L'étrange aventure de Mélanie : partie 9

9) Les liens du sang

J'étais fort intriguée par le contraste entre la personnalité très sympathique d'Henry et sa nature de  vampire, créature qui, dans le folklore traditionnel, attaque les humains pour boire leur sang. Mais, avant de l'interroger à ce sujet, je lui demandai si cela ne le dérangeait pas d'en discuter avec moi. Après qu'il m'ait assurée que cela ne lui posait aucun problème, je poursuivis :
"Je sais qu'à présent, vous utilisez les tubes de notre laboratoire pour vos repas. Mais auparavant, où trouviez vous le sang pour vous nourrir?
- Avant de connaître Jonathan, je me fournissais en sang animal chez un boucher qui acceptait de garder le secret de mon existence afin de bénéficier d'un client fidèle. D'ailleurs, je continue à me fournir chez ce commerçant, mais, au lieu de sang, je lui achète de la viande et des charcuteries pour mes amis humains. Mais même si je peux survivre sans problème avec du sang animal, je préfère de très loin le sang humain; vous devinez à quel point les prélèvements de votre laboratoire se sont révélés une aubaine pour moi.
- Et vous n'avez jamais été tenté d'attaquer des humains pour vous repaître de sang frais? demanda Philippe
- En tant que vampire, cet instinct est toujours présent, vous vous en doutez. Malgré cela, je parviens aisément à résister à cette pulsion primaire, et cela pour plusieurs raisons. D'abord, je déteste profondément la violence, et cette répugnance dépasse mon plaisir de boire du sang frais. Ensuite, je dois aussi veiller à ma sécurité. Si je commençais à attaquer des humains, je me ferais rapidement remarquer par la population, avec le risque de subir des représailles qui risqueraient de mettre fin à mon existence, et, dans le meilleur des cas, me forceraient à fuir. Je ne peux me permettre de me mettre en danger par simple gourmandise. D'ailleurs, même si cela devenait une mode chez les humains de se faire sucer le sang par un vampire, je ne suis pas sûr que je voudrais en profiter ; je n'ai pas envie de devenir une attraction de foire car je tiens à garder une certaine dignité. Si le prix de ma tranquillité consiste simplement à boire un sang un peu moins bon, je n'ai aucun problème à le payer.
- Henry, repris-je, je souhaiterais vous poser une question un peu personnelle, mais cela me gêne un peu de vous en parler devant vos amis.
- Je devine la question, et, à voir la tête de Lucie, Jonathan et Mina, je pense qu'ils s'en doutent aussi. Parlez sans crainte"
Tournant la tête, j'observai sur le visage des amis du vampire une expression de grand amusement. Je me décidai néanmoins à continuer:
"Avez vous déjà été tenté de mordre vos amis ici présent pour leur boire leur sang?"
A peine avais-je terminé ma question que Mina, Jonathan et Lucie éclatèrent de rire. Philippe et moi restâmes bouche bée tandis que nous les voyions s'esclaffer. Ce fut Lucie qui répondit la première à ma question dès qu'elle parvint à maîtriser son hilarité:
"Bien sûr que Henry a été tenté de le faire. Et c'est notre plus grande joie que de lui permettre de succomber à cette délicieuse tentation afin qu'il puisse déguster notre sang frais.
- Quels amis serions nous pour lui si nous lui refusions ce petit plaisir? renchérit Mina.
- De plus, ces morsures constituent de grands moments de complicité entre lui et nous, et une composante essentielle de notre amitié" poursuivit Jonathan. 
Plus que les réponses elles-mêmes, c'est le ton naturel et spontané avec lequel elles avaient été prononcées, comme si cela relevait de l'évidence, qui nous frappa le plus de stupeur. Du point de vue de Mina et ses amis, se faire sucer le sang par un vampire paraissait une activité complètement normale dans le cadre d'une relation amicale.  
Henry prit la parole à son tour:
"J'ai beau détester la violence et infliger des souffrances, je n'en reste pas moins un vampire. Planter mes crocs dans la chair de mes amis pour me régaler de leur sang constitue le plus grand plaisir de mon existence. Et cela non seulement parce que rien n'égale le goût du sang humain à peine sorti des veines, mais aussi, et surtout, parce que celui-ci est donné librement et de bon coeur par des victimes consentantes, qui parviennent aussi à prendre du plaisir lorsque je leur donne le baiser du vampire.
Bien évidemment, vous concevez aisément que des précautions importantes s'imposent en ces occasions, car la sécurité de mes proies volontaires constitue une priorité pour moi. En premier lieu, à court terme, je me dois de veiller à ce que l'hémorragie liée à mes morsures reste toujours sous contrôle. Fort heureusement, ma nature vampirique me permet instinctivement de savoir où et comment mordre mes victimes afin de prélever le volume de sang que je souhaite sans leur causer de pertes supplémentaires. Ensuite, à moyen et long terme, je dois m'assurer que la quantité de sang globale que je leur soustrais au cours du temps reste compatible avec leur bien-être et le maintien de leur bonne santé. De ce point de vue, j'utilise comme référentiel les recommandations des banques de sang indiquant le nombre maximal de dons qu'une personne en bonne santé peut effectuer dans l'année, ainsi que le volume correspondant. En pratique, cela me permet une morsure par mois et par personne au cours de laquelle je prélève entre 10 et 15 centilitres de sang ; je puis me permettre de donner un peu plus souvent le baiser du vampire à Jonathan, qui est un homme, et donc, peut supporter des pertes annuelles plus importantes. Enfin, je prends des dispositions afin de prévenir chez mes amis toute carence nutritionnelle qui résulterait des pertes sanguines que je leur inflige, en particulier un déficit en fer. C'est pourquoi je tiens à leur préparer des plats nourrissants et savoureux afin de leur permettre de garder la forme.
- Et vous ne pouvez pas imaginer les quantités astronomiques de boudin noir qu'il nous a fait ingurgiter, lança d'une voix amusée Lucie. C'est comme s'il remplaçait le sang qu'il nous prenait par celui qu'il achetait sous forme de charcuterie chez le boucher. "
Philippe et moi écoutions, complètement sidérés, Henry nous détailler les modalités scientifiquement étudiées selon lesquelles il buvait le sang de ses amis. Et pourtant, derrière toutes ces explications étranges et souvent fastidieuses, nous réalisions aisément à quel point le vampire tenait à eux et se préoccupait de leur bien être. Nous ne pouvions nous empêcher d'être profondément touchés par la sincérité et la force des liens d'affection qui unissaient ensemble ces quatre amis, si singulières que soient les modalités dont ils l'exprimaient. Aussi, nous parvînmes à maîtriser notre surprise lorsque Jonathan nous fit la proposition suivante:
"Dans quelques jours, Henry prévoit de me donner le baiser du vampire. Si cela vous intéresse, nous pouvons nous organiser pour que vous soyez présents à cette occasion."
Même si ce fut incontestablement l'invitation la plus insolite que Philippe ou moi avions reçu de notre vie, nous comprîmes que Jonathan et les autres souhaitaient nous faire partager un de leurs grands moments de complicité. Néanmoins, je leur demandai de nous laisser un temps de réflexion avant de prendre notre décision, ce qu'ils acceptèrent, en nous précisant que nous devions leur donner notre réponse dans les trois jours.

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