L'école des princesses : chapitre 88

88) Les difficultés d'une enseignante

Deux jours plus tard, lors du premier cours du soir, Marie donna des petits exercices à ses élèves sur les voyelles qu'ils avaient étudiées lors de la première leçon. La leçon du surlendemain fut consacrée au calcul. Au cours des semaines qui suivirent, la jeune fille utilisa la grande session du septième jour pour présenter de nouveaux concepts, notamment, l'apprentissage progressif des consonnes et des chiffres, tandis que les cours du soirs constituèrent essentiellement des séances d'exercices.
Malheureusement, Marie constata  très rapidement qu'elle ne parvenait pas à faire progresser sa classe. Les sessions du soir se révélèrent une grande source de frustration pour la jeune enseignante. Elle constatait l'absence de plusieurs de ses élèves. De plus, ceux qui venaient éprouvaient les plus grandes difficultés à se concentrer, allant parfois jusqu'à s'endormir en plein milieu du cours. Ainsi, Marie devait souvent refaire les séances d'exercices pendant les cours du septième jour, ce qui ralentissait considérablement l'avancée du programme d'enseignement. Mais elle n'en était guère surprise : pendant toute la journée, ses élèves devaient travailler à la ferme, aux champs ou à l'atelier avec leurs familles. Epuisés par le labeur de la journée, ils ne disposaient plus de l'énergie nécessaire pour travailler durant les cours du soir. Or, Marie savait qu'une éducation efficace nécessitait des sessions régulières et fréquentes d'enseignements, et qu'une leçon par semaine ne pourrait suffire. Mais cela impliquait d'expliquer à ses élèves et à leurs familles la nécessité pour eux de choisir entre l'éducation et les travaux du quotidien. Elle savait qu'elle rencontrerait alors de nombreuses réticences, car dans ce milieu, chaque bras compte, et la perspective de perdre une personne susceptible de participer au labeur ne susciterait guère d'enthousiasme. Néanmoins, elle savait qu'elle n'avait pas d'autre option pour mener à bien son projet, et décida de soumettre cette question lors de la réunion prévue à la fin du premier mois des classes. Marie reçut néanmoins un encouragement de poids lorsqu'elle en discuta avec la Francine et sa famille. Tous acceptèrent de bon coeur que Jeanne puisse consacrer l'essentiel de son temps à son éducation, même si cela les forçait à devoir se répartir ses tâches. Mais le soutien de ses hôtes ne suffisait pas à atténuer la profonde appréhension qu'elle ressentait.
Et, comme elle s'y attendait, son annonce de sessions de cours hebdomadaires supplémentaires suscita de nombreuses protestations chez les familles au cours de la réunion. Elles refusaient que l'éducation de leur fils ou de leur fille se fasse au détriment de l'ouvrage quotidien. Et Marie constata avec grande tristesse que ses élèves semblaient accepter que leurs familles exigeasses d'eux qu'ils cessent leur éducation : les uns semblaient soulagés, et même ceux qui semblaient souhaiter continuer restaient silencieux, n'osant pas s'opposer à leurs proches. Jusqu'au moment où une voix féminine se fit entendre :
"Non, moi, j'veux faire les cours avec la Marie. Vous parlez d'l'ouvrage, mais vot'ouvrage, c'est pas lui qui a fait qu'mon violeur a été puni. La Marie, elle était avec moi quand c'est arrivé, elle sait comment ça m'a fait mal. C'est elle, pas vous, qu'a fait l'boulot pour m'aider moi et les aut'. Et si ell' dit qu'son éducation, c'st important, et qu'sans elle, elle aurait pu rien faire, moi, j'la crois.
- C'est bien beau, Nicole, mais tu crois qu'les aut' vont faire ton boulot tandis qu'toi tu fais qu'rester assise à rien faire qu'écouter la Marie causer?
- Pasqu'vous croyez qu'les leçons, c'est facile? De d'voir apprendre plein d'choses que j'ai jamais vu avant, de d'voir écouter sans bouger pendant des heures? Quand l'cours est fini, j'suis souvent plus crevée qu'après l'travail. Parlez pas de c'que vous savez pas.
Mais même si c'est dur, moi j'veux continuer. Même si c'est pas facile, et pas toujours amusant. Mais la Marie a dit que l'éducation, c'est comme un arbre :  quand on l'plante faut attendre avant d'avoir les fruits, et faut beaucoup travailler avant. Et moi, j'veux voir les fruits de cette éducation"
Enhardis par le courage de Nicole, d'autres élèves, qui n'avaient pas osé s'exprimer auparavant, firent à leur tour part de leur volonté de continuer. La confiance qu'ils lui accordaient toucha profondément le coeur de Marie. Bientôt, les familles comprirent qu'elles risquaient de se brouiller définitivement avec leurs enfants si elles les forçaient à arrêter les leçons. Aussi, après avoir longuement discuté, elles s'accordèrent sur une position commune que le père de Nicole transmit à la jeune enseignante :
"Ecoute, la Marie. Ca s'ra pas facile de d'voir faire l'ouvrage des enfants. Mais on veut pas qu'ils nous aiment plus, pasqu'on les a pas laissé faire c'qui compte pour eux. Alors on veut bien qu'ils continuent les l'çons avec toi, si c'est si important. Mais y a quand même des conditions.
D'abord, pendant les récoltes d'l'été, on a b'soin d'tout l'monde. Donc, à c'moment là, pas d'leçons. Et c'est aussi pareil quand y aura les grandes fêtes, car là aussi, faut qu'tout l'monde soit à l'ouvrage. Et puis, surtout, on veut êt' sur qu'les enfants bossent, quand y vont aux leçons. Si tu vois qu'y sont fainéants, plus d'cours, et ils retournent faire l'boulot avec nous. On est d'accord?
- Bien entendu, approuva Marie avec enthousiasme. Merci encore de laisser cette chance à vos enfants
- C'est pour eux qu'on fait ça
- Dis moi la Marie, demanda le meunier, moi, pour mon fils, ça m'intéresse, tes leçons d'calcul. J'pense que ça pourrait nous aider pour l'ouvrage. Est c'qu'il peut v'nir juste pour le calcul, ou il faut qu'y vienne à toutes les leçons?
- Toute personne qui veut s'instruire est la bienvenue. Même si elle ne vient que pour certains cours, c'est toujours mieux que rien.
- Dans c'cas, avec les aut's commerçants du village, on va t'envoyer un d'nos enfants pour qu'il apprenne ça".
Finalement, la réunion se termina sur une victoire significative pour Marie. Même si il ne lui restait plus qu'une douzaine d'élèves dans sa classe, plus six supplémentaires pour les classes de calcul, son projet éducatif pouvait continuer.

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