Le combat de la Sainte Inquisition contre les sorcières perverses : partie 15

 17)  Les moines amants

Les audiences ne reprirent que le lendemain matin. Le grand juge inquisiteur fit convoquer le frère Georges et le frère Albin, qui étaient accusés de pratiquer ensemble la sodomie,  en violations du voeu de chasteté et des lois naturelles les plus élémentaires. Plusieurs moines de leur abbaye vinrent témoigner à la barre de la relation très proche qu’entretenaient les deux accusés qui veillaient autant que possible à être affectés aux mêmes tâches pendant la journée de travail, et s’installaient toujours côte à côte au réfectoire et lors des prières. A l’époque, ils croyaient que leurs frères partageaient ensemble une amitié certes intime, mais innocente, jusqu’à cette terrible nuit qui dévoila l’immonde vérité. L’abbé faisait appeler la communauté pour les matines, et lorsqu’un moine entra dans la cellule du frère Georges pour le convier à l’office, il découvrit avec horreur le frère Albin dans son lit. Tous deux, pris sur le fait, n’osaient se lever de peur de révéler leur nudité. Les cris horrifiés du témoin de cette scène impie attirèrent l’attention de toute la communauté qui convergea vers le lieu du crime. Lorsque l’abbé arriva à son tour et découvrit le comportement abominable de ces deux hommes, il les fit immédiatement mettre au secret et ordonna à tous de garder le silence afin d’éviter un scandale qui pouvait ruiner la réputation de l’abbaye. Il fit néanmoins discrètement informer l’évêque de ce fâcheux évènement, en lui demandant la marche à suivre pour régler son problème, et celui-ci lui suggéra de lui livrer les deux coupables afin qu’ils soient jugés par le tribunal de l’Inquisition.
Après cet accablant témoignage, le père Lucien prit la parole :
« Je n’ai pas de mots pour exprimer toute l’horreur que m’inspire la conduite de ces deux misérables. Non contents d’outrager Dieu et notre sainte religion en se vautrant dans le plus ignoble des vices par leur abominable relation charnelle contre nature, ils n’ont pas hésité à détruire la réputation de leur abbaye en y vivant leur passion perverse, faisant tort à leur abbé, à tous les moines de leur communauté, et à l’Eglise elle-même. Oui, j’affirme que leur crime met en péril l’Eglise elle-même. Car, je vous le demande à vous tous réunis dans cette cour, comment voulez vous que nous, hommes de Dieu, puissions exercer une quelconque autorité morale sur nos ouailles, si nous ne montrons pas l’exemple par un comportement irréprochable? Un tel scandale nous couvre tous de ridicule, et tout cela par la faute de ces deux criminels. Je ne vois pas d’autre moyen pour restaurer l’honneur de notre Sainte Eglise que de sanctionner avec la plus grande sévérité les deux prévenus, dont la culpabilité ne fait aucun doute »
Monseigneur Thomas accorda néanmoins aux prévenus de présenter leur défense.
« Est ce donc tellement notre faute? demanda le frère Georges. Croyez vous que j’avais imaginé un instant en arriver à une telle situation, lorsqu’il y a dix ans, je décidai d’embrasser la vie religieuse afin de célébrer la gloire de Dieu? Pendant longtemps, je vécus heureux, sans tourments, partageant mon temps entre le travail et la prière, fidèle à mes voeux de chasteté et de pauvreté. Avez vous oublié ma ferveur, mon comportement irréprochable,  mon ardeur à effectuer toutes les tâches qui m’étaient assignées, vous tous qui avez partagé avec moi toutes ces années à l’abbaye? Et puis, un jour, le frère Albin rejoignit notre communauté, et, dès le début, je me découvris une grande affinité avec lui, car nous partagions les mêmes centres d’intérêt, nous formions ensemble un binôme d’une remarquable efficacité pour mener à bien nos tâches quotidiennes et nous parvenions à nous faire rire mutuellement avec une incroyable facilité. Nous devînmes ainsi rapidement inséparables,
- Mais au début, nous croyions tous les deux ne ressentir qu’une simple relation d’amitié liée par une attirance purement spirituelle, continua le frère Albin. Et puis, un jour, alors que nous travaillions dehors avec des vêtements légers du fait de la forte chaleur, je réalisai la beauté du corps de mon meilleur ami, que je n’avais jamais eu l’occasion de voir de manière aussi distincte. Soudain, je ressentis dans mon être des sensations que je n’avais jamais éprouvées auparavant. Je ne pouvais plus me contenter de partager une relation avec l’âme du frère Georges : je désirais au plus profond de moi communier sensuellement avec son corps, le prendre dans mes bras, l’embrasser et ne faire qu’un avec lui.
- Et, de mon côté, j’éprouvais la même chose vis à vis du frère Albin. Lorsque celui-ci m’avoua son coupable secret, je lui révélai que cette attirance était réciproque. Nous découvrîmes ainsi que nous étions tombés amoureux l’un de l’autre. Au début, nous fûmes horrifiés par cette révélation, car nous savions à quel point les relations intimes entre hommes constituaient un crime abominable pour tout bon chrétien, et nous tentâmes tout d’abord de contenir nos ardeurs. Mais cette répression de nos sentiments et de nos instincts nous causa à tous deux d’abominables souffrances, qui finirent même par mettre notre santé en péril.
