Ariane et Barbe Bleue : partie 3

3) Les dessous d'un enlèvement 

Eva fut frappée de stupeur en entendant les propos de la prisonnière. Elle balbutia : 

"Tu veux dire que... c'est toi qui a enlevé Albert? 

- Oui, c'est moi, répondit Ariane en riant. Et je ne me suis probablement jamais autant amusée de ma vie.

- Mais enfin, comment as tu pu faire une chose pareille à un homme qui t'aime autant que lui? 

- Eva, crois tu que j'aurais touché le moindre cheveu d'Albert s'il ne m'avait pas d'abord donné son accord? A ton avis, pourquoi ai-je parlé de "cadeau"? Mais pour que tu comprennes mieux cette histoire, il vaut mieux que je te la raconte depuis le début. 

Tu sais qu'Albert aime plus que tout faire de somptueux présents à ses femmes, mais il veut être sûr que son cadeau leur fera plaisir, aussi il s'adapte à leurs goûts. Comme Madeleine aime la littérature, il lui offre des éditions rares de romans et de recueils de poésie écrits par les plus illustres auteurs. Jeanne reçoit quant à elle des instruments de soins de la meilleure qualité. Elsa, de son côté, a été choisie comme  représentante du duché pour jouer lors des concerts royaux, où sont réunis les plus prestigieux artistes du royaume. C'est le plus grand honneur qu'une musicienne puisse recevoir. Quant à Hélène, qui était à l'époque sa dernière épouse, il lui a permis de s'inscrire dans une prestigieuse école d'enseignants dans un pays étranger afin de se former à son futur métier et a payé tous ses frais, avec le soutien de la souveraine de ce royaume qui est aussi la fondatrice de cet établissement. Albert la connait bien, puisque c'est elle qui l'a mis en relation avec l'enchanteur qui nous a appris le sort de métamorphose. En revanche, il ne savait pas quel cadeau m'offrir. Il savait que des présents tels que des robes ou des bijoux ne me combleraient pas, car je ne suis guère intéressée par les biens matériels. Je volais pour gagner ma vie et me faire plaisir en malmenant des gens déplaisants, mais je n'ai jamais eu de goûts de luxe : c'est aussi pourquoi je donnais à des pauvres l'argent dont je n'avais pas besoin. Mais Albert souffrait de ne pas pouvoir me gâter autant que ses autres compagnes. 

Un peu plus d'un mois avant l'enlèvement, nous partagions ensemble un moment en tête à tête dans mon cachot, et la discussion s'orienta sur ma vie avant notre rencontre. Je lui racontai alors mes crimes les plus audacieux, quand je m'attaquais à des fils de comtes et de marquis. Albert constata à cette occasion que ma voix devenait plus vive et mon visage s'animait pendant que je revivais ces moments où je détroussais mes victimes en les ridiculisant. Il comprit alors à quel point ces forfaits m'avaient procuré du plaisir, et il réalisa alors le cadeau qui me plairait. Albert se souvint à ce moment que lorsque j'avais fait sa connaissance, ma première intention était de le voler à son tour. Aussi, il me fit une incroyable proposition : de commettre un crime audacieux dont il serait lui-même la victime, autrement dit, d'accomplir mon projet initial mais avec son accord. J'admets que je fus d'abord réticente : en effet, je n'aimais attaquer que des personnes pour qui je ressentais de l'antipathie; or Albert était l'homme que j'aimais et que j'estimais le plus au monde : je ne pouvais envisager de lui faire le moindre mal. Mais il m'expliqua que c'était précisément pour cette raison qu'il était prêt à mettre son destin entre mes mains, car il savait qu'il serait en sécurité avec moi. Je fus profondément touchée par la confiance qu'il me témoignait, et cela me décida à accepter sa proposition. D'autant qu'au plus profond de moi-même, cette idée me plaisait beaucoup, à condition bien sûr qu'il n'arrive rien de fâcheux à mon bien aimé. A présent, nous devions décider quel méfait j'accomplirais. Au début, nous envisageâmes un cambriolage classique, où j'endormais ma victime et je la ligotais avant de lui voler ses biens. Mais cela ne me plut pas : d'abord, comme je te l'ai dit, je n'était plus suffisamment motivée par l'appât du gain, et surtout, je souhaitais partager ce moment avec Albert, et ce forfait ne m'en donnait pas suffisamment l'opportunité. Heureusement, je trouvai rapidement le crime idéal pour de telles circonstances : enlever Albert pour réclamer une rançon en échange de sa libération. D'une part, c'était un forfait spectaculaire digne d'une telle occasion, mais surtout, la séquestration de mon otage me permettait de passer beaucoup de temps en tête à tête avec lui, et ainsi de pouvoir m'amuser à ma guise à ses dépens. Pour la rançon, nous devions choisir des biens de très grande valeur. Albert me parla des cinq joyaux familiaux, qui présentaient l'avantage d'avoir une valeur inestimable tout en étant aisés à transporter. J'hésitais à impliquer des trésors aussi précieux dans ce méfait, mais mon ex-époux m'expliqua que c'est précisément la valeur de la rançon qui rendrait cet enlèvement marquant. De plus, il savait que ces joyaux seraient rapidement à nouveau en sécurité dans son château dès mon retour dans la tour.  Nous approuvâmes ensemble ce projet, et nous consacrâmes un mois à le préparer. Nous savions tous deux que nous avions besoin de complices pour que tout se déroule sans accroc. Je parvins à convaincre Elsa et Madeleine de nous prêter main forte, en particulier en leur faisant une offre si irrésistible qu'elles ne pourraient refuser. De son côté, Albert informa sa mère de notre projet, en lui expliquant qu'il avait besoin d'elle pour remettre la rançon, car elle était la seule à qui il faisait confiance pour une mission aussi délicate. La duchesse se montra d'abord très réticente, surtout en apprenant que le trésor familial serait impliqué, mais suite à l'insistance de son fils et par amour pour lui, elle finit par céder, d'autant que la perspective de savoir les bijoux au château alors que le monde entier les croirait volés ne lui déplut pas, car ils seraient d'autant plus en sûreté. Je repérai une cabane abandonnée dans une forêt qui constituait la cachette idéale pour y retenir prisonnier mon bien-aimé. Toutes les étapes de l'enlèvement furent préparés dans le moindre détail, en précisant bien le rôle de toutes les personnes impliquées. Au bout d'un mois, j'étais prête à commettre le forfait le plus extraordinaire de toute ma carrière de criminelle.

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