La véritable histoire de Barbe Bleue : partie 6

6) Le duc et la voleuse
Ariane poursuivit:
«  Tu dois savoir que je suis différente de ses autres épouses. Non seulement, je ne suis pas d’origine noble, mais en plus je suis une voleuse, et cela, depuis mon plus jeune âge. Quand j’étais encore une petite fille, mes parents m’apprenaient à prendre les bourses des poches des bourgeois. Lorsque je devins femme, je constatai que ma beauté exerçait un charme considérable sur les hommes, y compris ceux qui disposaient d’une fortune non négligeable et je décidai d’en tirer parti pour m’enrichir. Je repérais dans les auberges ou les troquets des nobles ou des bourgeois en quête d’aventures amoureuses et je leur faisais croire que j’étais sensible à leurs charmes. Ces hommes croyaient tellement en leur pouvoir de séduction qu’ils ne se méfiaient pas de plaire aussi rapidement à une inconnue. Je me débrouillais pour me faire inviter à leur domicile, et cela, bien entendu, en tête à tête, afin d’éviter la présence de témoins gênants. Parfois, je devais les rencontrer à plusieurs reprises avant d’arriver à mes fins. Une fois chez eux, je les faisais boire, tout en veillant à rester moi-même sobre, et je profitais de leur ivresse pour les amener à me révéler où ils cachaient leur argent et leurs objets de valeur. J’attendais ensuite que mes proies s’endorment sous l’effet de de la liqueur, et, lorsque celle-ci ne suffisait pas, j’ajoutais dans ce cas un soporifique. Après avoir solidement attaché et bâillonné ces séducteurs imprudents, je pillais leur maison avant d’en repartir discrètement. Dans la majorité des cas, mes victimes étaient bien trop honteuses de leur mésaventure pour se plaindre aux autorités, surtout si elles étaient mariées, car dans ce cas, leurs épouses découvriraient leur tentative d’adultère. Néanmoins, par précaution, je quittais toujours la ville où j’avais commis un forfait, et veillais à me faire oublier avant de reprendre mes exploits.
- Voilà de bien terribles crimes que vous décrivez là. Et en plus, vous en parlez comme si vous vous réjouissiez de l’infortune que vous causiez à ces malheureux.
- Pourquoi pas? Je n’ai jamais attaqué quelqu’un qui était dans le besoin. Au contraire, je donnais régulièrement une partie de mon butin à des nécessiteux. Tous ceux que je volais avaient largement assez de bien pour que la perte qu’ils subissaient n’entraîne pas pour eux de conséquences fâcheuses. Et si vous aviez rencontré certains de ces hommes, vous auriez convenu qu’ils méritaient leur sort. Ils étalaient leur richesse sans aucun égard pour ceux qui vivaient dans le dénuement. Ils se comportaient mal avec tous ceux qu’ils considéraient comme inférieurs à eux, notamment les pauvres et les femmes. Certains étaient tellement odieux que même leurs serviteurs devenaient mes complices pour les dépouiller, par exemple en me révélant où la fortune de leur maître était dissimulée. Et je ne compte pas tous les gestes déplacés que j’ai dû endurer de la part des plus répugnants d’entre eux. Parfois, je me vengeais, en attendant leur réveil pour leur montrer que je les avais bernés et ainsi les narguer tandis que, pieds et poings liés, ils étaient dans l’impossibilité de m’arrêter. Crois moi, mes exploits m’ont procuré bien du plaisir.
- Et comment avez vous rencontré le duc?
- Lorsque j’appris que le duc de Bar-Le-Bleu, une des plus grandes fortunes du royaume, avait l’intention de se remarier, je décidai de profiter de l’occasion pour faire un des plus beaux coups de ma carrière. Je décidai de le séduire, afin d’en faire ma prochaine victime, en me faisant passer pour une comtesse inconnue. J’avais déjà ainsi réussi à duper un marchand de drap qui était tellement obsédé de devenir gentilhomme que quand il se crut aimé par une aristocrate, il était trop heureux pour se méfier de mon boniment. Mais Albert se révéla l’un des hommes les plus gentils que j’avais jamais rencontrés. Moi qui avait toujours réussi à mettre les hommes en mon pouvoir, je tombai à mon tour sous le charme de ma cible. Je ne venais plus seulement lui rendre visite pour gagner sa confiance, mais simplement pour le plaisir de passer du temps avec lui. Je finis par aimer sincèrement cet homme, au point que lorsqu’il me demanda en mariage, je me décidai à lui révéler la vérité. Sa réponse me stupéfia : il m’avoua qu’il avait deviné que je n’étais pas une authentique comtesse, et qu’il avait pris des renseignements à mon sujet, mais que, malgré cela, il m’aimait et souhaitait m’épouser. J’étais tellement émue et touchée par son attitude que je consentis à sa demande. Après notre mariage, il m’interdit comme à vous de me rendre dans l’aile sud du château.Mais bientôt, mes vieux réflexes de voleuse reprirent le dessus, et, à peine deux semaines après être devenue duchesse, je décidai d’explorer la zone proscrite, curieuse d’y découvrir les trésors qui s’y cachaient. Je fus complètement stupéfaite lorsque je découvris le terrible secret du duc. Et, aussi étrange que cela paraisse, cela ne fit que renforcer mon amour pour lui, car il devenait ainsi un homme bien plus intéressant que je ne le croyais, sans que cela ne remette en cause sa bonté. Et depuis ce jour, je loge dans ce cachot.
