Mission à l'étranger pour la Sainte Inquisition : partie 24
24) Confrontation entre le grand Inquisiteur et Diego
Monseigneur Thomas marcha pendant un quart d'heure avant d'entrer dans la chapelle dédiée à la Sainte Vierge. Il s'agenouilla devant la statue et resta immobile, les yeux mi-clos, sans prononcer une parole, semblant plongé dans une profonde méditation. Une heure plus tard, l'évêque entendit des bruits de pas et comprit qu'une personne s'approchait de lui. Sans se retourner, il prononça d'une voix claire et pleine de sérénité:
"Je vous attendais, Diego"
Et, en effet, c'était bien le jeune baron de Santa Cruz qui était entré dans la chapelle. En entendant l'évêque prononcer son nom, il se figea, la colère qui déformait ses traits faisant place à la surprise:
"Ainsi, vous saviez que je viendrais.
- Oui, Diego, et j'avais pressenti votre fureur. C'est pourquoi j'avais posté quelques uns de mes hommes autour de moi afin d'être prêt à toute éventualité."
Et, en effet, trois moines de la Sainte Inquisition révélèrent leur présence au jeune baron. L'un d'entre eux, posté près de la statue, avait signalé à l'évêque l'arrivée de Diego. Au bout de quelques instants, après s'être remis de sa surprise, ce dernier reprit la parole d'un ton empli de colère :
"Monseigneur, comment avez vous pu me trahir à ce point? Je suis venu vous voir ce matin pour vous dire que je croyais ces femmes innocentes. Et comme je vous voyais m'écouter attentivement et montrer de l'intérêt à mes arguments, j'ai cru que j'étais parvenu à vous convaincre, et que vous alliez tenter de prouver leur innocence. Et au lieu de cela, vous affirmez à présent qu'elles sont des sorcières, et cela, de leur propre aveu. Comment avez vous osé proférer un tel mensonge, et cela en présence d'autant de témoins? Car, même en admettant qu'elles aient reconnu des sorcières, vous auriez dû savoir que c'est la peur de la torture qui les aurait poussées à agir ainsi. Je vous croyais honnête et intègre, mais vous êtes aussi ignoble et corrompu que les autres. Je ne vous pardonnerai jamais de m'avoir aussi horriblement trompé.
- Diego, croyez bien que je sais à quel point ces aveux représentent une cruelle désillusion pour vous, et que j'en suis profondément navré. Mais c'est la triste vérité. Elles ne se sont pas contentées de reconnaître être des sorcières, elles s'en sont même vantées. Si elles étaient innocentes, pourquoi m'auraient elles défié de les affronter? Si elles l'ont fait, c'est qu'elles croient qu'elles pourront l'emporter sur la Sainte Inquisition grâce à leur magie noire.
- Je refuse de croire que Julieta soit une sorcière. Ni elle, ni les autres. Et cela, même si elles vous ont lancé ce défi. Car moi, je sais pourquoi elles ont agi ainsi.
- Vraiment? s'étonna l'évêque. Je serais curieux de connaître votre théorie.
- Ce n'est pourtant pas difficile à comprendre. Depuis leur capture, ces malheureuses sont toujours restées enfermées dans leur prison sans aucune possibilité d'évasion. Or, grâce à cet affrontement, elles pourront enfin en sortir puisque, comme vous l'avez dit, ce sabbat aura lieu dans la forêt au sud de la ville. Cela représente une opportunité unique pour elle de tenter de s'échapper, et ainsi de sauver leur vie. Et même si leurs chances de réussite sont minces, leur situation est tellement désespérée qu'elles n'ont plus rien à perdre, et cela d'autant plus que l'obscurité et le couvert de la forêt leur offrent des possibilités de se cacher. Et croyez bien que j'espère de tout coeur qu'elles réussiront, et que je ne ferai rien pour les arrêter. Je serai même prêt à les aider si je puis le faire en l'absence de témoins qui pourraient me dénoncer.
- Vous êtes donc tellement certain de leur innocence, Diego?
- Oui monseigneur.
- Au point de les aider dans une tentative de fuite?
- Oui, tant que cela ne porte pas préjudice à mon père et à ma famille, bien entendu."
