Le combat de la Sainte Inquisition contre les sorcières perverses : partie 14
16) Hérésie ou tolérance? Le procès du frère Jean
Après une interruption de plus d’une heure, la cour se réunit à nouveau, en présence cette fois d’un public majoritairement adulte. Le juge Inquisiteur, fit comparaître le frère Jean, qui était accusé d’hérésie et d’idolâtrie, crimes qu’il niait vigoureusement. Monseigneur Thomas fit comparaître les deux témoins clés de l’affaire, le frère James et demoiselle Odile, qui déclarèrent sous serment avoir vu le jeune moine assister à deux reprises aux cérémonies païennes organisées par la sorcière Jeanne, au cours desquelles il n’avait rien fait ni rien dit pour les perturber ou les interrompre. La jeune fille, qui avait participé au culte, avait pu entendre le frère Jean discuter avec certaines participantes sans jamais tenter de les persuader de renoncer à cette abominable idolâtrie et les ramener vers la foi chrétienne, la seule qui mène à la vérité. Interrogé à nouveau, l’accusé reconnut que les faits s’étaient produits tels qu’ils avaient été décrits par les témoins. Rouge de colère et d’indignation, le père Lucien commença son réquisitoire :
« Vous voyez, honorable Grand Inquisiteur, messires les jurés, et vous tous réunis dans cette cour, ce misérable avoue son abominable comportement. Lui, un homme d’Eglise, engagé à défendre notre bonne foi chrétienne, a osé assister à un culte païen, et, pire encore, a laissé faire. Au lieu d’arrêter de telles horreurs, il les a cautionnées par son silence. Quel message a-t-il envoyé à ces âmes en perdition? Qu’elles pouvaient continuer leurs impiétés, puisque même les hommes d’Eglise considèrent ces actions comme naturelles et acceptables. J’irai même plus loin : je crois que le frère Jean a été séduit par ce culte païen, et envisage de s’y convertir, au mépris de ses voeux, de la justice et de la vérité. Cet homme est un criminel qui menace l’Eglise toute entière, et ses actions méritent le pire des châtiments. »
Monseigneur Thomas s’adressa au jeune homme pour lui sommer de s’expliquer :
« Monseigneur le juge Inquisiteur, je tiens tout d’abord à vous jurer solennellement que je n’ai jamais envisagé un seul instant d’abandonner notre sainte religion chrétienne, à laquelle je tiens plus qu’à ma propre vie. Tous ceux qui me connaissent peuvent témoigner de la sincérité de ma vocation dans la vie religieuse et surtout de mon inébranlable foi. Et, convaincu de la profonde vérité qui nous a été révélée par Notre Seigneur Jesus Christ, j’étais stupéfait d’observer nombre des habitants de notre diocèse, en particulier des femmes, que je connaissais pourtant comme gens de bien par ailleurs, se détourner de l’Eglise et embrasser le culte païen. Néanmoins, malgré mon indignation, j’ai cherché à comprendre avant de condamner. Par une connaissance commune, j’obtins un entretien avec Jeanne, la sorcière et maitresse spirituelle de cette religion idolâtre qui me proposa de venir assister à une de leurs cérémonies, à condition que je reste silencieux pendant la prière, et que je ne cherche ni à juger, ni à convertir aucune des participantes. Et c’est ainsi qu’à deux reprises, je me rendis à leur étrange rituel. Je fus alors témoin de la joie que ces femmes (car je n’ai pas vu d’hommes lors de mes deux visites) ressentaient à communier ensemble, de la force qu’elles tiraient de ce moment de partage, et même, de leur quête de spiritualité dans ce culte voué aux divinités naturelles. J’ai eu même la surprise de rencontrer des paroissiennes qui venaient régulièrement à la messe, et qui m’ont expliqué qu’elles trouvaient du réconfort grâce à notre foi chrétienne, mais aussi dans ce culte païen, et, malgré ma profonde perplexité, je ne pouvais douter de leur sincérité. Et aussi paradoxal que cela paraisse, bien des personnes avec lesquelles j’ai eu l’occasion de m’entretenir me parurent éprouver des sentiments bien plus chrétiens que ceux que j’ai pu constater chez d’autres qui, pourtant, ne manquent jamais la messe à la cathédrale. Toutes ont profondément apprécié que je leur parle avec bienveillance, sans les juger, et ont fait preuve de la même courtoisie à mon égard.
