails cachés de l'enlèvement de son époux. Lorsque Ariane conclut son récit, elle s'adressa à elle en ces termes :
"Il y a quelques points qui me laissent perplexe. Vu que Pierre Leblanc n'est autre que le nom de plume que tu partages avec Madeleine, cela signifie que c'est Albert lui-même qui transmit le récit à votre éditeur. N'est il pas étrange de l'attaquer en justice dans de telles conditions?
- Notre éditeur connaît l'identité de Pierre Leblanc, et donc, devina sans peine la vérité sur ce crime. Albert et lui s'étaient mis d'accord pour ce procès qui n'apporterait que plus de publicité à notre récit. De même, les chefs des gardes, qui me connaissent, et donc, par conséquent, savaient où se trouvaient réellement les bijoux, orientèrent leurs hommes sur de fausses pistes.
- De plus, comment as tu réussi à persuader Madeleine, pourtant d'ordinaire si indignée devant tes forfaits, à devenir ta complice?
- Crois tu vraiment que je n'ai pas reçu une punition exemplaire pour un forfait aussi terrible? Je pris pas moins d'un mois de cachot. Elsa et Madeleine se partagèrent équitablement les jours pendant lesquels elles seraient affectées à ma garde, et elles avaient carte blanche pour agir avec moi comme bon leur semblerait. Autrement dit, je laissai à Madeleine le plaisir de jouer avec moi pendant quinze jours, et je devais satisfaire tous ses caprices. Et je peux te dire qu'elle s'en est donnée à coeur joie, tout comme Elsa d'ailleurs. Je payai au centuple tout ce que j'avais infligé à Albert, y compris, heureusement, le plaisir que je lui avais donné. Mais je t'assure que même si j'avais dû passer plusieurs années enfermé dans ce cachot, je n'aurais pas regretté d'avoir vécu cette incroyable moment. D'autant que je découvris à travers les récits d'Albert et de mes compagnes à quel point mon forfait avait marqué les esprits, et c'était pour moi une source permanente de joie et de bonheur.
- Et les précieux joyaux sont ils encore dans ta cellule.
- Bien entendu. Appelle Elsa pour qu'elle t'ouvre mon cachot, et elle te les montrera."
Eva fit venir la corniste geôlière, qui, après avoir enchaîné Ariane à un des barreaux de la grille, ouvrit la porte et entra dans la cellule. Elle récupéra dans une armoire une petite boîte, et, après avoir rejoint Eva, l'ouvrit pour lui en montrer le contenu. La duchesse découvrit avec émerveillement les cinq magnifiques pierres. Elle s'adressa ensuite à Ariane et Elsa :
"De toute façon, même si cet enlèvement a été fait en accord avec votre victime, il n'en reste pas moins un crime tout aussi marquant que s'il avait été réel.
- Ah oui? s'étonna Ariane. Et pourquoi cela?
- Parce que vous avez réussi à mystifier tout le royaume en leur faisant croire que le duc de Bar-Le-Bleu avait été victime du plus audacieux enlèvement de tous les temps. De plus, Ariane, tu as réussi à faire d'Elsa, de Madeleine, d'Albert et même de sa mère les complices de cette incroyable friponnerie. Et rien que pour cela, tu es sans nul doute l'une des plus grandes coquines que ce royaume ait jamais connu."
Le visage d'Ariane rayonna en entendant les propos d'Eva et c'est le coeur plein de joie qu'elle se laissa enfermer par Elsa dans son cachot pour y effectuer le reste de sa sentence.
FIN
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