Mission à l'étranger pour la Sainte Inquisition : partie 19

19) Entretien à la chapelle de la Vierge Marie

Le lendemain matin, après la messe, alors qu'il sortait de la cathédrale, Monseigneur Thomas vit un jeune homme qui s'approchait de lui. 

"Seigneur Diego, s'exclama l'évêque, avec surprise. Qu'est ce qui me vaut le plaisir de cette rencontre? 

- Je souhaitais vous parler d'un sujet de la plus haute importance, monseigneur, et je voudrais le faire en un lieu où nous ne serons pas dérangés. 

- Alors, accompagnez moi dans mes appartements au palais de M. Valdès, et nous pourrons y parler à notre aise. 

- Non, monseigneur, je ne souhaite pas que l'alcade soit informé de notre conversation. 

Surpris par les réticences de Diego, l'évêque suggéra une petite chapelle dédiée à la Vierge Marie pour leur entretien, et le jeune homme donna son accord. Un quart d'heure plus tard, tandis qu'ils se recueillaient devant la statue de la mère du Christ, Monseigneur Thomas s'adressa à son compagnon: 

"Alors, seigneur Diego, quel est ce sujet si secret que vous désirez aborder avec moi?

- Voilà, monseigneur, commença le jeune homme avec hésitation. J'ai assisté hier à la séance de la question, et j'ai été profondément frappé par la brutalité des méthodes que vous avez utilisées contre vos prisonnières. 

- Mon jeune ami, les sorcières sont des créatures extrêmement dangereuses, et il est du devoir de la Sainte Inquisition de les mettre hors d'état de nuire. Aussi, nous devons utiliser tous les moyens possibles pour briser leur résistance, même si cela implique une violence que nous réprouvons par ailleurs. 

- Je comprends, monseigneur. Cela dit, vous étiez absolument certain que vos prisonnières étaient bien des sorcières, n'est ce pas? 

- Sans l'ombre d'un doute, Diego. Mais puis-je vous demander où vous souhaitez en venir? "

Le jeune baron resta silencieux pendant quelques instants. Il reprit ensuite la parole d'une voix hésitante : 

"Voilà, monseigneur. Depuis hier,  je n'ai cessé de repenser à toute mon aventure avec Julieta, sachant que vous prévoyez de la soumettre à la question aujourd'hui. Et après avoir bien réfléchi à tout ce qui s'était passé, je suis arrivé à cette conclusion."

Diego s'interrompit à nouveau pendant quelques secondes, avant de déclarer avec conviction :

"Monseigneur, je ne crois pas que Julieta soit une sorcière."

L'évêque ne put réprimer sa surprise:

"Comment cela? Mais c'est vous-même qui l'avez accusée de vous avoir ensorcelé!

- Monseigneur, au moment où je l'ai accusée, non seulement j'avais le coeur brisé parce qu'elle avait rejeté mon amour, mais en plus j'avais failli être tué par mon meilleur ami à cause de nos sentiments pour elle. Nous souffrions tant de cette situation que nous n'avons pas trouvé d'autre moyen pour nous soulager et réparer notre amitié que de la rendre responsable de notre malheur. Mais hier, la séance de la question m'a fait enfin réaliser le terrible sort qui l'attendait, et je n'ai pu m'empêcher de réfléchir à nouveau à tout ce qu'elle nous avait fait afin d'être certain qu'elle méritait son funeste destin. Et je me suis alors rendu compte qu'à aucun moment elle a agi délibérément pour nous faire souffrir.

- Que voulez vous dire par là? 

- Monseigneur, il est vrai qu'elle a refusé mon amour. Mais puis-je la blâmer si elle n'était pas amoureuse de moi? En passant en revue tous les propos qu'elle m'a tenus, je n'ai pas trouvé le moindre mensonge de sa part qui aurait pu me faire croire qu'elle ressentait un quelconque sentiment amoureux à mon égard. Certes, lors de nos premiers entretiens, elle paraissait plus aimable qu'au cours de ceux qui ont suivi. Mais n'est il pas logique qu'elle ressente du désagrément face à un soupirant importun. Moi-même, j'ai repoussé des jeunes filles éprises de moi, souvent avec humeur, et cela ne fait pas de moi un sorcier pour autant. Qui puis-je blâmer d'autre que moi-même pour avoir confondu la politesse avec l'amour? 

- Pourtant, Diego, répliqua l'évêque, n'avez vous pas affirmé qu'elle vous avez ensorcelé le jour où vous l'avez vue se baigner nue dans le lac? 

