L'école des princesses : chapitre 71

71) Révision d'"Horace et Calircé"

Pendant les jours qui suivirent, Marie se consacra à la réécriture de sa pièce, ne sortant de sa chambre que pour une promenade quotidienne en ville, les repas avec la troupe et lorsque M. Corcine requérait sa présence. Outre l'écriture des dialogues parlés, la jeune fille ajouta aussi quelques personnages, d'une part son rôle de suivante, mais aussi quelques personnages de compagnons d'Horace et de membres de la cour de Sarcile, afin de pouvoir inclure toute la troupe de l'Illustre Tragédie dans la distribution. Pour les scènes de Vadius, elle demanda régulièrement à M. Bournès de lui rendre visite dans sa chambre, afin qu'elle puisse adapter le personnage aux spécificités de son jeu comique.


Enfin, au bout d'une semaine, elle compléta son manuscrit. Elle le montra d'abord à Armande Bernard, afin de s'assurer que son personnage lui convenait. Après avoir lu la nouvelle version de la pièce, et au grand plaisir de Marie, la grande comédienne se déclara satisfaite de son rôle et lui témoigna chaleureusement son désir de répéter avec elle les scènes chantées. Encouragée par les compliments de Mme Bernard, la jeune fille chercha M Corcine afin de lui présenter la nouvelle version de sa pièce. Elle retrouva le dramaturge dans la grande salle, où il supervisait la préparation des décors pour la représentation de la soirée, et lui donna son manuscrit. M. Corcine informa la jeune fille qu'il le lirait après le spectacle.

Le lendemain, Marie était à peine réveillée qu'elle entendit frapper à sa porte. Elle reconnut la voix de M. Corcine qui lui demanda de venir le rejoindre au plus vite dans sa chambre. La jeune fille devina qu'il souhaitait lui parler de sa pièce, et se prépara pour rencontrer le dramaturge, peu rassurée par le ton abrupt de sa convocation. Lorsqu'elle le rejoignit, M. Corcine lui tendit son manuscrit et lui dit d'un ton sévère :
"Mademoiselle, j'ai lu les deux premières pages de votre texte, et je puis déjà vous informer que votre travail ne me convient absolument pas; je refuse de mettre en scène votre pièce telle qu'elle est ainsi écrite."
Le visage de Marie ne put cacher la déception et le découragement qu'elle ressentit en entendant ces paroles, qui récompensaient bien mal tout le travail qu'elle avait effectué pendant la semaine précédente. Cependant, mobilisant tous ses efforts pour garder son calme, elle demanda au dramaturge :
"Maître, auriez vous l'amabilité de me dire pourquoi mon manuscrit suscite votre désapprobation, alors que vous n'en avez lu que les premières pages?
- Je n'avais pas besoin d'en lire plus; le problème se révélait de manière évidente dès les premières lignes.
- Et quel est-il?
- Mademoiselle, votre pièce raconte un épisode mythologique; or, un texte en vers s'impose pour un tel sujet ; votre choix de la prose ne peut être toléré.
- Maître, s'il est exact que ma pièce évoque le mythe d'Horace et Calircé, il n'en demeure pas moins vrai que j'ai choisi d'aborder le thème sur un ton léger et comique. Aussi l'écriture en prose, qui est l'usage pour les comédies, se révèle tout à fait cohérent avec ce choix.
- Oui, et je vous ai déjà indiqué que je n'approuvais que fort peu cette insistance sur les effets bouffons. Vous ne racontez pas le mythe d'Horace et Calircé : vous le ridiculisez. Or, je ne souhaite pas présenter à mon public une parodie ; la confrontation entre le courageux héros et la perfide enchanteresse mérite mieux que cela. Et seule une écriture en vers peut rendre justice à un tel récit.
- Mais, Maître, non seulement je n'ai pas l'habitude d'écrire en vers, mais en plus ce ton sérieux que vous souhaitez ne correspond absolument pas à l'esprit dans lequel j'ai écrit ma féérie.
- Je me doute bien qu'une auteur débutante telle que vous ne démontre guère d'habileté dans l'art de la versification. Aussi, je vous propose de m'en occuper moi-même ; en échange, je demande à être crédité comme co-auteur. De toute façon, en vertu de notre accord, j'ai la possibilité d'effectuer toutes les révisions que je souhaite. Si vous souhaitez que votre féerie soit représentée par ma troupe, vous devez accepter toutes mes conditions"
Marie s'efforça au maximum de contenir le dépit et la colère qui remplissaient son coeur. Elle ne comprenait que trop bien que le dramaturge planifiait de s'approprier sa pièce, en y introduisant toutes les caractéristiques du style corcinien. Mais elle connaissait tout autant son véritable objectif : attirer l'attention de la reine grâce à des représentations de sa pièce ; aussi elle accepta sans contester davantage les conditions de M. Corcine ; de plus, en gardant un statut de co-auteur, elle conservait des droits pour décider des représentations de la version en vers. Elle demanda seulement à garder le manuscrit et le statut d'unique auteur du texte en prose, ce que le dramaturge lui accorda sans problème, car jugeant cette version sans intérêt.

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