Le combat de la Sainte Inquisition contre les sorcières perverses : partie 16

18) Deux religieuses perdues dans le ciel

Après une pause, la cour se réunit à nouveau pour une nouvelle session. Le juge fit convoquer les deux accusées suivantes, soeur Adèle et soeur Emma. Les deux religieuses entrèrent dans la salle d’audience, une expression lointaine sur leurs visages, comme si elles n’avaient pas conscience de ce qui leur advenait. Après avoir regardé quelques instants autour d’elles, les deux jeunes filles semblèrent sortir de leur torpeur en reconnaissant le juge Inquisiteur :
« Tu as vu, ma soeur, voici monseigneur l’évêque commença soeur Adèle. Et regarde tous ces gens réunis autour de lui. Aurions nous été appelées pour célébrer la messe?
- Cela me semble bien tard pour commencer l’office. En plus, je ne me souviens pas avoir vu une salle semblable à la cathédrale. Mais peut être est-ce un nouveau lieu de prière que nous inaugurons aujourd’hui »
Monseigneur Thomas, d’un ton un peu déconcerté, s’adressa à elle :
« Mes soeurs … Vous n’êtes pas à l’église, mais au tribunal de l’Inquisition
- Un tribunal? s’exclama avec surprise soeur Adèle. Voulez vous dire qu’il y a eu des crimes dans le pays? Et que les coupables sont parmi nous dans cette pièce? Oh, cela semble si effrayant.
- Je vous en prie, monseigneur,  protégez nous, veillez à ce que ces gens dangereux ne nous fassent pas de mal
Le juge, de plus en plus embarrassé, leur répondit :
« Mes soeurs … en ce jour, c’est vous qui passez en jugement devant le tribunal de l’Inquisition
- Nous? s’étonna soeur Emma. Ce n’est pas possible, c’est certainement un malentendu. Nous n’avons jamais fait de mal à qui que ce soit, n’est ce pas soeur Adèle?
- Jamais. J’espère que vous ne doutez pas de notre parole, monseigneur
- Mes soeurs, personne ne vous reproche d’avoir fait du mal à quiconque. Vous êtes simplement accusées d’hystérie saphique. 
- Hystérie saphique? Qu’est ce que c’est que cela, monseigneur? demanda soeur Adèle. Comment pouvons nous avoir commis un tel acte alors que nous ignorons de quoi il s’agit?
- Cela semble effectivement un concept assez insolite confirma soeur Emma
- En d’autres termes, on vous reproche d’être amantes leur expliqua le juge.
- Amantes? Comment pouvons nous être amantes alors que nous sommes amies? Or, au couvent, toutes les soeurs ont des amies, et cela n’a jamais été contraire au règlement.
- Et puis, comment une femme peut être l’amante d’une autre femme?
- Mes soeurs, le mieux pour vous l’expliquer consiste à poursuivre l’audience et à donner la parole aux témoins. »
Le juge fit appeler à la barre la supérieure du couvent.
« Oh, bonjour ma mère, c’est bien gentil de votre part d’être venue nous rendre visite ici, s’exclamèrent joyeusement les deux jeunes filles
La brave femme parvint avec les plus grandes difficultés à se retenir de se tourner vers elles et de leur adresser un sourire. En effet, elle éprouvait une grande affection pour les accusées, même si elles mettaient souvent sa patience à rude épreuve. Elle témoigna devant le juge du comportement fort dissipé des deux jeunes religieuses au couvent. Elles arrivaient toujours en retard lorsqu’on les appelait pour la prière ou pour l’étude, elles ne se concentraient pas sur les tâches qui leur étaient attribuées, et semblaient passer le plus clair de leur temps à rêvasser ensemble. Soeur Emma et soeur Adèle étaient littéralement inséparables, et elle les avaient souvent observées en train de chanter et de danser dans le cloître. Et puis un jour, elle les a surprises en train de s’embrasser tendrement toutes les deux d’une manière n’évoquant guère le baiser chaste que l’on adresse à une amie.
Une jeune religieuse témoigna à son tour, et confirma que les deux accusées passaient le plus clair de leur temps ensemble, et qu’elles les avaient même un jour surpris dans les bras l’une de l’autre. Toutes les soeurs qui comparurent à la barre apportèrent des témoignages analogues, attestant de l’étroite relation d’affection qui unissait les jeunes filles, et qui s’exprimait par des gestes fort inappropriés.
Monseigneur Thomas s’adressa à nouveau aux deux accusées.
« Comprenez vous à présent ? Votre amour l’une pour l’autre dépasse ce qui est acceptable lorsque l’on décide de consacrer sa vie au service de Dieu.
- Monseigneur, je ne comprends pas. s’interrogea soeur Adèle.  Comment peut-on trop aimer? Et en quoi est ce mal? Notre Dieu n’est il pas Dieu d’amour?
- Et nous n’éprouvons pas de plus grande joie que celle de célébrer ensemble la gloire de notre Seigneur.
A cet instant, les deux religieuses se tinrent par la main et dansèrent ensemble en entonnant d’une voix douce et mélodieuse cet étrange cantique :

« Viens avec moi, ma belle
Dans le jardin fleuri
Là où déploie ses ailes
Le Seigneur Jésus Christ
 
Prions avec ferveur
Et chantons les louanges
Gloire à notre Sauveur
Entouré de ses anges

S’envolant dans les cieux
Au milieu des nuages
Spectacle délicieux
Qui enchante le sage »

A ce moment, les deux jeunes filles semblaient avoir perdu tout contact avec la réalité qui les entourait, tandis qu’elles chantaient et dansaient sous les yeux ébahis des magistrats et du public. Le père Lucien était tellement décontenancé par l’attitude des accusées qu’il n’en parvint pas à présenter son réquisitoire. Quant à monseigneur Thomas, il savait que les religieuses n’étaient pas aussi déconnectées de la réalité qu’elles ne le paraissaient devant la cour, mais leur attitude correspondait bien à leur personnalité de rêveuses, qui aimaient se réfugier dans leur propre univers en faisant abstraction du monde autour d’elles. Il connaissait bien soeur Adèle et soeur Emma, et avait parfaitement conscience du caractère profondément pur et innocent de l’amour qu’elles éprouvaient l’une pour l’autre. De plus, il appréciait beaucoup leur générosité qui les avait motivées à accepter de participer aux procès d’Inquisition en tant qu’accusées. Il leur avait donné comme instruction de suivre leur instinct et de rester fidèles à elles-mêmes, et le résultat correspondait parfaitement à ses attentes. Il émanait des deux jeunes filles une telle douceur qu’il ne parvenait même pas à faire semblant d’être en colère contre elles. Aussi, il décréta que les accusées avaient tellement perdu la raison qu’elles n’étaient plus dans la capacité de répondre à leurs juges, et, en conséquence, clôtura la séance.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Les exploits héroïques du preux chevalier Roland : partie 27

Les exploits héroïques du preux chevalier Roland : partie 43

Les exploits héroïques du preux chevalier Roland : partie 42