Le combat de la Sainte Inquisition contre les sorcières perverses : partie 6

 8) Le grand défilé des sorcières

Au bout d’une demi-heure, le grand inquisiteur fit ramener la sorcière en chef dans son cachot, puis consacra le reste de la journée à superviser les derniers préparatifs pour le grand défilé du lendemain. Rien ne devait être laissé au hasard, car cette procession constituait l’un des évènements les plus populaires lors des procès d’inquisition, et un enjeu financier majeur autant pout la ville que pour l’épiscopat. Tous les éléments nécessaires , costumes, accessoires, véhicules, chevaux devaient être disponibles et en parfait état pour le lendemain. Monseigneur Thomas rencontra à nouveau les uns après les autres tous les participants, afin de s’assurer que chacun connaissait sa place dans le défilé. Il inspecta encore une fois les gradins  qui avaient été installés dans les deux grandes places de la ville, celle du palais épiscopal et celle de la cathédrale, et qui devaient accueillir des centaines de spectateurs. Dans les rues et sur les places, les forains avaient installés leurs tréteaux et proposaient leurs produits et leurs attractions aux nombreux touristes qui avaient afflué dans la grande cité. Les affaires marchaient bien aujourd’hui, se réjouissait le prélat: tout devait être parfait pour ne pas décevoir les clients et préserver la réputation de la ville.
Enfin, le grand jour arriva. Dans les gradins, les spectateurs étaient installés, tandis que ceux qui n’avaient pu payer leur place se massaient au bord de la grande rue qui reliait le palais épiscopal à la cathédrale, que la procession devait parcourir. A onze heures du matin, un fanfare résonna et un héraut sortit du palais et annonça d’une voix forte :
« Oyez, Oyez, Messires et gentes dames. Nous célébrons en ce jour le triomphe de la Sainte Eglise sur ses plus terribles ennemis, les sorcières et les hérétiques, grâce au combat acharné de la Sainte Inquisition. Gloire à Dieu. »
Sur ces mots, le grand portail du palais épiscopal s’ouvrit et la procession commença. Celle-ci s’ouvrit sur deux hommes qui brandissaient un grand étendard sur lequel était écrit en latin « Le triomphe de la chrétienté ». Suivirent les troupes épiscopales cheval, dans leur rutilant uniforme. Leur emboîtant le pas, un groupe d’une dizaine de moines chantant des cantiques à la gloire de Dieu et de l’Eglise. Le Grand Inquisiteur, monté sur un majestueux destrier, vêtu de son habit violet orné d’une croix pectorale en or massif, et mitre sur sa tête, fit  alors son apparition. Sur sa selle était fixée l’extrémité d’une longue chaîne qui était connectée à deux prisonnières, en leur entourant la taille. Séparées l’une de l’autre par une distance d’un peu plus d’un mètre, la grande sorcière en chef Jeanne et sa fille, habillées de noir et coiffées d’un chapeau pointu de la même couleur, les mains enchaînées derrière le dos, marchaient en regardant droit devant elles, sans prononcer une parole, une expression de défiance sur leurs visages,  n’accordant pas le moindre attention à la foule qui les entourait. A leurs côtés, comme pour tous les prisonniers exhibés lors de la procession, des gardes brandissaient des panneaux rappelant le crime dont elles étaient accusées « SORCELLERIE, CREATION D’UNE SECTE PAIENNE » pour la mère, « COMPLICITE DES CRIMES DE SA MERE » pour la fille. Arrivaient ensuite une dizaine de moines officiers, principaux lieutenants du grand Inquisiteur ; deux d’entre eux, des hommes d’âge mûr entraînaient chacun derrière eux une sorcière du même âge, vêtues des mêmes habits que leur cheffe, les mains attachées en avant par des fers sur laquelle était fixée l’autre extrémité de la chaîne que leur geôlier maintenait fermement dans leur main. Les deux criminelles se débattaient, agitant leurs bras en poussant de cris de colère dans l’espoir de pouvoir s’échapper, mais en vain. Elles étaient les principales adjointes de Jeanne, accusées elles aussi de sorcellerie et de complicité dans la création de la secte, et, officieusement, les maîtresses des moines qui les retenaient captives. Leur emboîtant le pas, les religieux de l’abbaye au nord ouest de la cité avançaient en formant un carré, avec, à leur tête, l’abbé, portant un grand bâton au sommet duquel était fixé un écusson sur lequel était gravé le symbole du saint patron de leur ordre. Au coeur de l’espace formé par les rangées de moines roulait une charrette tirée par deux mules dans laquelle étaient assis, attachés ensemble dos à dos par des cordes, deux moines qui gémissaient en déplorant leur triste sort. Ils avaient été accusés des crimes de fornication, de sodomie et de former ensemble un couple homosexuel, violant ainsi toutes les lois de Dieu et de la décence. Après leur passage, une demi-douzaines de gardes avançaient, encadrant deux sorcières qui marchaient les poignets et le cou enserrés dans un lourd carcan de bois. La plus jeune d’entre elles qui devait avoir près de trente ans, avançait la tête basse, vêtue d’humbles habits de drap beige, protestant à voix basse de son innocence. Par contre, sa compagne, une vieille de près de soixante quinze ans habillée des habits noirs des sorcières ne cessait de ricaner, et, dès qu’elle apercevait des enfants à proximité d’elle, cherchait à s’approcher d’eux en proférant des menaces, et les gardes devaient sans cesse la forcer à s’écarter d’eux. Les religieux du couvent au sud est de la ville défilèrent à leur tour en formant un cercle, au milieu duquel marchait un homme nu, couvert seulement d’un tonneau qu’il tenait de ses deux mains, et portant un masque de porc. Ce moine était accusé d’avoir violé les principes de base de la religion par ivrognerie et gourmandise, en buvant du vin et en mangeant gras le vendredi et pendant le carême et tous ses compagnons détournaient leur tête de lui. Un choeur de voix féminines annonça l’arrivée d’un groupe d’une vingtaine de nonnes, qui accompagnaient une charrette sur laquelle une jeune fille d’une vingtaine d’années, agenouillée, tête et pieds nus, les mains liées en avant par une corde serrant une croix et un livre saint, semblait prier à voix basse. Cette malheureuse était aussi accusée de sorcellerie. Les religieux couvent au nord est de la cité firent leur apparition, entraînant avec eux un jeune moine portant le carcan, étant accusé d’hérésie et de participation à des cérémonies païennes. A quelques mètres de distance, des gardes du palais escortaient deux chariots transportant chacun une grande cage de métal dans laquelle une sorcière était enfermée. La plus âgée, une femme de trente cinq ans aux cheveux blonds, vêtue d’une robe en toile grossière, criait à tue-tête son innocence tandis que l’autre, une diablesse de seize ans, portant fièrement l’habit des sorcières, maudissait avec colère la foule qui la regardait. Plus loin, une trentaine de moniales, constituant la plus importante communauté religieuse féminine de l’évêché, entouraient une charrette transportant deux de leurs soeurs qui étaient accusées d’hystérie saphique. Les deux jeunes filles portaient une robe spéciale dont les manches longues avaient été nouées derrière leur dos, les maintenant solidement attachées. L’expression de leur visage, leur regard lointain, et les paroles dénuées de sens qu’elles chantaient d’une voix douce ne montraient que trop bien que ces malheureuses avaient perdu la raison. Un dernier groupe de moines leur emboîtait le pas, appartenant au couvent au sud ouest de la ville. Le supérieur traînait au bout d’une corde un beau jeune homme vêtu de haillons en si mauvais état qu’ils ne couvraient même pas complètement son arrière train. Ce religieux était accusé d’avoir violé ses voeux de chasteté et de pauvreté. Enfin, fermant le cortège, deux grands chariots entourés de nombreux gardes détenaient le frère José et la sorcière Caroline dans des cages d’acier. Chacun d’entre eux était assis, sur le plancher de leur prison, le dos incliné aux barreaux, portant le carcan, et leurs pieds nus enserrés dans un pilori. Tel était le triste sort destiné aux traîtres et aux sorcières qui dévoient les hommes d’Eglise.

