Mission à l'étranger pour la Sainte Inquisition : partie 18

 18) Plans de sauvetage

Au moment où elle entendit ces mots, Gloria ressentit un tel choc que tout son corps se figea pendant quelques instants. Non, ce n'était pas possible, elle devait rêver, ou bien soit ces femmes étaient folles, soit elles se moquaient d'elle. Leur histoire était invraisemblable : des guérisseuses travaillant de concert avec des religieux dans des centres de santé, et qui étaient venues en se faisant passer pour des sorcières capturées par la Sainte Inquisition pour les sauver avec la complicité des inquisiteurs eux-mêmes. Et pourtant, lorsque Jeanne, Isabelle et Marie lui avaient fait ces incroyables révélations, elle n'avait perçu qu'une profonde sincérité, tant dans l'expression de leur visage que dans le ton de leur voix. Une foule d'émotions se bousculaient dans son esprit : la stupeur, l'incrédulité, mais aussi un sentiment qu'elle n'aurait jamais cru ressentir à nouveau depuis son arrestation et qui montait peu à peu en elle : l'espoir. Pour la première fois depuis des semaines, elle osait croire qu'elle pourrait échapper à une mort qu'elle croyait certaine. Et pourtant, Gloria redoutait cet espoir autant qu'elle le chérissait, tant elle avait peur d'être cruellement désabusée, car elle savait que tout reposait sur la paroles de trois étrangères qu'elle connaissait à peine. Aussi, la vieille guérisseuse se reprit et s'adressa à nouveau à ses compagnes de table: 

"Mesdames, vous affirmez que la Sainte Inquisition et vous êtes venues ici pour nous sauver. Pourtant, ce sont les notables de Pampao qui ont fait appel au Grand Inquisiteur, et je devine aisément qu'ils attendent de lui qu'il nous déclare coupable de sorcellerie afin que nous puissions être condamnées à mort. Comment est ce que nos ennemis auraient pu croire que la Sainte Inquisition viendrait les aider, si son objectif est de nous sauver? 

A cet instant, Jeanne ne put réprimer un petit rire. 

"Je dois vous avouer que cela m'amuse encore d'y penser. Apparemment, un des habitants de votre ville, un certain Enrique Cortes, a cru que Monseigneur Thomas était un authentique Inquisiteur après avoir écouté des récits des chasses aux sorcières qui lui avaient été racontées par des habitants de mon royaume. 

- Des chasses aux sorcières? Mais si votre évêque est aussi tolérant que vous le prétendez, comment pourrait il se livrer à des atrocités pareilles? 

- Madame, ces soi disant chasses aux sorcières ne sont qu'un gigantesque spectacle que Thomas et moi organisons tous les ans dans notre évêché afin d'y attirer les touristes et ainsi, stimuler notre économie et participer à financer des projets pour nos centres de santé. 

- Attirer ... les touristes? articula avec peine Gloria, tellement elle était sidérée. 

- Bien sûr : entre les arrestations en pleine nuit, la procession des sorcières, les audiences avec les affrontements verbaux entre accusés et magistrats, les séances de la question, il y a de quoi divertir le public. De plus, ces procès permettent aussi d'évoquer de manière pédagogique des pages sombres de l'histoire de notre royaume, dont je constate hélas qu'elles appartiennent encore au présent dans votre contrée, et de véhiculer des messages de tolérance et d'ouverture d'esprit. Sans compter qu'il n'y a pas que des sorcières qui y sont jugées, mais aussi des moines et des moniales qui ont commis des fautes, souvent imaginaires, mais aussi parfois réelles, car le Grand Inquisiteur peut proposer la participation aux procès d'Inquisition comme pénitence pour des religieux coupables de peccadilles. Cela nous permet d'apporter un peu de comédie, car, dans ce cas, les audiences tournent le plus souvent à la farce, tellement certains "forfaits" prêtent bien plus au rire qu'à une authentique réprobation. 

- Mais enfin, je n'y comprends rien, répliqua Gloria. Si ces chasses aux sorcières ne sont que de la fiction, comment est ce que ce Cortes ait pu croire qu'elles étaient authentiques?

- C'est en effet difficile à croire, admit Marie. Mais je pense que M. Cortes souhaitait tant trouver un allié pour combattre les "sorcières" qui sévissait dans sa ville qu'il a pris à la lettre les récits de mes compatriotes, sans chercher à y trouver un quelconque second degré. Et vous devinez aisément que notre évêque n'a pas cherché à le détromper dès qu'il a compris que des vies humaines étaient en jeu. Et s'il a réussi à se faire passer pour un vrai chasseur de sorcières auprès des notables de votre ville, c'est aussi parce que c'était le rôle qu'on attendait de lui. Les gens croient aisément ce qu'ils ont envie de croire, mêmes les plus grandes absurdités. 

