L'école des princesses : chapitre 100
100) Marie délivrée
Le lendemain matin, Marie rejoignit Drake à la caverne, et lui raconta les évènements de la veille et le projet de sa mère.
"J'avais constaté l'arrivée du carrosse royal il y a deux jours, et depuis, j'étais volontairement resté discret. Alors ta mère a donc décidé de m'affronter? Je pense qu'il n'y a pas de raison de la faire attendre plus longtemps. Mais le plus important, Marie : es tu prête pour cette confrontation?
- Il le faut. De toute façon, je ne peux plus reculer.
- Très bien. Il est temps de nous préparer."
Le même matin, la reine avait quitté très tôt le château, pour une promenade à cheval, vêtue d'une tenue de chasse. Elle avait rejoint la forêt proche de la caverne fatidique, lorsqu'elle vit une grande créature sombre qui la survola pour se poser au pied de la colline. Elle comprit que le dragon venait de lui signaler sa présence, et que l'heure de la confrontation avait sonné. Bientôt, elle rejoignit la caverne à l'entrée de laquelle elle reconnut sa fille, portant des chaînes aux poignets, et dont le visage exprimait une profonde angoisse. Mais rapidement, le dragon s'interposa entre les deux femmes, puis s'adressa à la reine, qui venait de brandir la dague qu'elle avait emportée :
"Bonjour, Votre Majesté. Je dois reconnaître que vous avez un grand courage pour venir m'affronter ainsi.
- C'est le devoir d'une mère de veiller sur son enfant. Et je suis prête à tout pour l'accomplir dignement.
- Même si j'admire votre dévouement, sachez que je vous combattrai comme je l'ai fait avec ceux qui vous ont précédée.
- Mais moi, je ne suis pas là pour vous affronter à coup d'épée ou de dague. Je commencerai par vous poser une simple question.
Lors de l'entretien avec ma fille au cours duquel je lui ai présenté Marie Fabre, qui était en réalité la personne que j'ai prise pour ma fille?"
L'expression de la princesse changea brusquement de l'angoisse à la surprise, et le dragon lui-même resta un instant immobile.
"Que ... que voulez vous dire, Votre Majesté? lui demanda-t-il
- Vous le savez aussi bien que moi. Ma fille et Marie Fabre ne sont qu'une seule et même personne. Cela signifie que ce jour là, il y avait quelqu'un d'autre qui avait pris sa place".
Le dragon resta silencieux quelques instants. Puis il s'adressa à nouveau à la reine.
"Votre Majesté, accepteriez vous que nous entrions tous dans cette caverne? Nous avons bien des choses à nous dire, votre fille, vous et moi-même, et nous y serons plus à l'aise pour discuter.
- J'y consens"
La reine, la princesse et le dragon entrèrent tous les trois dans la grotte, et rejoignirent la chambre magique que Drake y avait aménagé. Marie demanda à sa mère :
"Quand avez vous donc deviné, mère?
- J'en ai eu la confirmation définitive en observant votre réaction après avoir posé ma question. J'ai utilisé le même procédé que celui qui a servi à trahir la culpabilité de Gaston de Viersoul. Mais pour vous expliquer comment j'ai découvert l'incroyable vérité, je dois d'abord remonter bien des années en arrière.
Dès ma première rencontre avec Marie Fabre, j'ai été frappée par la sympathie spontanée que j'ai tout de suite éprouvée pour elle. De plus, il se révélait fort remarquable que la pièce qu'elle avait écrite eût comme thème le mythe favori de ma fille. Mais bien sûr, à ce moment, je n'y voyais qu'une simple coïncidence. Par ailleurs, au cours des entretiens avec ma fille à travers le miroir, il me semblait que le ton de sa voix et les expressions de son visage évoquaient bien plus un authentique épanouissement qu'une détresse tentant de faire bonne figure. Or j'imaginais mal mon enfant heureuse privée de liberté. Mais là encore, je pouvais me tromper. Et puis Marie Fabre ne ressemblait absolument pas à ma fille, et je n'avais aucune raison de faire un quelconque lien entre elle et le dragon. Et puis bien sûr, il y eut ce fameux entretien où je présentai Marie Fabre à ma fille et qui prouvait qu'elles ne pouvaient être la même personne. Et pourtant, je me rappelais qu'à chaque fois que je parlais de mon enfant à Marie Fabre, elle semblait toujours en proie à une étrange émotion. Et pendant ces deux années au cours desquelles elle vécut au palais, les domestiques, les servantes, et ses précepteurs ne cessaient de me parler des ressemblances entre son caractère et celui de ma fille. Enfin, au fil du temps, je constatai d'étranges similitudes entre les récits de la princesse et le parcours de Marie Fabre. Mais c'était impossible, car l'une était prisonnière du dragon alors que l'autre vivait libre dans le royaume.