- Vous l'avez dit vous-même, monseigneur, lors de notre première soirée parmi nous : comment aurait elle pu me jeter un sort si elle ignorait ma présence? Pas un instant je ne l'ai vue jeter un regard dans ma direction lors de cette fatale journée. Il me coûte de l'admettre, mais je suis le seul responsable de mes propres souffrances. Julieta n'est pas une sorcière, j'en suis certain, et elle ne mérite donc pas de subir les tortures de la question. 

- Avez vous fait part de votre opinion sur l'innocence de cette jeune fille à quelqu'un d'autre que moi? 

- J'en ai parlé à mon père, mais il refuse de me croire. Il dit que mes propos ne font que prouver encore davantage qu'elle m'a ensorcelé, puisqu'elle m'utiliserait à présent pour sauver sa vie. 

- Votre père est tellement persuadé que mademoiselle Julieta est une sorcière qu'il refuse de croire son propre fils? 

- Monseigneur, vous devez savoir que dans l'esprit de mon père, la parole qui aura toujours le plus de poids sera celle de monsieur Fernandez qui, lui, croit fermement que Julieta est une sorcière. Il nous a ainsi expliqué à son fils et moi qu'elle nous avait lancé un sortilège maléfique afin de nous faire tomber tous les deux amoureux d'elle en même temps, dans le but évident de nous amener à nous entretuer. Comment expliquer autrement que par la magie noire la rupture d'une amitié aussi forte que celle qu'Alfonso et moi ressentions l'un pour l'autre? Il nous a aussi appris qu'il avait observé des paysans travaillant sur ses terres qui s'entre-déchiraient d'une manière analogue, mais cette fois au sujet de Victoria, la soeur cadette de Julieta. Pour monsieur Fernandez, nous avons tous été victimes d'une famille de sorcières : les deux soeurs, mais aussi la mère, qui leur avait certainement transmis les secrets de la magie noire. Cela dit, il est tout de même remarquable de constater à quel point cette situation sert ses interêts personnels.

- Ses intérêts? Pouvez vous me donner plus de détails? 

- Monsieur Fernandez convoite depuis des années les terres et la ferme de Julieta et sa famille. Elles appartenaient auparavant à un fermier de la région, à qui personne dans la région ne connaissait d'héritier. Aussi, à sa mort, le père d'Alfonso espérait bien récupérer le terrain qui aurait été vendu aux enchères. Quelle ne fut pas sa fureur lorsque le testament du défunt révéla l'existence d'une fille bâtarde, qui n'est autre que madame Marisa, la mère de Julieta, à qui il léguait tous ses biens. Monsieur Fernandez tenta à plusiuers reprises de persuader la nouvelle propriétaire de lui vendre sa terre, mais il se heurta toujours à un refus, quel que soit le prix qu'il proposait. Alors, vous devinez à quel point ces accusations de sorcellerie représentent un aubaine pour lui. En effet, si Julieta et sa famille sont condamnées, leurs terres pourront à nouveau être mises en vente."

L'évêque ne savait que trop bien à quel point des personnes sans scrupules sont capables d'utiliser les superstitions populaires pour parvenir à leurs fins. 

"Donc, selon vous, ces femmes seraient victimes d'un complot? Et que pensez vous des autres accusées? 

- Monseigneur, il m'est plus difficile de me prononcer sur Madame Gloria et mademoiselle Juanita. Je dois admettre que cette histoire de potions préparées avec des plantes vénéneuses reste assez effrayante. En même temps, je ne crois pas qu'il y ait besoin d'un quelconque enchantement pour que monsieur Garcia et son fils tombent amoureux de Juanita. Il suffit simplement qu'une fille soit jeune et un peu jolie pour qu'elle éveille leur désir, au plus grand dépit de madame Garcia.

- Je comprends. Vous êtes donc venu me voir pour me communiquer votre scepticisme sur ces accusations de sorcellerie. Pensez vous que d'autres habitants de Pampao partagent vos doutes? 

- Je ne saurais trop comment vous répondre, monseigneur. Lorsque j'écoute les conversations en ville, les gens semblent effrayés par les sorcières. Une ou deux fois, j'ai surpris des vieilles dames qui tentaient de parler de manière élogieuse de madame Gloria, parce qu'elle les aurait bien soignées, mais elles se faisaient alors brutalement rabrouer par leurs interlocuteurs.

- Il est compréhensible que ces gens ressentent de la colère en écoutant ces femmes réhabiliter des sorcières. 

