Mission à l'étranger pour la Sainte Inquisition : partie 10
10) Dialogue entre prisonnières autour de la table
La demoiselle aux cheveux brun clair était assise à côté d'Isabelle. Après un moment d'hésitation, elle lui adressa la parole d'une voix intimidée mais suppliante :
"Mademoiselle, seriez vous donc vraiment une sorcière? Si vous avez des pouvoirs magiques, par pitié, servez vous en pour nous aider à nous enfuir, mes compagnes et moi.
- Arrêtez vos sottises, Juanita, répliqua d'une voix sévère la femme d'âge mûr. Vous devriez savoir que la magie et les sortilèges n'existent que dans l'imagination de personnes crédules et superstitieuses. Cette malheureuse jeune fille n'est, comme nous, que la victime de la haine des hommes.
- La haine des hommes? Que voulez vous insinuer par là? De plus, nous n'avons même pas été présentées. Je m'appelle Isabelle.
- Je me nomme Marisa, et voici mes filles, mon aînée Julieta et ma cadette Victoria. Et nous sommes haïes des hommes parce que notre beauté les attire mais que nous refusons de nous soumettre à leurs désirs. Pourtant, nous avons tant de bonnes raisons de nous méfier de leurs déclarations d'amour et de leurs promesses. L'histoire de ma vie en est une preuve exemplaire.
Intéressée, Isabelle demanda à son interlocutrice de la lui raconter. Mais à ce moment, les gardes déposèrent devant elles leur repas, un infâme brouet et un morceau de pain dur. Tandis que, tiraillées par la faim (et, dans le cas d'Isabelle, la nécessité de dissimuler le fait qu'elle recevait de délicieuses denrées clandestinement) les prisonnières se résignèrent à manger, Marisa commença son récit :
"Dès ma naissance, ma vie a été placée sous le signe de l'inconstance des hommes. Ma mère a été séduite par mon père alors qu'il était déjà fiancée à une autre femme. Par amour pour lui, elle s'est effacée et m'a élevée seule. A seize ans, j'étais une très belle jeune fille, ce qui a malheureusement attiré l'attention d'un jeune seigneur. Mais cet homme n'a même pas pris la peine de me séduire : il m'a faite emmener chez lui et m'a violée. Et pourtant, il était beau ; s'il n'avait pas été violent, il aurait peut être pu me plaire. Comme si mon malheur n'était pas suffisant, je suis tombée enceinte de lui. Ma Julieta a d'ailleurs ses cheveux blonds. J'élevai ma fille seule, en gagnant ma vie comme paysanne. Quand Julieta a eu deux ans, je suis tombée amoureuse d'un jeune paysan. Il était beau, et, à la différence du seigneur, il se comportait gentiment avec moi. Il me disait qu'il m'aimait, qu'il voulait m'épouser. J'étais jeune et je n'était pas habituée à être aussi bien traitée, alors j'ai cédé à ses désirs. Mais dès que je suis tombée enceinte, il m'a abandonnée et m'a laissée me débrouiller seule avec notre enfant. Depuis ce jour, je n'ai plus jamais fait confiance à un homme, et j'ai éduqué mes filles afin qu'elles évitent de faire les mêmes erreurs que moi. Malheureusement, les beaux parents font des jolies enfants, et mes filles durent subir à leur tour les avances des hommes, et nous étions d'autant plus vulnérable que notre situation était précaire. Or, il y a de cela près de trois ans, mon père, devenu veuf, a subitement découvert notre existence, et il est venu à notre rencontre. Même si je ne me sentis jamais proche de ce vieil homme qui, pendant sa jeunesse, n'avait pas assumé ses responsabilités de père envers moi, j'acceptai par compassion ses visites. Lorsqu'à sa mort, il me légua sa ferme, je décidai de m'y installer avec mes filles, soulagée de disposer enfin d'un bien solide qui m'apportait une situation stable et nous assurait notre subsistance. Néanmoins, échaudée par nos expériences passées, je décidai de mener la vie la plus retirée possible avec mes enfants, afin de les protéger de la convoitise des hommes. Même lorsque nous devions aller au marché pour vendre les produits de notre terre, je veillai à habiller et à coiffer mes filles afin de dissimuler autant que possible leur beauté. Malheureusement, comme vous pouvez le constater, j'ai encore échoué"
A ce moment, le repas était terminé, et les gardes ordonnèrent aux prisonnières de se lever, afin de les ramener dans leur cachot. Lorsque Isabelle arriva dans sa cellule, frère Laurent lui donna un gros morceau de pain d'épices afin de lui faire oublier l'horrible repas qu'elle avait été forcé d'ingurgiter. Une fois son garde reparti, la jeune fille raconta à sa mère tout ce qu'elle avait entendu, et attendit avec impatience la sortie dans la cour de la prison pour retrouver les autres détenues et apprendre la suite de l'histoire.
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