L'école des princesses : chapitre 73

73) Retrouvailles avec la reine

Le lendemain, la grande salle du théâtre était déjà pleine à craquer quand le couple royal arriva et s'installa dans leur loge. Malgré la brièveté de son rôle, Marie ressentit autant de trac que lorsqu'elle interprétait le personnage principal. Elle parvint néanmoins à donner le meilleur d'elle-même. La représentation fut chaleureusement applaudie par le public, y compris le roi et la reine.
Le lendemain matin, M. de la Salle se rendit au palais royal où il avait été convoqué. A son retour, il appela M. Corcine et Marie dans son bureau.
"Marie, mon cher Maître, commença-t-il, je tiens d'abord à vous féliciter pour ce remarquable succès. Nous pouvons d'emblée programmer de nouvelles représentations pour les prochaines semaines. De plus, sachez que le couple royal m'a demandé d'organiser une séance privée d'"Horace et Calircé" au palais."
M. Corcine rougissait de plaisir; une invitation au palais royal représentait le plus grand honneur qu'une troupe de théâtre puisse recevoir.
"Je présume que Leurs Majestés ont pu apprécier les considérables améliorations que j'ai apportées par rapport à la version initiale qu'ils avaient vu auparavant
- Eh bien, répondit le directeur, d'une voix gênée, pas exactement. Si la reine a fort apprécié le spectacle, elle m'a avoué avoir ressenti une petite déception, car elle n'avait pas reconnu la pièce qu'elle avait tant aimé l'année précédente. Elle a formulé le désir de revoir "Horace et Calircé" dans la version originale de mademoiselle Fabre, dont le ton plus léger avait touché son coeur. Maître, consentiriez vous à accéder à la demande de Sa Majesté, je vous prie?"
Tandis que M. de la Salle prononçait ces mots, Marie fit un effort considérable pour ne pas montrer l'immense plaisir que lui apportait cette nouvelle, et malgré cela, elle ne put réprimer un petit sourire. De son côté, l'expression de M. Corcine s'assombrit considérablement, car il ressentit cette demande comme une humiliation personnelle, et une injure à sa conception du théâtre. Cependant, il savait fort bien qu'aucune troupe ne pouvait refuser une représentation privée au palais. Aussi, il fut contraint d'accepter la demande du directeur, tout en exigeant de minimiser autant que possible sa contribution à cette séance.
Toute joyeuse, Marie retourna dans sa chambre récupérer son manuscrit original, puis elle rejoignit le directeur dans la grande salle afin d'annoncer la nouvelle à la troupe. Celui qui s'en rejouit le plus se révéla bien évidemment M. Bournès, car il pourrait enfin jouer son rôle de la manière qu'il souhaitait l'interpréter. Les autres comédiens montrèrent un peu moins d'enthousiasme, entre autres car cela leur imposait de réapprendre leur rôle dans une version qu'ils prisaient moins. Néanmoins, ils accueillirent fort favorablement la nouvelle, du fait de l'honneur que représentait une telle invitation et aussi de la sympathie qu'ils ressentaient pour Marie. Armande se proposa même de lui rendre le rôle de Calircé et de jouer le rôle de la suivante, mais la jeune fille refusa, car elle appréciait beaucoup de voir le rôle principal de sa pièce interprété par une actrice qu'elle portait en grande estime. Soucieux de ménager M. Corcine,  M. Lemaître se proposa à la mise en scène, fort de sa longue expérience d'assistant. De plus, sa tâche serait facilitée du fait qu'il pourrait reprendre une grande partie des éléments de la version du dramaturge. Celui-ci lui accorda sans hésitation cette responsabilité.
Bientôt, les répétitions reprirent. Reprendre leur rôles sur un texte et un ton complètement différents  se révéla une étrange expérience pour les comédiens,  et cela d'autant plus que Marie, qui assistait M. Lemaître à la mise en scène, y introduisait l'influence de M. Polequin. En particulier,  elle accordait à ses partenaires une relative liberté par rapport à son texte, à condition que l'esprit de celui-ci soit respecté.