L'évêque resta silencieux pendant quelques instants, semblant plongé dans ses pensées. Puis il reprit la parole :
"Et si je mettais la vie des ces malheureuses entre vos mains, pourriez vous m'assurer que vous ferez tout en votre pouvoir pour les sauver et que vous ne les trahirez pas?
Les propos de monseigneur Thomas plongèrent le jeune baron dans une profonde stupéfaction :
"Attendez monseigneur, je ne vous suis plus. Vous me demandez de protéger Julieta et les autres? Je pensais que vous les croyiez coupable de sorcellerie? Je n'y comprends plus rien.
- Répondez d'abord à ma question, et jurez de me dire la vérité, répliqua l'évêque. Est ce que ces femmes peuvent compter sur votre aide et placer une confiance absolue en vous?
- Oui, monseigneur, je vous le jure. Mais alors, cela signifierait que vous aussi, vous croyez en leur innocence. Mais alors dans ce cas, pourquoi avoir affirmé le contraire devant mon père, l'alcade, et les autres? Pourquoi avoir, la veille, menacé ces malheureuses des pires tortures si elles ne reconnaissaient pas leur culpabilité? Qu'est ce que tout cela signifie? "
Monseigneur Thomas répondit d'une voix empreinte de gravité :
"Diego, sachez que je prends un immense risque en vous révélant ce que je vais vous raconter. Et c'est d'autant plus difficile pour moi qu'il ne s'agit pas uniquement de ma vie, mais de celles de personnes qui ont placé toute leur confiance en moi. Mais, au vu des circonstances, j'ai jugé préférable que vous connaissiez la vérité plutôt que de risquer de vous voir accomplir des actes irréfléchis qui ne feraient que rendre la situation encore plus dangereuse. Oui, Diego, je n'ai pas douté un seul instant que ces femmes étaient innocentes des crimes dont elles étaient accusées, et j'ai fait ce long voyage vers votre ville dans l'unique but de les sauver"
Et l'évêque raconta au jeune homme toute la vérité cachée sur tous les évènements dont il avait été témoin depuis son arrivée à Pampao, ainsi que le véritable objectif de cette cérémonie du sabbat. Diego était complètement abasourdi en écoutant les révélations du Grand Inquisiteur, en particulier lorsqu'il apprit que les sorcières qu'il avait capturées, emmenées dans la ville et torturées dans la prison étaient en réalité ses proches collaboratrices et amies et que leur supplice avait été en grande partie simulé (par pudeur et pour ne pas choquer encore plus son interlocuteur , monseigneur Thomas avait omis de mentionner le lien intime qui l'unissait à Jeanne). Toute cette histoire paraissait tellement invraisemblable que le jeune baron crut pendant un moment que l'évêque se moquait de lui. Mais celui-ci s'exprimait d'un ton tellement déterminé avec un visage si grave que Diego finit par être convaincu de sa sincérité.
" Monseigneur, à présent que vous m'avez raconté tout cela, pouvez vous me dire ce que vous attendez de moi? Que dois-je faire?
- Je vous demande de garder le secret absolu sur tout cet entretien et de paraître aux yeux de tous comme si vous étiez persuadé de la culpabilité de ces femmes. N'oubliez pas que leur vie dépend de votre silence.
- Je vous le jure sur ce que j'ai de plus précieux monseigneur: mon honneur de gentilhomme. Vous pouvez me faire confiance. Je ne vous trahirai pas.
- Je vous crois, Diego, puisque je vous vois ainsi prêt à engager votre honneur.
- Monseigneur, permettez moi aussi de m'excuser de vous avoir ainsi injurié et d'avoir douté de votre intégrité. Je regrette profondément de vous avoir si mal jugé.
- Vous n'avez pas besoin de vous excuser, Diego, puisque votre erreur prouve que je suis parvenu à faire croire aux yeux de tous que je crois les accusées coupables, et que cela sert mes desseins. Je regrette moi-même de vous avoir si cruellement mis à l'épreuve.
- Je comprends pourquoi vous avez agi ainsi et vous remercie de tout coeur de m'avoir accordé votre confiance."
Et, sur ces derniers paroles, les deux hommes se séparèrent.
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