L'école des princesses : chapitre 70
70) Représentation de l'Illustre Tragédie et négociations entre Marie et Mme Bernard
Après avoir averti Drake de sa situation et pris un premier repas en compagnie de la troupe, Marie s'installa à une place que lui avait réservée M. Corcine afin de suivre le spectacle.
A l'heure prévue, devant un public nombreux, la représentation commença. La pièce programmée s'intitulait "Louis X", un drame d'inspiration historique, qui relatait les épisodes les plus dramatiques du règne d'un lointain prédécesseur du père de Marie, et en particulier ses conflits avec certains nobles du royaume qui contestaient sa légitimité. Une intrigue secondaire racontait les aventures peu glorieuses du prince héritier avec un vieux bandit ivrogne, fort maladroit, mais truculent. Marie ne connaissait pas cette pièce qui avait probablement été écrite après sa rencontre avec Drake. Cependant, elle reconnut immédiatement le style corcinien, autant dans l'écriture du texte, en particulier sa grande habileté dans la versification, que dans l'organisation de la trame dramatique. Elle admira la qualité tant de la mise en scène que de l'interprétation. M. Corcine tirait avantageusement parti du nombre important de ses comédiens ainsi que des décors à sa disposition pour reconstituer des scènes de batailles remarquablement réalistes. Tous les interprètes jouaient impeccablement leur rôle, en particulier l'auteur lui-même dans le rôle du roi Louis X, M. Lemaître dans celui du prince Charles et bien sûr M. Bournès dans celui du brigand Boivin. La réputation d'excellence de l'Illustre Tragédie n'était en aucun cas usurpée, et Marie se joignit sans hésitation au reste du public au moment des applaudissements. Elle ne pouvait qu'admettre son arrogance dans sa démarche d'imposer sa modeste pièce au programme d'une troupe si talentueuse.
Après le départ du public, et une fois la scène vidée de ses décors et accessoires, M. Corcine vint retrouver la jeune fille :
"Mademoiselle Fabre, j'ai remarqué vos applaudissements pendant la représentation : il semble que vous êtes capable d'apprécier du vrai théâtre.
- Maître, je ne peux que m'incliner fort modestement face au remarquable talent dont j'ai eu l'honneur d'être spectatrice ce soir, et cela, à tous les niveaux.
- A présent, je suis certain que vous mesurez l'extraordinaire honneur que représente mon consentement à consacrer de mon temps et de mon attention à votre petite comédie.
- En effet, Maître, et croyez que je ne ménagerai pas mes efforts pour me montrer digne du privilège dont vous me faites bénéficier."
Les louanges sincères de Marie parvinrent à adoucir quelque peu l'attitude de M. Corcine à son égard.
"Allez, mademoiselle, il est temps de vous reposer, car vous devrez commencer dès demain le travail de révision. Je vous donne une semaine pour m'apporter votre manuscrit. J'ai fait apporter dans votre chambre du papier, des plumes et de l'encre.
- Je m'appliquerai de mon mieux à vous satisfaire, Maître"
Sur ces paroles, la jeune fille retourna dans sa petite chambre pour y passer sa première nuit.
Le matin suivant, Marie se réveilla avant l'aube et se mit immédiatement à l'ouvrage. Grâce à ses souvenirs des nombreuses représentations d'"Horace et Calircé", la jeune fille reconstitua les répliques qui s'adaptaient le mieux au caractère et à la situation de chaque personnage. Au bout d'une heure, elle interrompit son travail pour rejoindre la troupe qui avait déjà commencé les répétitions, et ainsi signaler à Armande Bernard qu'elle pouvait se mettre à sa disposition pour leur entretien. Marie avait déjà échafaudé un plan pour inclure la tragédienne dans la distribution d'"Horace et Calircé" tout en se réservant un rôle pour elle-même, mais elle souhaitait au préalable son accord avant de mettre ce projet à exécution. La jeune fille attendit patiemment un moment opportun pour déclencher l'entretien avec Mme Bernard. Finalement, cette dernière se chargea elle-même de provoquer l'occasion, car, ayant remarqué Marie dans la salle, elle s'adressa à ses partenaires après avoir fini de répéter une scène :
"Mes amis, pouvez vous continuer sans moi pendant un moment? Cette jeune personne semble impatiente de me parler et je ne souhaite pas la faire attendre plus longtemps" continua-t-elle en tournant son regard vers Marie qui ne put réprimer un rougissement embarrassé.
Armande Bernard amena la jeune fille jusqu'à sa chambre.
