Mission à l'étranger pour la Sainte Inquisition : partie 26
26) Nuit de sabbat : partie 2 : invocation du Diable
A ce moment, les cinq femmes retirèrent la cape qu'elles portaient depuis le départ de la prison, et ôtèrent leurs souliers. Elles ne portaient plus qu'une robe noire à manches courtes qui mettait bien en évidence leur décolleté et leurs jambes. Dans le public, Esteban Garcia ne put réprimer un sourire devant ce spectacle, sous le regard désapprobateur de son épouse.
Gloria reprit alors la parole:
"Mes soeurs, en cette nuit de Sabbat, notre grand Maître Lucifer va se manifester parmi nous et nous transmettre une partie de son savoir et de ses pouvoirs. Aussi, il est temps de lui préparer un accueil digne de sa magnificence. Que l'on prépare le brasier infernal!"
Marisa vida le contenu d'un des sacs qui contenait des branches mortes, ainsi qu'une vieille robe de moine, un paquet de graisse, un morceau de soufre et quelques feuilles de papier sur lesquels avaient été écrits des cantiques. Tandis que Juanita assemblait une partie des branches pour constituer un petit bûcher, Gloria déchira la robe et en distribua des lambeaux à Victoria et Julieta. Celles-ci les utilisèrent pour lier deux branches entre elles en angle droit, puis enduisirent le tout de graisse. Marisa récupéra ensuite ces croix et les jeta dans le bûcher. Enfin, Gloria jeta parmi les branches le reste de la robe, le fragment de soufre et le papier. Enfin, elle enflamma le tout à l'aide d'une des torches. Le père Iglésias, qui comprit rapidement le caractère sacrilège de ce rituel, faillit se lever d'indignation, mais se résigna à se contenter de se signer.
Lorsque les flammes commencèrent à monter en direction du ciel, les cinq femmes commencèrent à chanter et danser en ronde, tournant le dos au bûcher. La mélodie en était joyeuse et rapide, et sans paroles. Mais au bout d'une dizaine de minutes, Gloria et ses compagnes arrêtèrent leur ronde, se retournèrent, et, en cercle autour du brasier, chantèrent en choeur le cantique impie suivant:
"Gloire à toi, Satan
Le suprême rebelle
Pour toi, en tout temps
Nous serons les plus belles
Par ta lumière
Tu nous montres la voie
O Lucifer
Le très illustre roi
Depuis l'enfer
Tu continues la lutte
Et nous, sur terre
Nous poursuivons ton but
Contre les cieux
En bataille nous sommes
Toi contre Dieu
Et nous contre les hommes
Et viendra l'heure
De notre grande victoire
Aux chrétiens malheur
Et à Satan la gloire"
Le caractère sacrilège du cantique était autant lié aux paroles elle-mêmes qu'à la musique légère et joyeuse sur laquelle elles étaient chantées. Sur leurs sièges, les notables affichaient une expression de profonde indignation, en particulier le père Iglésias qui ne cessait de faire le signe de croix. De leur côté, Monseigneur Thomas et ses hommes dissimulaient derrière leurs visages désapprobateurs leur profond amusement, car la chanson des sorcières leur rappelait, en version satanique, les psaumes naïfs de soeur Adèle et soeur Emma, les deux moniales délurées du grand couvent de l'évêché. Jeanne et les autres avaient certainement dû raconter les facéties des deux jeunes filles aux prisonnières pampayennes qui s'en sont inspirées pour leur cérémonie.
Pendant un quart d'heure, les cinq sorcières entonnèrent autour du feu plusieurs cantiques à la gloire du Malin. Ensuite, Gloria imposa le silence à ses compagnes, et prit à nouveau la parole :
"Mes soeurs, à présent que nos âmes sont prêtes à accueillir notre Maître, il est temps de l'inviter parmi nous, en préparant la potion d'Invocation".
Marisa et ses filles apportèrent trois grands sacs aux pieds de Gloria. Dans l'un d'entre eux, celle-ci en tira un grand chaudron en fonte. La vieille femme récupéra ensuite un tonnelet d'eau et remplit à moitié la marmite. De son côté, Juanita prépara un petit feu destiné à faire chauffer le chaudron au moment venu. Puis, elle retourna auprès de Gloria, qui s'adressa à nouveau à ses compagnes :
"Mes soeurs, il est temps à présent de commencer. Pour la première étape de la préparation, nous devons d'abord fournir l'essence végétale. Aussi, apportez moi les plantes consacrées par notre maître Lucifer:
D'abord, six racines de mandragore
Puis, six fruits de la jusquiame
Et six champignons tue mouches.
Je tourne six fois à droite
Puis six fois encore à gauche
J'ajoute six plants de cigüe
L'opium de six capsules de pavot
Et pour conclure en beauté
Six belles fleurs d'hellebore"
Et la sorcière joignait le geste à la parole, tandis que ses assistantes lui fournissaient les ingrédients cités. Gloria posa ensuite le chaudron sur le feu, et mélangea à nouveau la potion tandis qu'elle commençait à chauffer.
Au moment où la vapeur commença à sortir de la marmite, la vieille femme reprit la parole :
"A présent que le philtre commence à prendre vie, il est temps d'y apporter la composante animale.
D'abord six grosses araignées
Le venin de six vipères aspic
Puis six crapauds séchés
Je remue six fois à droite
Ensuite six fois à gauche
On ajoute six plumes de corbeau
Six gros rats noirs entiers
Et six deniers de poils de chat noir"
Et Gloria ajouta les différents composants à mesure qu'elle les citait.
Enfin au moment où le chaudron commença à bouillonner, la vieille sorcière s'exclama :
"Mes soeurs, l'instant crucial est enfin arrivé : nous devons à présent ajouter l'ingrédient le plus important, celui qui représente, plus que tous les autres, notre Maître. Amenez moi les cornes et les sabots d'un bouc noir."
Marisa lui apporta les parties de l'animal, que Gloria brandit au dessus de sa tête, avant de les plonger dans le chaudron. Peu après la potion bouillonna de plus belle, jusqu'à presque déborder de la marmite. A ce moment, celle-ci fut retirée du feu pour être posée au milieu de la clairière. Les cinq femmes se placèrent autour du chaudron, et, tout en agitant les bras vers le ciel crièrent en choeur à plusieurs reprises la phase suivante:
"Veni ad nos, Satanas"
Soudain, alors que les sorcières venaient de prononcer la formule rituelle pour la sixième fois, un rire grave et sinistre, qui paraissait venir du coeur du brasier infernal lui-même, résonna dans toute la clairière :
"HA HA HA HA HA HA HA"
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