Ainsi, la version originale d'"Horace et Calircé" put être représentée devant le couple royal dix jours après la première. A la fin du spectacle, la reine demanda à s'entretenir en particulier avec Marie Fabre. Celle-ci, qui attendait ce moment depuis des semaines, ne se fit pas prier pour rejoindre la souveraine.
" Je tiens vraiment à vous remercier, d'être revenue au métier théâtral, même après avoir quitté la troupe de M. Polequin commença la reine. Je dois vous avouer que je désirais ardemment revoir votre pièce. Cela dit, j'ai été fort surprise quand j'ai appris, d'une part que vous aviez demandé à M. Corcine de réviser votre pièce que j'avais pourtant tant aimée dans sa version initiale, et d'autre part que vous n'aviez pas repris le rôle de Calircé que vous aviez pourtant interprété avec tant de talent, bien que je doive reconnaître que Mme Bernard se révéla tout aussi admirable dans le rôle.
- Votre Majesté, répondit Marie, afin d'avoir la possibilité de faire rejouer ma pièce, il me fallait impérativement l'accord de la troupe de l'Illustre Tragédie, et mon consentement aux révisions de M. Corcine en était la condition indispensable. De plus, l'honneur de travailler avec des comédiens aussi prestigieux valait bien de sacrifier le rôle principal, d'autant que j'ai écrit à mon intention ce rôle de suivante qui, bien que relativement mineur, me permettait néanmoins de chanter en duo avec Mme Bernard, et de partager quelques scènes comiques avec M. Bournès. Cependant, Votre Majesté, il me faut vous faire un aveu délicat : mon retour au théâtre était surtout motivé par mon espoir que la reprise d'"Horace et Calircé" attirerait votre attention et ainsi me permettrait de vous rencontrer à nouveau, . 
- Me rencontrer? En voici une étrange motivation. Et pourquoi le souhaitiez vous tant?
- Votre Majesté, à l'époque où je travaillais à la ferme de la famille de Jacques Guérin, j'ai été victime du crime le plus odieux. Un ignoble individu m'a fait enlever, séquestrer, et il a ... il m'a outragé de la pire manière en souillant mon honneur, en ... en me violant.
- Comment cela? Vous avez été victime d'un viol? Sachez que j'en suis profondément navrée et que je vous offre toute ma sympathie. Mais dans ce cas, pourquoi n'avoir pas fait appel à la justice du seigneur, comme c'est l'usage dans de telles circonstances? Pourquoi vous adresser à moi?
- Justement, Votre Majesté. Celui qui s'est rendu coupable de cet horrible forfait n'est autre que le seigneur lui-même. C'est le sire Gaston de Viersoul qui m'a violée. Et pas seulement moi, mais aussi, le même jour, une innocente paysanne. Et qui sait combien d'autres malheureuses ont été outragées par cet homme.
- Mademoiselle Fabre, vous devez savoir qu'un seigneur a la responsabilité de l'administration du fief qui lui est confié par le roi, et y exerce aussi la justice. Des accusations contre un tel personnage ne peuvent être portées à la légère.
- Votre Majesté, je vous jure que je ne raconte que la vérité. Croyez moi, je vous en supplie."
Tandis que Marie prononçait ces mots, son visage exprimait toute la souffrance et la détresse qu'elle avait éprouvées le jour où le sire de Viersoul avait abusé d'elle. En la regardant, la reine ne peut s'empêcher de ressentir un profond trouble, et cela d'autant plus que, pour une raison qu'elle ne pouvait s'expliquer, la jeune fille ranimait dans son âme le souvenir de sa fille disparue.
"Je vous crois, mademoiselle répondit la souveraine. Mais ce n'est pas suffisant pour faire arrêter M. de Viersoul, car il pourra aisément nier vos accusations, et face à la parole d'un seigneur, la vôtre risque de ne peser que bien peu.
- Vous avez raison, Votre Majesté. Cependant, j'ai longuement réfléchi à ce problème, et j'ai conçu un plan qui pourrait permettre de le confondre et ainsi, prouver sa culpabilité. Ecoutez-moi, je vous prie".
Pendant une demi-heure, Marie expliqua son idée à la reine.
"Mademoiselle, répondit celle-ci, je dois admettre que votre stratégie pourrait effectivement avoir une chance de porter ses fruits. Néanmoins, vous comprendrez aisément qu'il me sera nécessaire d'obtenir l'accord de mon royal époux. Sachez cependant que je ferai tout mon possible de le persuader, car un seigneur qui outrage ainsi ses sujets est indigne de son rang et mérite les plus sévères châtiments
- Je vous remercie du plus profond de mon coeur, Votre Majesté, pour votre aide et votre soutien"

Et sur, ces mots, Marie quitta la reine pour rejoindre ses partenaires. 




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