J'en étais restée à cette conclusion, lorsque le jeune Thomas revint de sa vaine tentative pour libérer la princesse. Les éléments qui frappèrent le plus mon attention dans son récit furent d'une part la compassion inattendue dont le dragon avait fait preuve envers lui, mais surtout d'autre part l'impression étrange que ma fille contrôlait bien mieux la situation qu'il n'y paraissait. Si le dragon autorisait Thomas à lui parler, c'est qu'elle-même lui en avait fait la demande. Et pourquoi lui? Parce qu'il était son ami d'enfance. En d'autres termes, le dragon obéissait aux instructions de sa "captive". Et le caractère qu'il révélait ne semblait guère compatible avec celui d'une créature qui retiendrait prisonnière une innocente pendant de longues années. Je pouvais alors imaginer que ma fille fût en réalité libre. De plus, je me rappelai que le dragon pratiquait la magie. Pourquoi n'aurait il pas pu changer l'apparence de mon enfant, afin de lui permettre de circuler librement dans le royaume sans être reconnue? A ce moment, l'hypothèse que Marie Fabre soit en réalité ma fille redevenait envisageable. Et à mesure que je passais en revue tous mes souvenirs de Marie Fabre, mes soupçons se transformaient en certitudes. Pourtant, il restait une question qui semblait insoluble : comment expliquer l'apparition simultanée de Marie Fabre et de ma fille? Je me rappelai soudain que Marie Fabre avait souvent parlé d'un certain Jean Drake, son tuteur, qui l'avait élevée et éduquée. Or, si Marie Fabre était ma fille, qui pouvait être ce M. Drake, sinon le dragon lui-même? Or si ce dernier pouvait prendre forme humaine, il devenait raisonnable d'envisager qu'une autre créature, vraisemblablement un de ses semblables, aurait pris l'apparence de ma fille à sa demande. Tout pouvait alors s'expliquer. Mais je devais malgré tout confirmer ma théorie. C'est pourquoi, hier, j'ai volontairement provoqué un entretien avec Marie Fabre, et j'ai à nouveau remarqué son intense émotion lorsque je lui ai parlé de ma fille. En lui révélant mon projet d'affronter le dragon, je me doutais qu'elle lui transmettrait le message. C'est pourquoi, dès l'aurore, je me suis rendu dans cette forêt, certaine que le dragon me signalerait sa présence, et les évènements me donnèrent raison. Il ne me restait plus qu'à poser une question qui démontrait que j'avais découvert la vérité si longtemps cachée, et je disposais enfin d'une confirmation définitive.
Mais, mon enfant, pourquoi avoir agi ainsi? Pourquoi être restée éloignée de nous aussi longtemps, alors que tu étais libre? Pourquoi nous avoir causé tant de souffrances?
- Souvenez vous, Mère. Quand le dragon est apparu et a exigé que je lui soit livrée, vous étiez sur le point de me forcer à épouser un prince pour lequel je n'éprouvais que de la répulsion. Mais, peu après votre départ, Drake m'a fait part de ses véritables intentions. Il avait agi ainsi pour me sauver de cet horrible mariage, mais surtout pour m'offrir une extraordinaire opportunité qui dépassait mes rêves les plus insensés. Il me proposait de découvrir mon royaume et mon peuple, mais en me plaçant dans la position d'une simple sujette. Je perdais les privilèges et le confort que me conféraient mon rang, mais en contrepartie, je découvrais la vie de mes sujets, avec leurs difficultés et leurs joies, avec d'autant plus d'authenticité que je la vivais moi-même. En tant que Marie Fabre, je pouvais tisser des liens et gagner une proximité avec mon peuple que je n'aurai jamais pu obtenir en tant que princesse Marie. Pendant les premières années, Drake me prit sous son aile, me transmit tout ce qu'il avait appris lui-même, et m'accompagna durant mon voyage. Ensuite, je jugeai qu'il était temps de prendre mon indépendance et nous nous séparâmes. Quelques mois après, je rencontrai Jean Polequin et rejoignit la troupe de la Compagnie de la Libre Comédie. J'appris ainsi le métier de comédienne, mais aussi d'auteur, notamment en écrivant la pièce "Horace et Calircé", que vous aimez tant. Mais surtout, je gagnai l'opportunité de parcourir mon royaume et de venir à la rencontre de mes sujets, y compris dans les régions les plus reculées. Mais la période qui se révéla à la fois la plus éprouvante, mais qui m'apporta mes expériences les plus enrichissantes se déroula après mon départ de la troupe, lorsque je vécus à la ferme de la Francine. Je connus alors les conditions difficiles que vivent aux quotidien les paysans du royaume, leur pauvreté, la dureté de leur labeur, mais aussi leur capacité à jouir des quelques moments heureux qu'une telle existence pouvait apporter. Mais surtout, je découvris à mes dépens leur terrible vulnérabilité face aux abus des plus puissants, contre lesquels ils ne disposaient pas des moyens de se défendre. Lorsque je fus violée par Gaston de Viersoul, puis découvris tout ce qui lui garantissait son impunité, je pris alors une importante décision. Je ne pouvais plus accepter de laisser tant de nos sujets dans une telle situation. C'est pourquoi je tirai parti de tous les avantages dont je disposais afin d'assurer le châtiment du vil seigneur, et d'une telle manière à envoyer un message fort à tous ceux qui seraient tentés d'agir comme lui. Mais ce n'était pas suffisant. Je ne pouvais me contenter de protéger mes sujets : ils devaient pouvoir disposer des armes qui leur permettraient de se défendre eux-mêmes. Et la première de ces armes n'est autre que l'éducation. Et ainsi, j'ai consacré tous mes efforts de ces dernières années pour pouvoir apporter cette instruction, et les persuader de son utilité.
