Mission à l'étranger pour la Sainte Inquisition : partie 11

 11) Le crime d'être belle

A onze heures, Isabelle fut emmenée à la cour de la prison. Elle y repéra rapidement Marisa et ses filles et les rejoignit pour engager la conversation avec elles : 

"Madame Marisa, vous avez reconnu devant moi ce matin que vous n'aviez pas réussi à protéger vos filles. Comment expliquez vous cet échec? 

-Oh, la raison est simple : j'aurais dû me souvenir ce que c'est d'être jeune et que, malgré toutes mes précautions, je ne pouvais pas empêcher mes enfants de vivre comme des demoiselles de leur âge. Mais je leur laisse la parole : elles sauront mieux que moi vous raconter leur histoire. 

- Maman, ne va surtout pas croire que c'est de ta faute, la consola Julieta. Tu sais bien que, connaissant tous les malheurs que tu as subis à cause des hommes, j'acceptais volontiers notre vie retirée. Mais je dois reconnaître qu'une telle existence peut parfois être pesante, et j'avais besoin d'un moment spécial pour moi pendant lequel je pourrais faire autre chose que travailler ou lire des livres à la maison. J'avais envie de me sentir belle, de me sentir femme, et cela, au grand jour, pas uniquement dans ma petite chambre. Or, un jour que je me promenais dans un bois pas loin de la maison, j'arrivai au bord d'un lac. L'eau en était si claire que j'éprouvai un vif désir de m'y baigner. Après avoir vérifié qu'il n'y avait personne qui pourrait me voir, j'ôtai mes habits que je cachai dans un lieu sûr, puis j'entrai dans le lac. Quel bonheur de ressentir la fraîcheur de l'eau sur ma peau pendant que je nageais. Quel joie de pouvoir admirer mon corps nu qui se reflétait à la surface du lac! Je me sentais si belle, si libre, pouvant enfin ne penser qu'à mon plaisir. Mais je savais que maman m'attendait, donc, après vingt minutes de pur bonheur, je me rhabillai et retournai à la ferme. Mais je me promis de revenir me baigner au lac dès que l'occasion s'en présenterait. Ainsi, je parvins à me rendre une à deux fois par semaine dans la forêt afin de m'offrir mon petit plaisir. Bien entendu, lorsque je voyais quelqu'un qui se promenait dans le bois, je ne prenais pas la risque de m'exposer. Mais le plus souvent, je jouissais d'une merveilleuse solitude qui me permettait de profiter de l'eau fraîche. Ou, du moins, c'est ce que je croyais, car je découvris bien trop tard que j'avais été observée à mon insu pendant que je me baignais. 

Un jour au marché, il y a près de trois mois, alors que ma mère et ma soeur s'étaient absentée, je vis un jeune cavalier s'approcher de moi. Il se présenta comme le jeune baron Diego de Santa Cruz, et son maintien, ses habits élégants et son expression fière semblaient confirmer son origine noble. Bien évidemment, connaissant l'histoire de ma naissance, je restai sur mes gardes. Mais il se révéla poli et courtois à tout instant, et j'avouai que sa conversation ne manqua pas d'intérêt. Je réalisai que j'avais passé un moment plutôt agréable avec ce garçon, et mon visage l'exprima par des sourires que j'envoyais à mon interlocuteur. Hélas, le jeune baron interpréta ma réaction comme une réponse favorable à sa tentative de séduction. Ainsi, deux jours plus tard, je le vis arriver à la maison. J'étais fort embarrassée de voir cet inconnu qui semblait avoir découvert où j'habitais alors que je ne lui avais rien dit à ce sujet, et qui se permettait de venir chez moi sans y avoir été invité. A ce moment, j'étais seule, en train de m'occuper des lapins. Malgré le profond déplaisir que je ressentais, je consentis à lui parler, essayant néanmoins par tous les moyens d'abréger cet entretien. Mais cette fois, il me fit des avances bien plus directes que lors de notre première rencontre, m'affirmant qu'il était tombé amoureux de moi, ce qui me plongea dans une profonde gêne. Heureusement, il ne tenta à aucun moment de me toucher, et je parvins au bout de quelques minutes à le persuader de partir, prétextant que j'avais trop de travail pour lui consacrer plus de temps. Hélas, il s'obstina à revenir à la maison dès qu'il me croyait seule, et je dus subir sa conversation qui tournait autour de sa noble lignée, ses histoires de chasses, et surtout, ses incessantes déclarations d'amour. Il semblait persuadé qu'il me faisait un honneur, lui noble, de s'intéresser à moi, pauvre paysanne, et que mon manque d'enthousiasme était incompréhensible. 

