Mission à l'étranger pour la Sainte Inquisition : partie 17
17) Révélations
Quelques heures plus tard, après l'office des vêpres, auquel assistaient pour la première fois Jeanne et Marie, les prisonnières se rendirent au réfectoire pour le repas du soir. Isabelle était installée avec sa mère et Marie lorsqu'elle vit avec surprise Gloria rejoindre leur table et s'asseoir à leurs côtés.
"Madame Gloria! s'exclama la jeune fille. Vous venez partager le souper avec nous?
- Je souhaitais vous parler, répondit la vieille dame, et je profite de cette occasion pour le faire.
- Nous parler? s'étonna Marie. De quoi désirez vous discuter avec nous?
A ce moment, Gloria baissa sa voix afin d'être sûre de n'être entendue que de ses voisines de table:
- J'ai une question très importante à vous poser, qui me tourmente depuis des heures, et j'ai absolument besoin d'en avoir le coeur net. La voici : quels sont vos véritables rapports avec le Grand Inquisiteur?
- Nos rapports avec le Grand Inquisiteur? A part qu'il nous a capturées, emprisonnées et torturées de la pire manière qui soit? répliqua Isabelle.
- Ecoutez, mesdames, depuis votre arrivée ici, je vous ai observées, vous et le Grand Inquisiteur, et je suis convaincue que les choses ne sont pas ce qu'elle paraissent être. Et cela me plonge dans une profonde angoisse, car je ne sais ni quoi penser de vous, ni la raison pour laquelle vous êtes ici. Aussi, je vous demande de me dire la vérité, car vous n'avez pas d'autre moyen pour gagner ma confiance.
- Madame Gloria, nous ne demandons pas mieux que de vous révéler cette vérité, répliqua Jeanne. Nous attendions une occasion de le faire et nous sommes ravies que vous nous la fournissez par votre initiative. Mais qu'est ce qui vous a donc conduit à vous défier ainsi des apparences?
- J'ai eu l'occasion au cours de cette matinée de faire connaissance avec votre fille, Isabelle, et j'ai été frappée par son attitude. A l'exception de son arrivée à la chapelle, quand elle se débattait contre ses gardiens, elle paraissait complètement sereine, en dépit de sa terrible situation. Nous avons eu l'occasion, mes compagnes d'infortune et moi-même, de lui raconter notre triste histoire, et elle nous a écouté avec attention, sans jamais souhaiter discuter de sa propre situation. Pas un instant, je n'ai vu d'angoisse, de peur dans ses traits, alors qu'elle devait savoir qu'elle allait bientôt subir les tortures du Grand Inquisiteur.
- Oh, cela n'est pas suffisant pour tirer une quelconque conclusion, dit Jeanne. Isabelle nous a dit que vous étiez guérisseuse. Vous devez donc certainement savoir que parfois, l'angoisse, la peur peuvent se dissimuler derrière une apparence de calme et de sérénité.
- Vous êtes guérisseuse, vous aussi?
- Oui, ainsi que ma fille et Marie ici présente.
- Je comprends mieux la réaction d'Isabelle quand je lui ai révélé ma profession. Et, en effet, vous avez raison, son attitude au cours de cette matinée n'aurait pas suffi à elle seule à susciter l'angoisse et la perplexité que je ressens à présent. C'est lorsque je vis l'expression du Grand Inquisiteur au moment où il se tourna vers nous pour nous menacer des pires tortures si nous n'avouions pas nos crimes que je ne pus plus douter un instant que les apparences étaient trompeuses.
- Et pourquoi cela? s'étonna Jeanne. Qu'avez vous donc vu dans ses traits qui ait pu déclenché une telle stupeur dans votre esprit?
- Au moment où le Grand Inquisiteur s'adressa à nous, il venait d'obtenir devant de nombreux témoins les aveux des sorcières après leur avoir fait subir la Question. Je me serais attendue à voir sur son visage la colère et de haine contre les servantes du Diable qu'il voyait en nous, associée à un sentiment de pouvoir et de satisfaction. Au lieu de cela, je n'y ai vu qu'une profonde souffrance qui défigurait tous ses traits, semblable à celle que j'ai lu sur vos traits pendant qu'Isabelle subissait la torture. Je n'y comprenais rien : comment le Grand Inquisiteur qui venait de remporter une victoire contre ses ennemies pouvait ressentir à cet instant une telle douleur? N'aurait il pas dû être heureux de son triomphe, surtout au moment où il recevait l'admiration de son auditoire? Je ne voyais qu'une seule explication à cette souffrance : c'est qu'il devait ressentir de l'affection pour la jeune fille à qui il avait fait subir de si horribles supplices, et qu'en la torturant, il se torturait lui-même. Et, dans ce cas, je ne pouvais qu'en conclure que sa relation avec votre fille, et donc, par ricochet, avec vous toutes, ne pouvait se résumer à l'affrontement entre un Inquisiteur et des sorcières présumées. Et votre attitude au moment de la prière du soir et pendant notre conversation ne fait que me conforter dans cette conviction. Je vois la même sérénité, le même calme que celui que j'avais observé chez Isabelle ce matin, ce qui ne me semble guère compatible avec l'état d'esprit de femmes vaincues vouées à la mort.
- Eh bien, je ne peux que vous féliciter pour votre remarquable clairvoyance, madame Gloria, s'exclama Jeanne avec admiration. Il est temps à présent que nous répondions à la question que vous nous avez posée. Mais pour que vous compreniez notre relation avec le Grand Inquisiteur, nous devons d'abord vous en révéler plus sur nous-mêmes.
- Vous venez de me dire que vous étiez toutes trois guérisseuses.