Mais ne croyez pas, Mère, que pendant toutes ces années je n'ai cessé de penser aux souffrances que mon absence vous ont causées à vous, à Père, et à tous ceux qui me furent si chers. J'ai cherché autant que possible à les atténuer, d'abord en vous envoyant régulièrement de mes nouvelles, et puis, surtout, grâce à ces entretiens à travers le miroir qui me permirent de vous revoir et de vous parler directement. Je ne remercierai jamais assez Drake pour cette merveilleuse idée. Mais réduire une souffrance ne signifie pas la faire disparaître, et mon coeur était déchiré par la culpabilité et le remords chaque fois que je rencontrais un être qui m'avait été cher sous mon apparence de Marie Fabre. En particulier, les deux années au cours desquelles je vécus au palais, entourée de vous et de tous mes proches, se révélèrent souvent un supplice. Tant de fois, en vous voyant tous me parler de la princesse Marie et de la douleur que vous causait sa disparition, je brûlais de dire "Mais je suis là, je suis de retour".
- Mais tu savais que si tu révélais ton identité, tu risquais de ne plus pouvoir poursuivre le projet éducatif que tu voulais mener à bien afin de venir en aide à ton peuple, continua alors la reine. Tu as placé le bien-être de tes sujets au dessus du tien et de celui de tes proches. Ce n'est que lorsque tu fus assurée qu'ils avaient été convaincus de l'intérêt de ta démarche que tu compris que tu avais besoin de retrouver ton rang de princesse Marie pour poursuivre ton oeuvre. D'où ta réapparition peu après la grande représentation de ta classe au château de Viersoul. Et pourtant, tu ne pouvais pas encore revenir vers nous. Tu craignais que nous t'imposions à nouveau un mariage arrangé dès ton retour au palais, peur confirmée lorsque tu appris que ton père donnerait ta main à celui qui te tirerait des griffes du dragon. Mais surtout tu étais prisonnière de ton secret, ton coeur tourmenté par le remords causé par toutes les souffrances que ton absence nous avait causées. Tu avais peur de notre réaction lorsque nous apprendrions la vérité. Or, plus que tout, tu souhaitais être comprise par nous. Et c'est cela que tu as tenté de me communiquer à travers le message que tu nous as transmis par le jeune Thomas. Lorsque je soupçonnai la vérité, je devinai rapidement les terribles tourments que tu endurais. Et je savais que seul mon amour maternel pouvait te délivrer de cette immense douleur et me permettre de retrouver enfin ma fille.
- Pardon, mère, supplia Marie en pleurant à chaudes larmes. Je vous demande pardon pour tout le mal que je vous ai fait à vous, à Père et à tous ceux à qui je fus chère.
- Ma fille, c'est à moi de te demander pardon. Tu ne puis imaginer ce que je ressentis lorsque je compris que le dragon avait mieux réussi à te protéger et à te comprendre que moi, ta propre mère. Toutes les souffrances que ton absence m'a causées ne furent rien à côté de celle que j'éprouvai lorsque je découvris que tu n'osais revenir parce que tu avais peur de moi. Aussi, je te demande pardon de n'avoir pas pu être la mère dont tu avais besoin. Et moi, je te pardonne d'autant plus volontiers qu'en ce moment, mon coeur déborde d'une joie incommensurable. Non seulement, je retrouve ma fille, mais je découvre l'extraordinaire jeune femme qu'elle est devenue. Au cours de la relation que je construisis au fil du temps avec Marie Fabre, je ne cessais d'admirer son courage, son dévouement, son ardeur au travail, sa profonde générosité, et tout ce qu'elle accomplissait pour le bien de tous, en permettant l'arrestation de Gaston de Viersoul, et surtout, en apportant l'éducation aux plus nécessiteux. Et aujourd'hui, j'apprends que cette remarquable jeune personne n'était autre que ma fille elle-même. Tu ne peux imaginer la fierté que je ressens en ce moment. Merci, ma chère Marie de m'avoir apporté un tel bonheur."