Est ce donc mon crime? D’avoir fait preuve de tolérance, d’empathie et de compréhension? D’avoir respecté la parole donnée en restant silencieux? Aurais-je dû violer les principes élémentaires de la charité chrétienne, dans une action de prosélytisme vouée à l’échec? Oui, à l’échec, car dans de telles circonstances, elle aurait été considérée comme un acte de violence, et donc, rejetée. Nous, hommes d’Eglise, devons accepter la réalité que nous ne pourrons convertir tout le monde à notre sainte religion chrétienne. Mais nous trouverons le réconfort en sachant que ceux que nous pourrons ramener vers l’Eglise seront motivés par une foi sincère. Et ce n’est là ni hérésie, ni paganisme de ma part, juste une leçon de vie que cette expérience m’a apportée. Je vous prie de le comprendre, Monseigneur juge de notre Sainte Inquisition. »
Monseigneur Thomas n’avait pas besoin d’une telle supplication. Il avait reçu cette même leçon une quinzaine d’années auparavant, lorsqu’il avait fait la connaissance de Jeanne. A l’époque, il était encore le curé de sa paroisse et elle, une jeune veuve avec une petite fille de cinq ans à sa charge. En ce temps là, convaincu du bien fondé de ses actions, il consacrait bien du temps à persuader tous les mécréants et païens de se convertir à la foi chrétienne pour le salut de leur âme. Cependant, Jeanne se révéla réfractaire à tous ses prêches et tous ses arguments, lui expliquant que sa croyance aux divinités naturelles était inébranlable. Au début, il en avait conçu une grande contrariété, d’autant qu’il appréciait beaucoup les qualités humaines de la jeune femme, qui élevait seule avec courage sa petite fille tout en exerçant le métier de guérisseuse, se dévouant sans réserve à ses malades. Finalement, il se résigna à admettre qu’il ne parviendrait pas à lui faire embrasser la foi chrétienne et à l’accepter telle qu’elle était. A partir de ce jour, sa relation avec Jeanne s’améliora considérablement, et ils purent nouer une véritable amitié, basée sur un respect réciproque, qui évolua progressivement en une liaison amoureuse. Tous deux apprirent beaucoup l’un de l’autre, et, unis dans leur désir commun d’aider leur prochain, ils travaillèrent ensemble à mettre en place des centres de soins de qualité dans l’épiscopat. C’est pourquoi, lorsque frère Jean lui fit part de ses doutes et de ses interrogations, l’évêque l’avait envoyé vers Jeanne afin qu’elle lui apprenne à lui aussi l’importance de l’oecuménisme.
Néanmoins, fidèle à son rôle de juge inquisiteur, il répondit avec colère à l’accusé :
« Silence. Comment oses tu défendre tes actions inqualifiables, et en plus avec des arguments aussi absurdes et ridicules? As tu oublié cette vérité fondamentale qu’hors de l’Eglise, point de salut? Qu’en cautionnant par ton comportement ce culte païen, tu condamnais ces âmes égarées à la damnation éternelle, et que ton devoir était de les convertir, même par la force si c’était nécessaire? Tu as trahi notre Sainte Eglise et souillé notre bonne foi chrétienne, et tu recevras le châtiment à la hauteur de tes crimes.
- Mais écoutez moi, je …
- Je ne veux pas en entendre davantage. Gardes, emmenez ce traître, et que je ne le revoie plus jusqu’à ce que j’aie décidé de sa sentence. »
Et le malheureux frère Jean fut rapidement évacué du tribunal, tandis que le juge levait la séance.
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