Le combat de la Sainte Inquisition contre les sorcières perverses : partie 19

21) Le grand procès des sorcières, partie 2 : premières passes d’armes

A la reprise de la séance, le grand inquisiteur donna la parole à l’accusateur :
« Mes chers frères, vous avez tous écouté comme moi les nombreux témoignages qui attestent de l’ampleur et de l’atrocité des crimes commis par celles que nous jugeons en ce jour, et du danger qu’elles représentent pour notre société. Ces diaboliques créatures choisissaient de s’attaquer en priorité aux plus faibles de nos paroissiens, les malades et les blessés, les femmes enceintes et les enfants. Afin de gagner leur confiance, elles se sont fait passer pour des guérisseuses qui leur apporteraient les soins dont ils avaient besoin à ces moments critiques pendant lesquels ils étaient si vulnérables. Mensonges et tromperies! Ignoble imposture! En fait de remèdes, ces sorcières ne donnaient à ces malheureux que des poisons qui ne faisaient qu’accroître leur mal. Elles les envoûtaient afin de les soumettre à leur volonté, et ainsi, pouvaient les utiliser pour leur abominables rituels de magie noire sans qu’ils ne puissent se défendre. Rendez vous compte qu’elles n’hésitaient pas à ouvrir le corps de certaines de leurs victimes pour y jeter leurs maléfices. Elles poussaient même le vice à séduire les enfants par leurs enchantements, et ainsi, rompre le lien avec leurs parents et détruire les familles. Tout cela pour tirer jouissance dans les souffrances d’innocents. Et pourtant, si ignobles que soient ces forfaits, ils ne suffisaient pas à satisfaire la perversité de leurs coeurs. Non contentes de commettre elles-mêmes leur sorcelleries, ces monstres ont aussi décidé de corrompre les plus influençables de nos paroissiens, en leur transmettant leur savoir maléfique, afin qu’ils participent à leur tour à cette immense entreprise de chaos et de destruction. Elles parvinrent même à tromper la vigilance de religieux afin de les associer à leurs diableries, sachant pertinemment la confiance dont bénéficiait les humbles serviteurs de Dieu auprès du peuple. Le nombre considérable de victimes qui sont venues courageusement s’exprimer pour évoquer les supplices qu’elles ont subis atteste des dégâts considérables qu’elles ont causés à notre bon pays et à ses habitants. Sans compter que bien d’autres encore souffrent en silence à cause de ces femmes démoniaques. Elles ont même réussi à pousser la cruauté encore plus loin. Leurs proies ne devaient pas uniquement endurer d’horribles tourments de leur vivant, mais aussi après leur mort. Afin de parvenir à leurs fins, elles ont créé une secte païenne et se sont engagées dans une vaste entreprise de manipulation de nos paroissiens afin qu’ils abandonnent notre sainte religion chrétienne, au profit de leur culte impie. Ainsi, elles les condamnaient irrémédiablement à la damnation et aux atroces tortures de l’enfer. Voyez, mes frères, à quel point l’ignominie de ces femmes ne connaît aucune limite. Ces sorcières agissent sous les ordres de Satan lui-même, afin de mener l’humanité entière à la perdition. Et j’irais même plus loin : j’affirme que ces odieuses créatures sont en réalité des démons venus tout droit de l’enfer. En effet, pouvez vous imaginer une personne humaine, créée à l’image de Dieu, se livrer à des atrocités pareilles? Et cela, sans le moindre remords? Car, comme moi, vous les avez observées, tandis que nous écoutions le récit de leurs terribles forfaits. Nous n’avons discerné le moindre signe de honte ou de regret sur leurs figures. Non, je ne peux croire qu’une créature de Dieu puisse se comporter ainsi.  Nous n’avons qu’un seul moyen de mettre fin à cette entreprise satanique : renvoyer ces démons femelles dans les profondeurs infernales d’où elles sont sorties. En agissant ainsi, nous parviendrons à sauver notre pays du malheur qui le menace.  
- Ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha »
Un rire tonitruant venant du banc des accusées résonna soudain dans la salle d’audience. Furieux, le père Lucien se tourna vers Julie, qui l’avait proféré.
« Tu oses rires, misérable? Qu’y a t-il de si drôle dans tout cela?
- Ce qu’il y a de drôle? Mais tout. Tout ce qui se déroule ici est complètement risible. Et cela se prétend un tribunal? Nous sommes plutôt devant les tréteaux d’un saltimbanque. Mais regardez, tout y est. Les bancs sur lesquels les spectateurs sont installés pour assister à la représentation. Et là bas, dans un coin, les figurants dans leurs costumes ridicules, payés deux sous pour occuper la scène et mettre en valeur le forain, qui, face à son public, présente ses extraordinaires attractions. Nous venons d’assister au grand numéro du singe savant. Et il faut reconnaître que l’animal a été bien dressé : dès que son maître lui a fait signe, il a commencé à gesticuler dans tous les sens en poussant des hurlements stridents. Et puis, quelles belles grimaces : il sait bien gonfler les joues, ouvrir la gueule, montrant les dents et tirant la langue, plisser le front et dilater les narines. Cela reste une performance de changer de mimiques à une telle vitesse ; autant le singe que son dompteur méritent assurément tous les applaudissements.  D’ailleurs ne serait il pas approprié que la bestiole reçoive une petite récompense pour avoir si bien obéi? Allez, un petit fruit, cela lui fera tant plaisir, et cela le motivera encore plus pour plaire à son maître.