A ce moment, Drake, qui avait pris forme humaine, tendit une petite clé à la reine.
"Madame, il est temps à présent de conclure la libération de votre fille. Avec cette clé vous pourrez lui retirer ses chaînes. Mais je sais bien que la vraie délivrance a déjà eu lieu. Et à mon tour, je vous demande pardon pour le mal que je vous ai fait"
Après que la reine eut ôté les fers à sa fille, elle la prit dans ses bras et l'embrassa, et toutes deux restèrent enlacées pendant un long moment, pleurant des larmes de joie sous le regard attendri de Drake.
Puis la reine s'adressa à ce dernier :
"Monsieur Drake, ce n'est pas mon pardon que je dois vous donner, mais ma profonde gratitude. Merci d'avoir protégé ma fille, y compris des erreurs de ses propres parents. Et merci surtout de lui avoir donné l'opportunité de devenir la magnifique jeune femme qu'elle est devenue. Vous lui avez offert la meilleure école que jamais princesse ne connût. Grâce à vous, elle a appris à connaître son royaume et à comprendre ses sujets mieux que mon mari et moi ne le pourrons jamais. J'avais perdu une princesse, et aujourd'hui, je retrouve une reine. C'est le plus beau cadeau qu'une mère puisse imaginer recevoir."
Les paroles de la reine remplirent de joie le coeur de Drake. Jamais de sa vie il n'avait été aussi heureux.
"Merci pour ces bien aimables propos, Votre Majesté. Mais bientôt nos chemins vont se séparer. Marie, peux tu me donner un moment ton médaillon?
Et après que la jeune fille le lui tendit, Drake y souffla dessus une petite flamme bleue.
"J'ai transféré sur le médaillon le charme qui permettait de modifier ton apparence et de te permettre de devenir Marie Fabre. A présent, tu pourras, en cas de besoin, changer toi-même ton apparence sans mon aide. Avant de nous quitter, je souhaiterais d'abord présenter quelqu'un à ta mère."
Et, une copie conforme de la princesse apparut qui, un instant après se métamorphosa en un immense dragon vert sous les yeux médusés et effarés de la reine
"Votre Majesté, continua Drake, qui avait aussi repris sa forme de dragon je vous présente ma soeur Kazuladon. C'est elle qui a pris l'apparence de votre fille au cours de ce fameux entretien, et qui a aussi de temps en temps joué son rôle pendant ces six derniers mois afin de protéger l'alibi de Marie Fabre.
- Honorée de faire votre connaissance, dit la dragonne, et je m'excuse d'avoir été complice d'un tel mensonge. Mais votre fille a tant apporté à mon frère que je lui devais bien ce service, si cela pouvait lui prêter secours. Vous avez la chance d'être la mère d'une si remarquable personne.
- Tout le plaisir est pour moi, répondit la reine, qui s'était remise de ses émotions. Et merci pour ce compliment
- A présent, reprit Drake, il est temps de nous séparer. Au revoir Marie. Mon plus grand bonheur aura été de te connaître. Sache que je serai toujours là pour toi ; en cas de besoin, tu pourras toujours me contacter à l'aide du médaillon.
- Merci Drake. A présent, que vas tu faire?
- Je vais d'abord rompre le charme qui retient prisonniers les jeunes gens que j'ai été forcé de capturer après leurs tentatives de te délivrer. Ensuite, je repartirai avec ma soeur en direction des montagnes. Il est probable que tu ne reverras plus Jean Drake, car après ton retour, mon identité sera certainement connue.
- Je suis désolée de te forcer à ne plus pouvoir utiliser ta forme humaine.
- Ne t'inquiète pas ; je m'étais préparé de longue date à cette éventualité. De toute façon, je suis habitué à changer d'identité quand je deviens homme, afin de respecter les lois de la longévité humaine.
- Je comprends. Au revoir Drake, et encore merci de tout ce que tu as fait pour moi."
Après que Drake leur ait indiqué le chemin vers la sortie, Marie et sa mère quittèrent la chambre enchantée qui se referma derrière elles. Au bout de quelques instants, les deux femmes retrouvèrent la lumière du jour.