A cet instant, Gloria se demanda si ce nouvel espoir de salut ne la conduisait pas elle-même à croire les récits tellement improbables de ses compagnes de table. Mais elle ne pouvait pas renoncer à cette chance potentielle de survivre, aussi se décida-t-elle à leur faire confiance, pour le moment. 

"Mesdames, je veux bien admettre que vous ayez l'intention de nous porter secours, à moi et à mes amies. Avez vous donc un plan pour nous tirer de là? 

- Nous en avons même deux, répondit Jeanne. Cependant, nous ne savons pas encore lequel choisir. Et nous ne pouvons prendre cette décision  sans en avoir discuté avec vous et vos compagnes, car nous avons besoin de votre accord au préalable. C'est aussi pour cette raison que le Grand Inquisiteur a organisé la mise en scène de notre capture, car il savait qu'en tant que codétenues, nous parviendrions plus facilement à établir le dialogue avec vous et les autres prisonnières. Or notre projet ne peut réussir sans une parfaite communication entre vous et nous. 

- Je vois. Et quels sont ces plans? 

- La première stratégie consisterait à ce qu'après vous avoir "interrogées", le Grand Inquisiteur décide de vous croire et affirme votre innocence devant les notables de Pampao et exige que vous recouvriez votre liberté. 

- Mais nous sommes innocentes! s'indigna Gloria. Nous n'avons jamais fait de mal à personne, et nous ne méritons pas d'être ainsi jetées en prison. 

- Nous le savons tous, le Grand Inquisiteur en premier. Et nous choisirions volontiers cette voie si nous étions sûrs que les habitants de Pampao étaient prêts à accepter votre innocence. Malheureusement, vous semblez avoir des ennemis bien puissants qui chercheraient à vous nuire même si la Sainte Inquisition vous rendait votre liberté. Et je crains que s'ils ne parviennent pas à se débarrasser de vous grâce à une condamnation pour sorcellerie, ils essaieront de trouver un autre moyen pour vous supprimer. Dans ce cas, même votre libération ne vous permettrait pas d'être en sécurité. 

- Malheureusement, je crains que vous n'ayez raison. Mais vous m'avez parlé d'un autre plan pour nous sortir de là. En quoi consiste-t-il?

- Vous avouez  que vous êtes coupables de sorcellerie, et cela d'une manière à tellement effrayer les notables de Pampao qu'ils supplient le Grand Inquisiteur de les débarrasser de vous. La Sainte Inquisition vous emmène en tant que captives sous prétexte de vous mettre définitivement hors d'état de nuire, et, une fois arrivées dans notre royaume hors de portée de vos ennemis, vous êtes libérées afin d'y refaire votre vie. Mais vous devinez que cela implique de tout abandonner, votre vie passée, votre maison, vos biens, et repartir à zéro. Cela dit, vous n'aurez pas de difficultés à trouver une bonne situation dans notre royaume, car vos compétences de guérisseuse et celles de madame Marisa dans la culture des plantes médicinales sont très recherchées. 

- Certes, mais malgré cela, je ne suis pas vraiment séduite par ce plan. Et je sais que cela sera encore plus difficile pour Marisa, car elle sait que Fernandez convoite sa terre, et je suis sûre que l'idée qu'il puisse arriver à ses fins lui sera insupportable. 

- Nous convenons volontiers que le choix que nous vous soumettons n'est pas facile.

- Et comment pourrions nous avouer que nous sommes des sorcières alors que nous n'y connaissons rien en sorcellerie, magie noire et autres diableries du même acabit? 

- Ne vous inquiétez pas pour cela : nous pourrons vous apprendre ce que vous devrez dire et faire; et le Grand Inquisiteur aussi vous fournira son aide. 

- Quoi qu'il en soit, je dois en premier lieu faire part de vos véritables intentions à mes compagnes de détention, et discuter avec elles de vos projets de sauvetage.

- Bien évidemment. Et nous tenons à vous laisser le dernier mot quant au choix de la stratégie à adopter. Cela dit, nous ne disposons pas de beaucoup de temps. Vous devrez prendre votre décision et nous en informer d'ici demain midi, avant l'interrogatoire du Grand Inquisiteur, afin que nous puissions prendre les mesures appropriées. 

- Je comprends. En tout cas, je vous remercie de tout coeur, en mon nom et celui de mes amies. Grâce à vous, je retrouve enfin un peu d'espoir, et je peux vous assurer que c'est extrêmement précieux.

- Vous n'avez pas besoin de nous remercier. Nous ne faisons que suivre ce que notre devoir nous dicte. Une dernière chose : nous allons informer nos amis inquisiteurs que nous vous avons mis dans la confidence : ainsi, ils pourrons vous apporter une nourriture un peu plus savoureuse que l'ignoble pitance qu'ils nous font avaler ici

 - Et je vous en remercie d'avance"

Après cela, la conversation dévia sur des sujets plus anodins. Lorsque le repas fut terminé, les prisonnières furent ramenées dans leur cellule pour la nuit.

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