- Il n'y avait pas que de la colère monseigneur, mais aussi de la crainte. Vous savez que monsieur Fernandez est l'homme le plus riche et puissant de la contrée. Tous veulent obtenir et surtout conserver ses faveurs, notamment M. Valdès, l'alcade, ainsi que le juge Clemente, qui souhaite consolider son alliance avec lui en mariant sa fille à Alfonso. D'autant que monsieur Fernandez est appuyé par la deuxième plus grande fortune de la région, qui n'est autre que madame Garcia, car c'est elle qui gère l'entreprise familiale. Certes, elle laisse son mari discuter avec les autres commerçants, car beaucoup refusent de prendre une femme au sérieux, mais Esteban n'aurait jamais pu faire prospérer ses affaires sans les conseils avisés d'Inès. C'est pourquoi il la craint et lui obéit. Or,  du fait d'un tempéramennt profondément jaloux, madame Garcia ressent une haine impitoyable envers toute jeune fille qui plairait à son mari, ce qui inclut bien entendu mademoiselle Juanita. Vous pouvez imaginer à quel point la détresse de cette malheureuse la réjouit. Quiconque exprimerait des doutes sur la culpabilité de Julieta et des autres accusées risquerait de s'attirer la fureur de monsieur Fernandez et de ses alliés, et d'en subir les terribles conséquences. Alfonso lui-même est terrorisé par son père, à tel point que lorsque j'ai tenté de lui parler de Julieta, il a interrompu net la conversation, même si je suis certain qu'au fond, il partage mes incertitudes. Mais personne ne craint plus la fureur de monsieur Fernandez que mon père. 

- Et pourquoi cela, seigneur Diego? 

- Monseigneur, en tant que barons de Santa Cruz, nous sommes les héritiers d'une des plus anciennes familles de la noblesse du pays. Malheureusement, nous ne possédons aucune fortune, mon père n'ayant hérité de ses ancêtres que d'innombrables dettes. Nous ne détenons même plus la propriété de notre manoir ancestral. Et nous ne parvenons à mener un train digne de notre rang que parce que nous bénéficions de la bienveillance de monsieur Fernandez, qui consent que nous continuions à résider dans le château des Santa Cruz, bien qu'il lui appartînt, et finance nos dépenses. Mais vous devinez bien que le père d'Alfonso n'agit pas uniquement par générosité. Certes, il apprécie que son fils ait trouvé en moi un bon camarade, car l'amitié qui m'unit à Alfonso est sincère, car nous partageons beaucoup d'intérêt en commun, notamment la passion de la chasse. Mais monsieur Fernandez cherche surtout à obtenir le seul bien qui nous reste : notre nom. Quant à mon père, il n'a qu'un seul espoir dans sa vie : voir le manoir ancestral redevenir la propriété des barons de Santa Cruz. C'est pourquoi tous deux placent leurs espérances dans mon mariage avec Cécilia, la soeur d'Alfonso. Celle-ci apporterait dans sa dot le château des Santa Cruz, qui reviendrait ainsi dans la famille. Quant à monsieur Fernandez, il aurait la fierté  de comprendre parmi ses descendants les futurs barons de Santa Cruz. Et c'est pourquoi je me retrouve dans une position compliquée, monseigneur. Car je sais que si je contrarie les intérêts de monsieur Fernandez, il nous chassera sans ménagement, et mon père en mourrait de chagrin. Je suis déchiré entre la loyauté et l'amour que je dois à mon père et mon refus de voir des innocentes condamnées injustement. Je ne sais absolument que faire. C'est pourquoi je suis venu au moins vous parler et vous expliquer ma situation, car en tant qu'étranger, j'ose espérer que vous pourrez m'apporter votre secours et, peut être, sauver cette pauvre Julieta. 

- Vous aimez encore tant cela cette jeune fille? demanda l'évêque

- Que je l'aime ou pas importe peu monseigneur. Je ne peux accepter de la voir souffrir pour des crimes qu'elle n'a pas commis. 

- Diego, je tiens à vous remercier de la confiance que vous m'avez accordée, ainsi que pour votre franchise. Croyez bien que je vais réfléchir à toutes ces informations que vous m'avez apportées aujourd'hui. Néanmoins, je ne peux pas encore vous donner de réponse sur mes projets, car j'ai besoin de temps avant de prendre ma décision. Cela dit, je peux vous promettre que je ne parlerai à personne de notre conversation.

- Je vous en remercie, monseigneur."

Sur ces mots, Diego se leva et quitta la chapelle. Monseigneur Thomas resta encore quelques minutes à méditer devant la statue de la Sainte Vierge. Il savait que, malgré sa promesse, il devait informer au plus vite Jeanne de son entretien avec le jeune baron afin de décider avec elle du meilleur moyen de sauver ces malheureuses dans ce contexte si complexe. 

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