Le lendemain matin, Marie rejoignit Drake à la caverne, et lui raconta les évènements de la veille et le projet de sa mère.
"J'avais constaté l'arrivée du carrosse royal il y a deux jours, et depuis, j'étais volontairement resté discret. Alors ta mère a donc décidé de m'affronter? Je pense qu'il n'y a pas de raison de la faire attendre plus longtemps. Mais le plus important, Marie : es tu prête pour cette confrontation?
- Il le faut. De toute façon, je ne peux plus reculer.
- Très bien. Il est temps de nous préparer."
Le même matin, la reine avait quitté très tôt le château, pour une promenade à cheval, vêtue d'une tenue de chasse. Elle avait rejoint la forêt proche de la caverne fatidique, lorsqu'elle vit une grande créature sombre qui la survola pour se poser au pied de la colline. Elle comprit que le dragon venait de lui signaler sa présence, et que l'heure de la confrontation avait sonné. Bientôt, elle rejoignit la caverne à l'entrée de laquelle elle reconnut sa fille, portant des chaînes aux poignets, et dont le visage exprimait une profonde angoisse. Mais rapidement, le dragon s'interposa entre les deux femmes, puis s'adressa à la reine, qui venait de brandir la dague qu'elle avait emportée :
"Bonjour, Votre Majesté. Je dois reconnaître que vous avez un grand courage pour venir m'affronter ainsi.
- C'est le devoir d'une mère de veiller sur son enfant. Et je suis prête à tout pour l'accomplir dignement.
- Même si j'admire votre dévouement, sachez que je vous combattrai comme je l'ai fait avec ceux qui vous ont précédée.
- Mais moi, je ne suis pas là pour vous affronter à coup d'épée ou de dague. Je commencerai par vous poser une simple question.
Lors de l'entretien avec ma fille au cours duquel je lui ai présenté Marie Fabre, qui était en réalité la personne que j'ai prise pour ma fille?"
L'expression de la princesse changea brusquement de l'angoisse à la surprise, et le dragon lui-même resta un instant immobile.
"Que ... que voulez vous dire, Votre Majesté? lui demanda-t-il
- Vous le savez aussi bien que moi. Ma fille et Marie Fabre ne sont qu'une seule et même personne. Cela signifie que ce jour là, il y avait quelqu'un d'autre qui avait pris sa place".
Le dragon resta silencieux quelques instants. Puis il s'adressa à nouveau à la reine.
"Votre Majesté, accepteriez vous que nous entrions tous dans cette caverne? Nous avons bien des choses à nous dire, votre fille, vous et moi-même, et nous y serons plus à l'aise pour discuter.
- J'y consens"
La reine, la princesse et le dragon entrèrent tous les trois dans la grotte, et rejoignirent la chambre magique que Drake y avait aménagé. Marie demanda à sa mère :
"Quand avez vous donc deviné, mère?
- J'en ai eu la confirmation définitive en observant votre réaction après avoir posé ma question. J'ai utilisé le même procédé que celui qui a servi à trahir la culpabilité de Gaston de Viersoul. Mais pour vous expliquer comment j'ai découvert l'incroyable vérité, je dois d'abord remonter bien des années en arrière.
Dès ma première rencontre avec Marie Fabre, j'ai été frappée par la sympathie spontanée que j'ai tout de suite éprouvée pour elle. De plus, il se révélait fort remarquable que la pièce qu'elle avait écrite eût comme thème le mythe favori de ma fille. Mais bien sûr, à ce moment, je n'y voyais qu'une simple coïncidence. Par ailleurs, au cours des entretiens avec ma fille à travers le miroir, il me semblait que le ton de sa voix et les expressions de son visage évoquaient bien plus un authentique épanouissement qu'une détresse tentant de faire bonne figure. Or j'imaginais mal mon enfant heureuse privée de liberté. Mais là encore, je pouvais me tromper. Et puis Marie Fabre ne ressemblait absolument pas à ma fille, et je n'avais aucune raison de faire un quelconque lien entre elle et le dragon. Et puis bien sûr, il y eut ce fameux entretien où je présentai Marie Fabre à ma fille et qui prouvait qu'elles ne pouvaient être la même personne. Et pourtant, je me rappelais qu'à chaque fois que je parlais de mon enfant à Marie Fabre, elle semblait toujours en proie à une étrange émotion. Et pendant ces deux années au cours desquelles elle vécut au palais, les domestiques, les servantes, et ses précepteurs ne cessaient de me parler des ressemblances entre son caractère et celui de ma fille. Enfin, au fil du temps, je constatai d'étranges similitudes entre les récits de la princesse et le parcours de Marie Fabre. Mais c'était impossible, car l'une était prisonnière du dragon alors que l'autre vivait libre dans le royaume.