- C’est à ce moment que nous nous interrogeâmes tous les deux, reprit le frère Albin : est ce que cette attirance qui nous unissait était tellement contre-nature, si la combattre nous causait tant de souffrances? Et après tout, pourquoi cette relation était si abominable?  Est ce que nous faisions du tort à qui que ce soit ? Quel mal y avait il à nous aimer, si Dieu lui-même nous a guidés l’un vers l’autre? Aussi, nous décidâmes enfin de nous abandonner enfin à notre passion, et à consommer notre amour si longtemps réprimé. Bien entendu, nous avions conscience qu’une telle liaison pouvait causer un grand scandale si elle était révélée au grand jour. C’est pourquoi, nous veillions toujours à garder l’apparence de la simple amitié en présence de témoins, et de profiter de l’intimité que nous offre nos cellules pour savourer ensemble les plaisirs sensuels. Pendant plusieurs années, nous parvînmes à vivre secrètement notre passion, jusqu’à ce jour où nous fûmes découverts.
- Néanmoins, malgré la honte et le scandale, nous affirmons que notre amour est beau, pur et naturel, car il ne nous a apporté le plus grand des bonheurs, s’exclama avec ferveur le frère Georges. Et en quoi est-ce offenser Dieu que d’être heureux, puisque cela nous motive encore plus pour lui rendre grâces? Vous qui prétendez nous condamner, avez vous un jour connu le vrai amour pour vous permettre de nous juger ?
Bien qu’il ne le montrât pas, Monseigneur Thomas était profondément bouleversé par l’éloquente plaidoirie des deux amants. Il se souvenait encore de cette fatidique journée lorsque l’abbé lui avait révélé leur liaison, puis de l’interrogatoire des deux coupables et des sentiments contradictoires qu’il avait ressentis au plus profond de son âme. D’une part, il avait ressenti une profonde colère, car sa foi chrétienne désapprouvait la fornication et la sodomie entre hommes, et à plus forte raison si les personnes concernées avaient choisi la vie religieuse. Mais d’autre part, il ne comprenait que trop bien l’impossibilité de réprimer un amour profond, même s’il est interdit, car il avait vécu une expérience quasi-identique dans le cadre de sa relation avec Jeanne.
Avant de la connaître, il avait vécu sereinement la vie chaste et modeste d’un prêtre de village. Et lui aussi croyait au début que leur relation ne dépasserait pas le stade d’une amitié honorable. Et puis, au fil du temps, il découvrirent ensemble le désir réciproque qu’ils ressentaient l’un pour l’autre, et, après une longue lutte, finirent par enfin assouvir leur passion. Aussi, un profond dilemme tourmenta son âme. Sa liaison avec Jeanne était incompatible avec sa vocation ecclésiastique. Or, à cette époque, il venait de prendre le poste d’évêque dans la grande cité, le but de toute sa vie. Il n’était prêt à sacrifier ni son amour, ni sa position, d’autant plus que celle-ci lui apportait l’autorité et le pouvoir nécessaires pour mettre en oeuvre les projets de centres de soins qui apporteraient tant de bien à la communauté. Alors, il prit une grande décision : celle de devenir un hypocrite afin de préserver son bonheur. Mais depuis ce jour, il ne parvint plus jamais à juger avec la même sévérité les péchés de son prochain, ayant bien trop conscience des siens propres. Il découvrit alors avec stupéfaction que son indulgence nouvelle le rendait bien plus populaire qu’auparavant. En effet, ses paroissiens étaient enchantés que leur évêque les traitât comme les humains faillibles qu’ils étaient au lieu de les exhorter avec insistance à mener une vie exemplaire. Et même lorsque ses amours avec Jeanne devinrent un secret de Polichinelle, il conserva sa popularité auprès du grand public. Il réalisa aussi que son influence et son rôle majeur dans la prospérité de son épiscopat lui permettaient d’éviter d’avoir à rendre des comptes devant ses pairs.
C’est pourquoi il persuada l’abbé de pardonner aux deux amants coupables, ne pouvant les condamner sans se condamner lui-même, et de ne leur imposer comme pénitence que leur participation aux grands procès d’Inquisition de l’année au cours desquelles leur liaison serait révélée.
Cela ne l’empêcha pas de tenir son rang de juge inquisiteur au cours de l’audience publique, en s’adressant aux accusés avec la plus grande sévérité. Il affirma que leurs amours avaient été inspirés par le Diable, avec lequel ils avaient pactisé pour détruire la renommée de la Sainte Eglise par un tel scandale, et que la damnation éternelle les attendait. Enfin, après leur avoir promis les plus grands châtiments, il les renvoya dans leur cachot.

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