Mission à l'étranger pour la Sainte Inquisition: partie 6
6) Festin de l'alcade et récit des terribles forfaits des sorcières : partie 1
Lorsque Carlos Valdes et ses invités arrivèrent, ils furent informés que le souper était prêt. Tous s'installèrent à la grande table de la salle de réception pour prendre le repas. Monseigneur Thomas, en tant qu'invité d'honneur, était assis aux côtés de l'alcade. Quelques instants plus tard, trois grands plats de hors d'oeuvres furent mis à la disposition des invités : un contenait du melon, un autre, des charcuteries et le troisième, une salade d'asperges, tous en quantité suffisante pour que chacun puisse se servir à volonté. Tandis que les convives commencaient à déguster leurs entrées, l'évêque se décida à entrer dans le vif du sujet.
"Votre Excellence, vous avez fait appel à moi parce que votre cité a subi les assauts des sorcières. A présent que nous sommes agréablement installés à cette table, consentiriez vous à me fournir plus d'informations, je vous prie?
- Ah, monseigneur, répondit l'alcade, comme notre communauté a souffert à cause de ces cruelles créatures, en particulier cette famille maudite.
-Une famille maudite?
- Oui, monseigneur, répondit le baron de Santa Cruz, une mère et ses deux filles qui ont semé le chaos et la discorde. Sachez que mon fils a failli perdre la raison et la vie à cause de leur maléfices.
- J'en suis profondément navré, répondit l'évêque avec compassion. Mais pouvez vous m'en dire plus sur cette famille dans laquelle la sorcellerie semble se transmettre de génération en génération?
- J'en serais ravi, répondit Cristobal Fernandez. Vous savez que je possède la plus grande partie des terres aux alentours de notre belle cité de Pampao. Néanmoins, il reste encore quelques parcelles de terres appartenant à des petits fermiers. Il y a près d'un an et demi, l'un d'entre eux et morts, ne laissant derrière lui ni femme ni enfants, ou du moins, c'est ce que tous croyaient avant l'ouverture de son testament, dans lequel il léguait ses terres et sa ferme à une fille naturelle qu'il avait eue dans sa jeunesse avant son mariage et dont il n'avait découvert l'existence que quelques années avant sa mort.
- Une bâtarde, s'indigna le père Iglesias, issue d'une union qui n'a pas été bénie par Dieu. Dès la naissance, cela ne présageait rien de bon.
- Cette femme est donc venue prendre possession de sa propriété accompagnée de ses deux filles.
- Une mère seule, sans mari pour la guider, elle et ses enfants, dans le droit chemin, s'affligea le prêtre. Comment s'étonner qu'elles aient sombré dans le péché et le vice?
- Peut être était elle veuve, tout simplement, réplique l'évêque. C'est un malheur que bien des mères subissent de nos jours.
- Pour avoir été veuve, il faut d'abord avoir été mariée, reprit l'alcade. Or, il suffit de regarder les deux filles pour constater qu'elles n'ont pas eu le même père. Cela évoque plutôt des moeurs dissolues. Après tout, il n'y a rien d'étonnant qu'une bâtarde donne à son tour naissance à d'autres bâtardes.
- Cela s'entend, concéda l'évêque.
A ce moment, les convives avaient terminé de prendre leurs hors d'oeuvres. Le services des potages commença, et les serviteurs apportèrent de grands plats contenant des ragoûts de boeuf et de volailles. Après s'être servi une volumineuse portion, Mr Fernandez reprit la parole :
- Ces héritières inattendues s'installent à la ferme pour y élever des poules et des lapins. Mais ce qui attira tout de suite l'attention fut leur absence totale de volonté de se joindre à notre communauté. Par exemple, elles ne se rendaient en ville que les jours de marché pour y vendre le produit de leur ferme.
- Je ne les ai jamais vues venir à l'église pour la messe, soupira le prêtre, occupé par ailleurs à déguster son ragoût de boeuf.
- Même si je ne peux que déplorer l'impiété de cette famille, je ne vois rien pour le moment qui ne relève d'une quelconque sorcellerie, répliqua Monseigneur Thomas.