J'en étais restée à cette conclusion, lorsque le jeune Thomas revint de sa vaine tentative pour libérer la princesse. Les éléments qui frappèrent le plus mon attention dans son récit furent d'une part la compassion inattendue dont le dragon avait fait preuve envers lui, mais surtout d'autre part l'impression étrange que ma fille contrôlait bien mieux la situation qu'il n'y paraissait. Si le dragon autorisait Thomas à lui parler, c'est qu'elle-même lui en avait fait la demande. Et pourquoi lui? Parce qu'il était son ami d'enfance. En d'autres termes, le dragon obéissait aux instructions de sa "captive". Et le caractère qu'il révélait ne semblait guère compatible avec celui d'une créature qui retiendrait prisonnière une innocente pendant de longues années. Je pouvais alors imaginer que ma fille fût en réalité libre. De plus, je me rappelai que le dragon pratiquait la magie. Pourquoi n'aurait il pas pu changer l'apparence de mon enfant, afin de lui permettre de circuler librement dans le royaume sans être reconnue? A ce moment, l'hypothèse que Marie Fabre soit en réalité ma fille redevenait envisageable. Et à mesure que je passais en revue tous mes souvenirs de Marie Fabre, mes soupçons se transformaient en certitudes. Pourtant, il restait une question qui semblait insoluble : comment expliquer l'apparition simultanée de Marie Fabre et de ma fille? Je me rappelai soudain que Marie Fabre avait souvent parlé d'un certain Jean Drake, son tuteur, qui l'avait élevée et éduquée. Or, si Marie Fabre était ma fille, qui pouvait être ce M. Drake, sinon le dragon lui-même? Or si ce dernier pouvait prendre forme humaine, il devenait raisonnable d'envisager qu'une autre créature, vraisemblablement un de ses semblables, aurait pris l'apparence de ma fille à sa demande. Tout pouvait alors s'expliquer. Mais je devais malgré tout confirmer ma théorie. C'est pourquoi, hier, j'ai volontairement provoqué un entretien avec Marie Fabre, et j'ai à nouveau remarqué son intense émotion lorsque je lui ai parlé de ma fille. En lui révélant mon projet d'affronter le dragon, je me doutais qu'elle lui transmettrait le message. C'est pourquoi, dès l'aurore, je me suis rendu dans cette forêt, certaine que le dragon me signalerait sa présence, et les évènements me donnèrent raison. Il ne me restait plus qu'à poser une question qui démontrait que j'avais découvert la vérité si longtemps cachée, et je disposais enfin d'une confirmation définitive.
Mais, mon enfant, pourquoi avoir agi ainsi? Pourquoi être restée éloignée de nous aussi longtemps, alors que tu étais libre? Pourquoi nous avoir causé tant de souffrances?
- Souvenez vous, Mère. Quand le dragon est apparu et a exigé que je lui soit livrée, vous étiez sur le point de me forcer à épouser un prince pour lequel je n'éprouvais que de la répulsion. Mais, peu après votre départ, Drake m'a fait part de ses véritables intentions. Il avait agi ainsi pour me sauver de cet horrible mariage, mais surtout pour m'offrir une extraordinaire opportunité qui dépassait mes rêves les plus insensés. Il me proposait de découvrir mon royaume et mon peuple, mais en me plaçant dans la position d'une simple sujette. Je perdais les privilèges et le confort que me conféraient mon rang, mais en contrepartie, je découvrais la vie de mes sujets, avec leurs difficultés et leurs joies, avec d'autant plus d'authenticité que je la vivais moi-même. En tant que Marie Fabre, je pouvais tisser des liens et gagner une proximité avec mon peuple que je n'aurai jamais pu obtenir en tant que princesse Marie. Pendant les premières années, Drake me prit sous son aile, me transmit tout ce qu'il avait appris lui-même, et m'accompagna durant mon voyage. Ensuite, je jugeai qu'il était temps de prendre mon indépendance et nous nous séparâmes. Quelques mois après, je rencontrai Jean Polequin et rejoignit la troupe de la Compagnie de la Libre Comédie. J'appris ainsi le métier de comédienne, mais aussi d'auteur, notamment en écrivant la pièce "Horace et Calircé", que vous aimez tant. Mais surtout, je gagnai l'opportunité de parcourir mon royaume et de venir à la rencontre de mes sujets, y compris dans les régions les plus reculées. Mais la période qui se révéla à la fois la plus éprouvante, mais qui m'apporta mes expériences les plus enrichissantes se déroula après mon départ de la troupe, lorsque je vécus à la ferme de la Francine. Je connus alors les conditions difficiles que vivent aux quotidien les paysans du royaume, leur pauvreté, la dureté de leur labeur, mais aussi leur capacité à jouir des quelques moments heureux qu'une telle existence pouvait apporter. Mais surtout, je découvris à mes dépens leur terrible vulnérabilité face aux abus des plus puissants, contre lesquels ils ne disposaient pas des moyens de se défendre. Lorsque je fus violée par Gaston de Viersoul, puis découvris tout ce qui lui garantissait son impunité, je pris alors une importante décision. Je ne pouvais plus accepter de laisser tant de nos sujets dans une telle situation. C'est pourquoi je tirai parti de tous les avantages dont je disposais afin d'assurer le châtiment du vil seigneur, et d'une telle manière à envoyer un message fort à tous ceux qui seraient tentés d'agir comme lui. Mais ce n'était pas suffisant. Je ne pouvais me contenter de protéger mes sujets : ils devaient pouvoir disposer des armes qui leur permettraient de se défendre eux-mêmes. Et la première de ces armes n'est autre que l'éducation. Et ainsi, j'ai consacré tous mes efforts de ces dernières années pour pouvoir apporter cette instruction, et les persuader de son utilité.
