Le combat de la Sainte Inquisition contre les sorcières perverses : partie 8
10) Les procès de la cour de la Sainte Inquisition : partie 2 : un moine trop gourmand
Une heure plus tard, la cour inquisitorial siégeait à nouveau et convoquait le prévenu suivant. Un moine fort replet, à la figure ronde et joviale, qui, la veille, avait défilé uniquement revêtu d’un tonneau, fit son apparition au box des accusés. Le juge Inquisitorial lui signifia les faits qui lui étaient reprochés :
« Frère Denis, tu es accusé d’avoir violé les règles de la religion chrétienne en buvant du vin et de la bière, et en mangeant gras le vendredi et pendant le Saint Carême, et d’avoir profané des objets saints pour pouvoir assouvir votre vice. Comment plaides tu?
- Non coupable »
Pendant la demi-heure qui suivit, les témoins se succédèrent à la barre afin d’attester de la mauvaise conduite du frère Denis. Des compagnons de couvent qui l’avaient surpris en train de vider des cruches de vin et de déguster de la charcuterie le vendredi, et même de tenter de les convier à l’imiter. Le tavernier du village voisin racontait que le frère Denis s’était rendu à plusieurs reprises chez lui pour se goinfrer et s’enivrer, et qu’il avait même plus d’une fois l’expulser de son établissement, car il semait le désordre en dérangeant les clients et en chantant à tue-tête des obscénités. Mais ce fut le supérieur qui livra le témoignage le plus édifiant :
« Vous devinez aisément qu’ayant été informé de tous ces mauvais comportements, j’ai tenté par tous les moyens d’amener le frère Denis à s’amender, tant par la persuasion que par les sanctions. Et j’ai même cru y être parvenu il y a quelques mois, car, soudain, je l’ai vu modifier profondément son comportement. Alors qu’il ne pouvait tenir en place, cherchant toujours un prétexte pour sortir du couvent, je le voyais rester longtemps à la chapelle en train de prier et de méditer, tenant en main un livre saint et parfois même, embrassant une croix. Lui qui arrivait toujours en retard à la messe ou à l’étude était devenu parfaitement ponctuel. Et il avait cessé de raconter des sottises à ses camarades, ne prenant que ponctuellement la parole, et toujours pour insister sur l’importance de suivre la voie de la piété. Je me félicitai d’une telle amélioration dans son attitude, et commençai à envisager la difficile période du carême avec confiance. Bien sûr, les premiers jours, je le fis discrètement surveiller, afin de rechercher un écart de comportement de sa part. Mais son attitude se révéla si irréprochable, si pieuse, que je le crus définitivement guéri de ses vices, et à présent digne de confiance. Néanmoins, deux semaines après le début du carême, à mon grand effarement, je fus informé par le moine chargé de l’inventaire des réserves de vivres qu’un tonneau de vin avait été quasiment vidé de son contenu, et la réserve de charcuterie pillée, avec un jambon fumé largement entamé et plusieurs saucisses sèches ayant disparu. Je décidai alors de mener mon enquête, et je suspectai rapidement le frère Denis. Mais après l’avoir fouillé à plusieurs reprises et inspecté sa cellule, je n’avais trouvé aucune preuve de sa culpabilité. Je me reprochai alors de l’avoir calomnié et fus sur le point d’orienter mes soupçons vers un voleur extérieur au couvent, lorsque je découvris, hélas, presque par hasard, l’horrible vérité. Vous savez que les moines sont autorisés à décorer leur cellule d’une croix de bois, qui leur rappelle le sacrifice de Notre Seigneur Jésus Christ pour racheter nos péchés, et devant laquelle ils peuvent prier à tout moment, et qu’il s’agit d’un objet profondément personnel pour eux. J’avais vu à plusieurs reprise le frère Denis emporter la croix de sa chambre pour pouvoir l’embrasser pendant ses prières. Un jour, lors d’une dernière fouille, je fis accidentellement tomber la croix du frère Denis du mur auquel elle était accrochée, et je constatai que, sous le choc, une partie du bois semblait s’être détachée du reste. En soulevant le morceau de bois, je constatai avec effarement que celui-ci dissimulait une grande cavité dans laquelle je trouvai un flacon rempli de vin et des tranches de jambon. Je compris alors avec horreur que le frère Denis continuait à se livrer à ses coupables actions, et avait trafiqué sa croix pour en faire la complice de ses péchés. Voyez comment elle a été irréversiblement endommagée par ce misérable »
Tout en parlant ainsi, le religieux présentait devant les magistrats et les jurés l’objet profané. Tous s’exclamèrent d’indignation devant ce sacrilège. L’accusateur Inquisitorial entama alors une grande tirade pour condamner l’effroyable comportement de l’accusé, et réclamer les sanctions les plus sévères contre cet abominable mécréant. Une fois ce réquisitoire terminé, Monseigneur le juge Thomas s’adressa à l’accusé qui n’avait pas prononcé à mot depuis sa déclaration initiale et n’avait pas quitté un instant son expression joviale, celle-ci s’étant même accentuée pendant le récit de ses plus mémorables forfaits :
- Frère Denis, je te somme de t’expliquer. Comment as tu pu commettre de telles horreurs? Qu’as tu à dire pour ta défense?