La procession traversa d’abord la place du palais épiscopal pour longer ensuite la grande rue qui menait à la place de la cathédrale. Après en avoir fait le tour, le cortège fit le chemin inverse pour revenir à son point de départ, puis effectua à nouveau le même parcours à deux reprises. Le public, tant sur les gradins que debout le long de la grande rue, contemplait avec plaisir et émerveillement ce défilé, avec une attention particulière sur les divers prisonniers qui étaient exhibés. Beaucoup riaient, d’autres lançaient des injures aux accusés, et tous applaudissaient au passage du Grand Inquisiteur et de ses fidèles adjoints. Après le troisième tour, le cortège se répartit sur la grande place du palais, où il s'arrêta. Alors, le héraut reprit la parole :
« Gloire aux preux chevaliers de la Sainte Croix. Grâce à eux, ces misérables créatures, qui outrageaient notre foi chrétienne, et menaçaient de détruire les fondements mêmes de notre société sont enfin hors d’état de nuire. Et après avoir été soumises à l’opprobre public, elles devront à présent répondre de leur crimes devant le tribunal de la Sainte Inquisition. Que Dieu ait pitié de leur âme »
Un tonnerre d’applaudissements suivit cette solennelle déclamation. Enfin, le portail du palais épiscopal s’ouvrit de nouveau et la procession disparut peu à peu, comme avalée par le vaste édifice.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Les exploits héroïques du preux chevalier Roland : partie 27

Les exploits héroïques du preux chevalier Roland : partie 43

Les exploits héroïques du preux chevalier Roland : partie 42