Mais ne croyez pas, Mère, que pendant toutes ces années je n'ai cessé de penser aux souffrances que mon absence vous ont causées à vous, à Père, et à tous ceux qui me furent si chers. J'ai cherché autant que possible à les atténuer, d'abord en vous envoyant régulièrement de mes nouvelles, et puis, surtout, grâce à ces entretiens à travers le miroir qui me permirent de vous revoir et de vous parler directement. Je ne remercierai jamais assez Drake pour cette merveilleuse idée. Mais réduire une souffrance ne signifie pas la faire disparaître, et mon coeur était déchiré par la culpabilité et le remords chaque fois que je rencontrais un être qui m'avait été cher sous mon apparence de Marie Fabre. En particulier, les deux années au cours desquelles je vécus au palais, entourée de vous et de tous mes proches, se révélèrent souvent un supplice. Tant de fois, en vous voyant tous me parler de la princesse Marie et de la douleur que vous causait sa disparition, je brûlais de dire "Mais je suis là, je suis de retour".
- Mais tu savais que si tu révélais ton identité, tu risquais de ne plus pouvoir poursuivre le projet éducatif que tu voulais mener à bien afin de venir en aide à ton peuple, continua alors la reine. Tu as placé le bien-être de tes sujets au dessus du tien et de celui de tes proches. Ce n'est que lorsque tu fus assurée qu'ils avaient été convaincus de l'intérêt de ta démarche que tu compris que tu avais besoin de retrouver ton rang de princesse Marie pour poursuivre ton oeuvre. D'où ta réapparition peu après la grande représentation de ta classe au château de Viersoul. Et pourtant, tu ne pouvais pas encore revenir vers nous. Tu craignais que nous t'imposions à nouveau un mariage arrangé dès ton retour au palais, peur confirmée lorsque tu appris que ton père donnerait ta main à celui qui te tirerait des griffes du dragon. Mais surtout tu étais prisonnière de ton secret, ton coeur tourmenté par le remords causé par toutes les souffrances que ton absence nous avait causées. Tu avais peur de notre réaction lorsque nous apprendrions la vérité. Or, plus que tout, tu souhaitais être comprise par nous. Et c'est cela que tu as tenté de me communiquer à travers le message que tu nous as transmis par le jeune Thomas. Lorsque je soupçonnai la vérité, je devinai rapidement les terribles tourments que tu endurais. Et je savais que seul mon amour maternel pouvait te délivrer de cette immense douleur et me permettre de retrouver enfin ma fille.
- Pardon, mère, supplia Marie en pleurant à chaudes larmes. Je vous demande pardon pour tout le mal que je vous ai fait à vous, à Père et à tous ceux à qui je fus chère.
- Ma fille, c'est à moi de te demander pardon. Tu ne puis imaginer ce que je ressentis lorsque je compris que le dragon avait mieux réussi à te protéger et à te comprendre que moi, ta propre mère. Toutes les souffrances que ton absence m'a causées ne furent rien à côté de celle que j'éprouvai lorsque je découvris que tu n'osais revenir parce que tu avais peur de moi. Aussi, je te demande pardon de n'avoir pas pu être la mère dont tu avais besoin. Et moi, je te pardonne d'autant plus volontiers qu'en ce moment, mon coeur déborde d'une joie incommensurable. Non seulement, je retrouve ma fille, mais je découvre l'extraordinaire jeune femme qu'elle est devenue. Au cours de la relation que je construisis au fil du temps avec Marie Fabre, je ne cessais d'admirer son courage, son dévouement, son ardeur au travail, sa profonde générosité, et tout ce qu'elle accomplissait pour le bien de tous, en permettant l'arrestation de Gaston de Viersoul, et surtout, en apportant l'éducation aux plus nécessiteux. Et aujourd'hui, j'apprends que cette remarquable jeune personne n'était autre que ma fille elle-même. Tu ne peux imaginer la fierté que je ressens en ce moment. Merci, ma chère Marie de m'avoir apporté un tel bonheur."