- Et crois moi, c’est une demeure qui te convient parfaitement, répliqua Madeleine. Car nous nous accordons toutes pour affirmer que ta place est en prison.
- Mais je le reconnais volontiers, répondit Ariane en souriant, surtout si c’est pour être en si bonne compagnie. Cela dit, vous savez qu’Albert ne souhaite pas que je reste tout le temps enfermée.
- Et il est trop bon pour toi, continua Madeleine, en te laissant commettre toutes tes friponneries. Tandis que nous travaillons dur, toi tu vas dans des tavernes mal famées pour boire et tricher aux cartes. Ou alors, tu joues de vilains tours aux serviteurs du château. Je t’ai même surprise une fois en train de voler de la vaisselle en argent que tu as ramenée dans ta cellule. Tu es incorrigible : il n’y a aucun moyen que tu te conduises de manière convenable.
- Et pourquoi je le ferais? Il n’y a rien de plus ennuyeux que d’être une fille bien sage. D’autant que je peux bien me permettre de me comporter ainsi, puisque j’ai les moyens de me le payer. Et je ne parle pas de la fortune d’Albert, mais de mes propres biens. N’oublie pas que je touche la moitié des droits d’auteur de toutes les histoires que tu as écrites qui ont été inspirées de mes exploits. Et tu sais à quel point ces récits connaissent le succès auprès du public. Cela couvre largement tous les frais causés par mes petits divertissements personnels.
- Attendez, je ne comprends pas, remarqua Eva. Je ne connais aucune oeuvre de Charles de Sévigné qui raconte les aventures d’une voleuse.
- Croyez vous que je vais associer ce noble nom à de telles friponneries? protesta Madeleine. Toutes ces « oeuvres » ont été publiées sous le pseudonyme de Pierre Leblanc. Et j’enrage que ces histoires lamentables se vendent mieux que mes travaux plus sérieux.
- Au fond, vous êtes toutes un peu jalouses de mon esprit rebelle, continua Ariane. Mais je sais qu’au fond vous m’aimez justement parce que je suis une coquine.
Elsa prit alors la parole :
« Je dois admettre que toutes tes facéties m’amusent beaucoup, Ariane. Avec toi, on est assuré de ne pas s’ennuyer.
- C’est ça, encourage la maintenant, grogna Madeleine. Comme si nous avions besoin de cela.
- Oh, tu exagères. N’oublie pas que je suis la première à la punir en la condamnant à être enfermée plusieurs jours au cachot quand elle se comporte mal.
- Et tu es trop heureuse que je te donne de tels prétextes, Elsa, s’esclaffa Ariane. Je sais à quel point tu aimes me couvrir de chaînes, m’enfermer dans ma cellule et t’occuper de moi pendant ma détention. Et je dois admettre que cela ne me déplaît pas non plus, conclut-elle en lui adressant un clin d’oeil. »
Elsa rougit et ne put réprimer un sourire gêné, mais ne démentit pas. Quant à Eva, cet échange l’avait laissé complètement perplexe. Ariane le remarqua et éclata de rire à nouveau.
« Ah, vous ne lui avez pas encore dit, vous autres? Pourtant, vous savez aussi bien que moi que nous ne serions pas restées ici si nous avions uniquement dû compter sur Albert pour profiter des plaisirs de la chair. D’ailleurs, il le sait bien, et c’est pour ça qu’il nous laisse nous amuser ensemble, et même nous y encourage.
- Ariane, ça suffit, protesta Madeleine. Tu n’as vraiment aucune décence.
- Euh? Qu’entendez vous par là, Ariane? demanda Eva.
La jeune criminelle répliqua :
- Que dans cette prison, nous nous adonnons toutes aux délices du saphisme ».

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