- J'y arrive, monseigneur, continua le baron Rodrigo. Mon fils, comme tout garçon de noble naissance, est un passionné de chasse. Un jour, il y a près de trois mois, il se rend à pied dans un bois afin d'y tirer à l'arc du gibier d'eau. Il se met à l'affut au bord d'un lac, dans un emplacement discret où il ne peut être vu. Soudain, il voit arriver près de la rive une jeune fille. Il la voit commencer à se dévêtir, exposant une longue chevelure blonde, un corps d'une blancheur d'ivoire, aux formes parfaites. Une fois nue, cette magnifique créature avance dans l'eau, et dès que que celle-ci lui arrive à la taille, elle plonge puis commence à nager avec des mouvements d'une grâce absolue.
- Je n'avais alors jamais vu quelque chose d'aussi beau de ma vie, poursuivit le jeune Diego. A cet instant, j'avais complètement oublié la chasse et mes yeux étaient captivés par cette enchanteresse créature.
- Et c'est à ce moment que mon malheureux fils perdit la raison, s'affligea Rodrigo. A partir de cet instant, il n'eut qu'une obsession en tête : retrouver cette fille et la faire sienne.
- Oui, monseigneur, se plaignit Cecilia Fernandez. Pourtant, il y a à peine quelques semaines, nous avions annoncé nos fiançailles. La veille encore, il me jurait son amour éternel. Et puis, tout d'un coup, je n'existais plus pour lui. Il ne venait plus jamais me rendre visite, et lorsque je faisais l'effort de venir le voir, il ne me parlait que de sa dame du lac.
- Voyez monseigneur comme cette fille a répandu le malheur dans nos familles, continua son père. Nous nous réjouissions tant, le baron et moi, de l'amour qui unissait nos enfants et grâce auquel nous pouvions sceller l'alliance de nos deux familles. Tout cela réduit à néant à cause de cette diabolique créature.
- Et cette jeune fille était donc? demanda l'évêque.
- La fille aînée de cette famille maudite, répondit le baron avec indignation. Mon fils avait ordonné à nos domestiques de retrouver la jeune fille de ses rêves, et une de nos servantes, qui était partie acheter des oeufs au marché, la reconnut d'après la description que lui avait donnée son jeune maître, bien qu'elle eût dissimulé ses plus beaux atours sous ses vêtements et son bonnet.
- Que s'est il passé par la suite? continua l'évêque.
- Dès qu'il découvrit l'identité de sa fille du lac, Diego prit la décision de la séduire, sans pour autant révéler les circonstances au cours desquelles il l'avait vue.
- Je profitai d'une occasion alors qu'elle était seule au marché pour l'aborder et faire sa connaissance. Elle me répondit aimablement et nous échangeâmes quelques paroles en attendant le retour de sa mère et de sa soeur. Lorsque je la quittai, j'étais alors plein d'espoir après ce premier échange prometteur. Aussi, deux jours plus tard, je me décidai à me rendre à la ferme où je la vis alors qu'elle s'occupait de ses lapins. J'engageai la conversation avec elle, mais je constatai que, bien qu'elle me répondît toujours avec la plus grande courtoisie, elle ne semblait que peu apprécier ma compagnie. Par exemple, lorsque je lui proposai de l'aider dans son travail, elle refusa. Au cours des jours suivants, je la vis toujours s'enfuir, lorsqu'elle me voyait arriver, ou bien, lorsqu'elle ne pouvait m'éviter, elle essayait autant que possible d'abréger la conversation en rentrant dans la ferme ou en appelant sa mère.
- Peut être que vous ne lui plaisiez pas, tenta l'évêque
- Mon Diego, ne pas plaire? s'indigna Rodrigo de Santa Cruz. Un garçon beau, fort, habile et de haute naissance? Toutes les jeunes filles de la région seraient heureuses s'il ne leur accordait en serait-ce qu'un regard. Non, c'est impossible. Si elle se refusait à lui, c'est uniquement parce que, consciente de son pouvoir sur mon malheureux fils, elle s'amusait à la tourmenter.
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