"Me défendre de quoi? Qu'ai-je fait de mal? A vous entendre tous, aimer la bonne chère et le bon vin constituerait un crime abominable. Mais enfin, si notre Seigneur a créé le porc et la vigne, et nous a prodigué le don de fabriquer le vin et la bière, n'est ce pas pour que nous profitions de tels bienfaits? Et que, ayant éprouvé bien du plaisir après avoir bien mangé et bien bu, nous chantions les louanges à Dieu pour nous avoir ainsi comblés? Et s'il avait voulu que nous ne fassions bonne chère, ni bonne boisson pendant le carême ou les vendredis, n'avait il pas le pouvoir de faire disparaître ces mets tant que nous n'étions pas autorisés à les déguster? Or, je n'ai jamais manqué de constater que la viande, le vin et la bière sont tout autant présents sur notre terre pendant ces journées que le reste de l'année. N'est ce pas un message de Dieu nous montrant que ces interdictions viennent des lois des hommes, et non de la sienne? Je n'obéis qu'à une loi, celle de mes plaisirs qui m'apportent la joie nécessaire pour entretenir ma foi en notre Seigneur.
- Honte ! Scandale! s'écria avec colère l'accusateur, tandis que le public riait de la tirade de l'accusé. Et crois tu que Dieu approuverait la manière dont tu saccages le symbole du sacrifice de son Fils pour t'adonner sans vergogne au péché mortel de gourmandise?
- Quel saccage? Nos artisans et orfèvres ont fabriqué de tous temps des ustensiles creux pour notre culte, meubles, récipients, bijoux et coffrets, et nombre d'entre eux ont la forme de la Sainte Croix. Et n'est-il pas approprié de déposer dans le symbole de la Passion de la chair ainsi que du vin, celui-ci même qui devient par la transsubstantiation de l'eucharistie le sang de notre Seigneur Jésus Christ?
- Blasphème! Sacrilège! vociféra l'accusateur, devant une foule hilare. Comment oses tu comparer la dissimulation de tes rapines au rituel sacré de la messe?
De son côté, le juge inquisiteur faisait d'immenses efforts pour dissimuler l'amusement que lui procuraient les propos iconoclastes de l'accusé, dont les exploits et la réputation étaient notoires dans le pays et suscitaient chez ses pairs des couvents une grande indignation, mais aussi, malgré tout, une certaine admiration devant son culot et son bagout. D'ailleurs, il n'était pas dupe : il savait que le frère Denis se délectait de cette opportunité de se donner en spectacle. Mais, gardant son sérieux, il prit la parole à son tour:
- Frère Denis, tu affirmes qu'en t'adonnant sans réserves au vice de gourmandise, tu ne fais qu'obéir à la volonté de Dieu qui nous comble de ses faveurs. Mais ne réalises tu pas que Dieu t'envoie lui-même la châtiment de tes mauvais comportements? Regarde toi : tu es gros et gras, et à cause de tes excès, tu as bien moins de force et d'endurance que tes compagnons du même âge. Tu n'es plus capable d'accomplir des tâches que des hommes bien plus âgés qui ont choisi la sobriété peuvent encore effectuer sans problème. Ta santé est bien plus fragile que celle de tes camarades. N'est pas un message de notre Seigneur pour t'inciter à te repentir?
- Je suis peut être moins vigoureux que les autres, mais en revanche je suis bien plus joyeux. Alors qu'ils se privent et se donnent de la peine dans l'espoir de rejoindre le paradis grâce à leur soi-disant vertu, moi je profite à fond des plaisirs de cette terre tant que je le peux. Moi au moins je suis vivant, alors qu'eux sont déjà morts. Et tandis que d'autres rendent hommages aux martyrs, moi je chante les joies de l'existence.
Et, à cet instant, il entonna d'une voix forte et dissonante une vieille chanson de taverne :
"Ami remplis mon verre
et profite avec moi
du vin et de la bière
qui apportent la joie
Buvons, rions chantons
jusqu'au petit matin
en rêvant aux tétons
de la fille Martin"
- Quelle honte! C'est insupportable! Faites le sortir!" s'écrièrent l'accusateur et plusieurs moines du jury.
Bientôt, le brouhaha devint indescriptible dans la salle d'audience, les cris d'indignation des religieux se mêlant aux rires du public et au chant fort peu mélodieuse du prévenu. Aussi, l'évêque Inquisiteur décida de lever l'audience, jugeant que la cour en avait assez entendu pour pouvoir décider de la sentence.
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