- En effet, approuva Jeanne. Je suis personnellement spécialisée dans le domaine des potions curatives, et je consacre une partie de mon temps dans la recherche et la mise au point de nouveaux remèdes. Mais je ne me contente pas d'exercer le métier de guérisseuse. Je l'enseigne aussi, et je supervise la formation des personnels soignants qui travaillent dans les centres de santé de mon évêché. Marie ici présente est une de mes plus proches collaboratrices.
- Les centres de santé de votre évêché? s'exclama Gloria, complètement stupéfaite. J'ai du mal à croire que des guérisseuses puissent disposer d'une fortune suffisante pour créer un établissement destiné à soigner les malades. Notre métier est si mal reconnu par la société et nous avons du mal à ne serait ce qu'avoir suffisamment pour subvenir à nos besoins; et comme vous pouvez le constater, nous prenons le risque d'être en butte à des accusations de sorcellerie, et finir ainsi en prison.
- Dans mon royaume, notre profession dispose d'une bien plus grande reconnaissance sociale. Mais vous avez raison, je ne serais jamais parvenu à monter de tels établissements si je n'avais pas bénéficié de l'aide d'un puissant collaborateur qui s'est associé dès le début à ce projet et a usé de toute son influence pour le mettre à exécution. Grâce à lui, j'ai pu bénéficier de la coopération de l'ensemble du clergé de mon évêché, qui a mis à disposition ses monastères et ses couvents pour les transformer en centre de santé, et nous a permis, mes collègues et moi, de former les moines et les religieuses au métier de soignant. Je suis heureuse et fière de savoir que nos centres de santé sont réputés dans tout notre royaume pour la qualité des soins qui y sont prodigués et pour le dévouement de tout leur personnel soignant, religieux, mais aussi laïcs, qui consacrent leur vie au service des malades.
- Et ce collaborateur serait?
- Notre évêque, monseigneur Thomas, tout simplement, qui a réussi à persuader abbés et mères supérieures qu'il n'y avait pas plus belle manière de servir le Dieu chrétien qu'en venant en aide aux malades, et qui a montré l'exemple en mettant à disposition la plus grande partie du palais épiscopal pour le transfomer en hôpital. Et, vous l'avez certainement compris, cet évêque n'est autre que le Grand Inquisiteur.
Gloria était complètement interdite devant ces extraordinaires révélations. Elle ne parvenait pas à y en croire ses oreilles, et commençait à se persuader que ses interlocutrices avaient perdu la raison.
"Mais enfin, si vous êtes si proches du Grand Inquisiteur, pourquoi donc vous a-t-il fait capturer et mettre en prison avec nous? Qu'est ce que cela signifie?
- Notre capture n'était qu'une mise en scène, que nous avons mise au point avec la collaboration des villageois, afin d'impressionner les habitants de Pampao en leur montrant les "talents " de la Sainte inquisition comme chasseurs de sorcières. De même que la séance de la question qui a eu lieu cet après midi.
- Mais je ne comprends pas. J'ai moi-même assisté au supplice d'Isabelle. Ce spectacle était insupportable, et votre fille a subi parmi les pires tortures que l'on puisse imaginer. En particulier, ce viol en présence de tous ces ignobles notables.
- Madame Gloria, répondit Isabelle, vous devez savoir qu'une grande partie de la torture que j'ai subie était simulée. Par exemple, lorsque j'ai reçu le fouet, mon dos avait été au préalable anesthésié avec de la crème de coca, si bien que j'ai à peine senti les coups. Quant au supplice sexuel, c'est moi qui en ai décidé tous les détails, et je suis profondément reconnaissante à Philippe et Laurent, mes deux "tortionnaires" d'avoir scrupuleusement suivi mes instructions, car ils ont prouvé encore une fois à quel point ils étaient dignes de ma confiance.
- Vous avez permis à ces deux moines de pratiquer des actes sexuels sur vous, en particulier dans de telles conditions?
- Pourquoi pas? Ils sont mes amants après tout, répliqua Isabelle avec un sourire.
La stupéfaction de Gloria était à son comble
"Vous voulez dire que vous avez des rapports intimes avec des moines? Ne sont ils pas tenus au voeu de chasteté, comme l'a rappelé le Grand Inquisiteur pendant la séance de la question.
- Madame Gloria, répliqua Jeanne, Monseigneur Thomas n'est pas que mon proche collaborateur. Il est aussi mon amant et l'amour de ma vie. Alors, franchement, cela me fait toujours rire d'entendre ce grand hypocrite parler du voeu de chasteté des ecclésiastiques."
Gloria ne pouvait douter de la réalité du lien intime qui unissait son interlocutrice au Grand Inquisiteur en entendant le ton affectueux avec lequel elle le traitait d'hypocrite.
- Mais si les tortures étaient simulées, comment expliquer cette souffrance que vous ressentiez pendant cette séance de la question? La rage, la haine et la douleur que vous exprimiez sur votre visage et dans vos propos étaient réelles, je ne peux pas en douter.
- Madame, croyez vous qu'il soit agréable de voir sa fille exhibée toute nue dans une position aussi humiliante devant tous ces horribles gens? N'était il pas insupportable de voir ces notables prendre du plaisir à voir torturer mon enfant, car eux ignoraient que son supplice était simulé? Même si nous nous y étions préparées, cette épreuve s'est révélée malgré tout extrêmement pénible.
- Mais pourquoi? Pourquoi tout cela? Dans quel but êtes vous venues ici?
- Madame Gloria, répondit Marie nous sommes guérisseuses, et notre vocation est de sauver des vies. Et pour cela, nous sommes prêtes à tout, même si cela implique de subir des humiliations publiques ou d'être enfermées dans une prison sordide.
- Sauver des vies? Lesquelles?
- N'est ce pas évident? répliqua Isabelle. La vôtre, madame Gloria, ainsi que celles de vos compagnes d'infortune".
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