A ce moment, Drake, qui avait pris forme humaine, tendit une petite clé à la reine.
"Madame, il est temps à présent de conclure la libération de votre fille. Avec cette clé vous pourrez lui retirer ses chaînes. Mais je sais bien que la vraie délivrance a déjà eu lieu. Et à mon tour, je vous demande pardon pour le mal que je vous ai fait"
Après que la reine eut ôté les fers à sa fille, elle la prit dans ses bras et l'embrassa, et toutes deux restèrent enlacées pendant un long moment, pleurant des larmes de joie sous le regard attendri de Drake.
Puis la reine s'adressa à ce dernier :
"Monsieur Drake, ce n'est pas mon pardon que je dois vous donner, mais ma profonde gratitude. Merci d'avoir protégé ma fille, y compris des erreurs de ses propres parents. Et merci surtout de lui avoir donné l'opportunité de devenir la magnifique jeune femme qu'elle est devenue. Vous lui avez offert la meilleure école que jamais princesse ne connût. Grâce à vous, elle a appris à connaître son royaume et à comprendre ses sujets mieux que mon mari et moi ne le pourrons jamais. J'avais perdu une princesse, et aujourd'hui, je retrouve une reine. C'est le plus beau cadeau qu'une mère puisse imaginer recevoir."
Les paroles de la reine remplirent de joie le coeur de Drake. Jamais de sa vie il n'avait été aussi heureux.
"Merci pour ces bien aimables propos, Votre Majesté. Mais bientôt nos chemins vont se séparer. Marie, peux tu me donner un moment ton médaillon?
Et après que la jeune fille le lui tendit, Drake y souffla dessus une petite flamme bleue.
"J'ai transféré sur le médaillon le charme qui permettait de modifier ton apparence et de te permettre de devenir Marie Fabre. A présent, tu pourras, en cas de besoin, changer toi-même ton apparence sans mon aide. Avant de nous quitter, je souhaiterais d'abord présenter quelqu'un à ta mère."
Et, une copie conforme de la princesse apparut qui, un instant après se métamorphosa en un immense dragon vert sous les yeux médusés et effarés de la reine
"Votre Majesté, continua Drake, qui avait aussi repris sa forme de dragon je vous présente ma soeur Kazuladon. C'est elle qui a pris l'apparence de votre fille au cours de ce fameux entretien, et qui a aussi de temps en temps joué son rôle pendant ces six derniers mois afin de protéger l'alibi de Marie Fabre.
- Honorée de faire votre connaissance, dit la dragonne, et je m'excuse d'avoir été complice d'un tel mensonge. Mais votre fille a tant apporté à mon frère que je lui devais bien ce service, si cela pouvait lui prêter secours. Vous avez la chance d'être la mère d'une si remarquable personne.
- Tout le plaisir est pour moi, répondit la reine, qui s'était remise de ses émotions. Et merci pour ce compliment
- A présent, reprit Drake, il est temps de nous séparer. Au revoir Marie. Mon plus grand bonheur aura été de te connaître. Sache que je serai toujours là pour toi ; en cas de besoin, tu pourras toujours me contacter à l'aide du médaillon.
- Merci Drake. A présent, que vas tu faire?
- Je vais d'abord rompre le charme qui retient prisonniers les jeunes gens que j'ai été forcé de capturer après leurs tentatives de te délivrer. Ensuite, je repartirai avec ma soeur en direction des montagnes. Il est probable que tu ne reverras plus Jean Drake, car après ton retour, mon identité sera certainement connue.
- Je suis désolée de te forcer à ne plus pouvoir utiliser ta forme humaine.
- Ne t'inquiète pas ; je m'étais préparé de longue date à cette éventualité. De toute façon, je suis habitué à changer d'identité quand je deviens homme, afin de respecter les lois de la longévité humaine.
- Je comprends. Au revoir Drake, et encore merci de tout ce que tu as fait pour moi."
Après que Drake leur ait indiqué le chemin vers la sortie, Marie et sa mère quittèrent la chambre enchantée qui se referma derrière elles. Au bout de quelques instants, les deux femmes retrouvèrent la lumière du jour.
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