Et mes ennuis ne faisaient que commencer! Car, à peine quelques jours plus tard, un autre homme se mit à son tour à venir me courtiser. Lui affirmait être Alfonso Fernandez, le fils du plus important propriétaire terrien de la région, et il ne cessait de se vanter de la richesse de sa famille. De plus, en plus des déclarations d'amour, je dus bientôt subir les crises de jalousie de ces deux soupirants, qui étaient persuadés que je me refusais à l'un parce que j'étais amoureuse de l'autre. Aucun des deux ne paraissait accepter le fait que je n'étais intéressée ni par l'un, ni par l'autre. Et cela d'autant plus que je finis par réaliser, en écoutant leurs histoires de chasse, qu'ils étaient tombés amoureux de moi après m'avoir vue me baigner toute nue dans le lac. J'étais horrifiée d'avoir été ainsi surprise dans mon intimité, réalisant trop tard les conséquences entraînées par mes petits moments de plaisir. A ce moment, je n'éprouvais plus que du dégoût pour ces gens, et je ne cherchai même plus à dissimuler mon antipathie à leur égard. Finalement, ils cessèrent de venir m'importuner, et je crus enfin être tranquille. J'ignorais encore que le pire était encore à venir, et pas uniquement pour moi, car ma pauvre soeur aussi a bien souffert simplement parce qu'elle avait le malheur d'être belle."

Victoria prit la parole

"Moi, contrairement à Julieta, je ne supportais pas de ne voir personne et de passer mon temps à me cacher. J'étais jeune et belle, et j'avais envie de le montrer au monde entier. Bien que je savais que maman ne serait pas d'accord, dès que j'avais un moment de libre, j'enfilai des habits qui me mettaient en valeur et j'allai danser dans les prés, sachant très bien que je serais vue des bergers qui s'y rendaient pour paître leurs bêtes et par les paysans qui les traversaient. Et je me sentais flattée lorsque certains d'entre eux s'approchaient de moi, me disaient que j'étais belle, et qu'ils aimeraient bien que je devienne leur bonne amie. Bien entendu, je ne cédais jamais à leurs avances car, même si certains auraient pu me plaire, l'expérience de maman m'a montré qu'il faut se méfier des grandes déclarations d'amour des garçons, car s'ils sont toujours présents lorsqu'il s'agit de s'amuser, dès qu'il faut assumer les conséquences du plaisir, il n'y a soudain plus personne. Et je n'étais prête, ni à me marier, ni à m'occuper d'enfants. Bien sûr, je comprenais que mes soupirants étaient déçus par mes refus. Mais jamais je n'aurais pu imaginer que je serais accusée d'être une sorcière à cause de cela

- Et pourtant, c'est exactement ce qu'il se passa, se lamenta Julieta. Nous fûmes toutes deux accusées d'avoir séduit les garçons par sorcellerie, pour le plaisir de les tourmenter par nos refus, et ainsi les pousser au desespoir. Je fus même accusée d'avoir tenté de tuer le fils du baron et le jeune Fernandez en les amenant à se battre en duel."

 Juanita, qui s'était approchée du petit groupe et qui avait surpris une partie de la conversation s'exprima à son tour:

"Hélas, être belle, c'est souvent une malédiction pour les filles. J'avais cru trouver une bonne situation quand j'ai été engagée comme servante par madame Garcia, la femme du marchand. Un labeur moins pénible et mieux payé que le travail dans les champs. Mais dès le premier jour, voilà que le maître qui vient me dire des choses dégoûtantes, et même à me tripoter. Et ça continue comme ça tous les jours. Et comme si ça suffisait pas, y a le fils aussi qui s'y met dès le lendemain. Et ça continue comme ça tous les jours, quand le père et son fils sont à la maison, impossible de travailler, car je passe mon temps à essayer de repousser l'un et l'autre quand ils tentent de se servir de moi pour leur bon plaisir. Et en plus ils me traitent de putain parce que l'un m'a vue avec l'autre, alors que tout ce que je veux, c'est qu'on me laisse tranquille. Mais le pire, c'est que quand la maîtresse a appris ce qui se passait avec son mari et son fils, elle s'est mise en colère contre moi et pas contre eux. Elle m'a accusée d'être venue chez elle pour détruire sa famille. Et, je sais pas pourquoi, elle s'est mise en tête que j'étais une sorcière, et tout le monde l'a cru. Alors que la magie, je sais même pas ce que c'est. Ah, comme je regrette d'avoir quitté ma campagne"

 A ce moment, les gardes allèrent chercher les prisonnières pour le repas. 

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