Mais il en faut bien plus pour impressionner un public si exigeant. Et quel meilleur moyen d’attirer les foules qu’une belle exhibition de monstres? Mais que montrer aux curieux ? Des fauves? Banal, et puis, c’est bien trop dangereux à gérer au quotidien. Des indigènes de pays lointains? Il faut se les procurer, ce qui n’est guère aisé.  Mais notre saltimbanque, jamais à court d’idées, a inventé un concept complètement original  : une exhibition de sorcières. Voilà des créatures qui font peur, et avec lesquelles il est aisé de stimuler l’imagination du spectateur en racontant une histoire différente, mais toujours épouvantable, pour chacune d’entre elles. Et pas besoin de chercher bien loin pour les trouver : il lui suffit d’enlever de pauvres femmes, de les garder prisonnières dans des cages en utilisant la violence pour les réduire à la soumission, et de les affubler d’un costume ridicule pendant la représentation. Voilà un spectacle bien réussi, pour pas bien cher. Mais faire passer une telle ignominie pour de la justice est aussi révoltant que grotesque. C’est pourquoi je ne peux que me moquer de tout ce lamentable cirque auquel je suis contrainte d’assister.
- Silence, hurla l’accusateur. Comment oses tu outrager le tribunal de la Sainte Inquisition et ses honorables magistrats par tes propos injurieux? Ne sais tu pas que c’est Dieu lui-même qui s’exprime à travers nous? Et n’as tu pas vu tous ces malheureux témoigner des souffrances que toi et tes pareilles leur avez infligées  avec vos abominables sorcelleries?   
- Quelles sorcelleries? répliqua Dame Catherine. La seule sorcellerie que j’ai pu constater ici est celle que vous, inquisiteurs, avez opérée sur l’esprit de nos patients en métamorphosant en rituels de magie noire les soins attentifs et dévoués que nous leur avons prodigués et en les retournant ainsi contre nous. Tous les soi-disant maléfices qui ont été mentionnés au cours des témoignages correspondent à des actes qui constituent la base de notre métier de guérisseuse. Par exemple, je me suis spécialisée dans la prise en charge de patients dont la guérison de la maladie nécessite une chirurgie. Afin que l’opération se déroule dans les meilleures conditions, le patient doit rester le plus immobile possible pour faciliter le travail du chirurgien. C’est pourquoi je leur administre au préalable des substances qui, non seulement les plongent dans le sommeil, mais aussi diminuent leur sensibilité à la douleur, et détend leurs muscles. Et, autant pour des raisons d’efficacité que de sécurité, je dois les injecter à travers la peau plutôt que de laisser le malade les ingérer  Oui, dans certains cas, la chirurgie implique d’ouvrir le ventre, car c’est là que se situe l’origine du mal. Et même quand l’intervention s’est déroulée dans les meilleures conditions, il peut arriver que le patient ressente des douleurs, même si nous les réduisons autant que possible grâce à des drogues analgésiques. Et qu’y a t-il de plus ridicule que d’entendre Julie accusée d’envoûter les enfants avant même leur naissance? Elle qui met ses talents de sage-femme au service des femmes enceintes depuis tant d’années, et dont la compétence et la bienveillance sont tellement reconnues que toutes les mères qui ont été suivies par elle pendant une grossesse réclament qu’elle les prenne en charge pour les suivantes? Dans un tel contexte, il est logique qu’elle rencontre de temps en temps les enfants qu’elle a contribué à mettre au monde, et, comme elle dispose d’un excellent contact avec eux, elle arrive facilement à obtenir leur obéissance. Mais peut on comparer les difficultés d’une mère à faire respecter son autorité au quotidien à l’aisance d’une guérisseuse lors de visites occasionnelles? Cela n’a aucun sens. Quant aux phénomènes étranges causés par les élixirs de dame Jeanne, là encore, rien de surnaturel, ni de maléfique. Toute guérisseuse sait parfaitement que tout remède, par sa nature même, peut comporter des effets indésirables, en particulier Jeanne, dont les connaissances dans le domaine des potions sont inégalées dans le pays. C’est pourquoi nous veillons toujours à discuter au préalable avec nos malades lorsque nous décidons de leur prescrire des élixirs, en leur expliquant l’intérêt du traitement tout en les avertissant du risque potentiel qui lui est associé.  Bien sûr, les effets secondaires peuvent varier en fonction des personnes, mais ne sommes nous pas tous différents? De toute façon, nous ne donnerons jamais le moindre remède si nous ne considérons pas que le bénéfice obtenu par le patient ne dépasse de très loin les éventuels désagréments qu’il pourra subir. Il est exact que nous préparons nos potions à partir de plantes vénéneuses. Mais qu’y a t-il d’étonnant à cela? Une substance dont l’action provoquera la mort à forte dose pourra, en plus faible quantité, se révéler un remède par le même mécanisme. Et nous veillons toujours à ne jamais mettre en danger la vie de nos malades. Nous, guérisseuses, consacrons nos existences à aider notre prochain. N’est il pas normal que nous transmettions nos connaissances afin de les perpétuer de génération en génération, afin que tous bénéficient des meilleurs soins? Et que des religieux qui, au nom de leur foi, souhaitent répandre le bien autour d’eux, souhaitent devenir nos disciples?
Mais tout cela, vous le savez très bien. Le tribunal de la soi-disante Sainte Inquisition n’a jamais eu pour objectif de rendre une quelconque justice, mais uniquement de servir d’instrument au clergé pour imposer son pouvoir.

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