"Alors, mademoiselle Fabre, commença-t-elle, de quoi souhaitez vous discuter avec moi ?
- Madame, je souhaite d'abord exprimer mon admiration face à votre talent. Votre interprétation de la reine Isabelle de Barol mérite les plus grands éloges.
- Je vous remercie ; mais pouvez vous en venir au fait, je vous prie?
- Voilà : M. Corcine, en échange de son accord pour mettre en scène ma pièce, a exigé que vous y disposiez d'un rôle important. Or, le seul rôle féminin qui puisse satisfaire cette condition est celui de Calircé que j'avais écrit à mon intention.
- Vous comprenez fort bien que les circonstances ne vous permettent pas de choisir à votre convenance, et que le rôle féminin principal de votre féérie, en l'occurrence, celui de Calircé, me revient de droit. Sachez que je suis une artiste complète, et que mes compétences au chant sont amplement suffisantes pour satisfaire aux exigences requises pour interpréter le personnage.
- Je n'en doute pas, madame. Et c'est pourquoi j'ai décidé de remanier ma pièce en y ajoutant un personnage féminin supplémentaire, une jeune suivante de la magicienne Calircé, qui l'assisterait dans ses sinistres projets. Elle accueillerait les victimes de l'enchanteresse puis en disposerait, une fois celles-ci transformées en animaux. Ainsi, je serai en mesure de participer à l'interprétation de la pièce sans vous disputer le rôle principal. De plus, j'espérais, avec ce personnage, pouvoir joindre mes modestes talents musicaux au vôtre.
- Voilà une initiative fort intéressante. Vous avez mon accord de principe pour remanier votre pièce dans ce sens. Lorsque vous aurez terminé votre travail, je jugerai si je suis satisfaite du rôle qui m'est destiné.
- Je vous remercie, madame, et espère ne point décevoir vos attentes
- J'y compte bien. Je dois maintenant vous laisser, car je dois rejoindre mes partenaires pour répéter la représentation de ce soir"
Et sur ces mots, les deux femmes sortirent de la pièce ; Mme Bernard rejoignit la grande salle tandis que Marie retourna dans sa chambre.
Après avoir averti Drake de sa situation et pris un premier repas en compagnie de la troupe, Marie s'installa à une place que lui avait réservée M. Corcine afin de suivre le spectacle.
A l'heure prévue, devant un public nombreux, la représentation commença. La pièce programmée s'intitulait "Louis X", un drame d'inspiration historique, qui relatait les épisodes les plus dramatiques du règne d'un lointain prédécesseur du père de Marie, et en particulier ses conflits avec certains nobles du royaume qui contestaient sa légitimité. Une intrigue secondaire racontait les aventures peu glorieuses du prince héritier avec un vieux bandit ivrogne, fort maladroit, mais truculent. Marie ne connaissait pas cette pièce qui avait probablement été écrite après sa rencontre avec Drake. Cependant, elle reconnut immédiatement le style corcinien, autant dans l'écriture du texte, en particulier sa grande habileté dans la versification, que dans l'organisation de la trame dramatique. Elle admira la qualité tant de la mise en scène que de l'interprétation. M. Corcine tirait avantageusement parti du nombre important de ses comédiens ainsi que des décors à sa disposition pour reconstituer des scènes de batailles remarquablement réalistes. Tous les interprètes jouaient impeccablement leur rôle, en particulier l'auteur lui-même dans le rôle du roi Louis X, M. Lemaître dans celui du prince Charles et bien sûr M. Bournès dans celui du brigand Boivin. La réputation d'excellence de l'Illustre Tragédie n'était en aucun cas usurpée, et Marie se joignit sans hésitation au reste du public au moment des applaudissements. Elle ne pouvait qu'admettre son arrogance dans sa démarche d'imposer sa modeste pièce au programme d'une troupe si talentueuse.
Après le départ du public, et une fois la scène vidée de ses décors et accessoires, M. Corcine vint retrouver la jeune fille :
"Mademoiselle Fabre, j'ai remarqué vos applaudissements pendant la représentation : il semble que vous êtes capable d'apprécier du vrai théâtre.
- Maître, je ne peux que m'incliner fort modestement face au remarquable talent dont j'ai eu l'honneur d'être spectatrice ce soir, et cela, à tous les niveaux.
- A présent, je suis certain que vous mesurez l'extraordinaire honneur que représente mon consentement à consacrer de mon temps et de mon attention à votre petite comédie.
- En effet, Maître, et croyez que je ne ménagerai pas mes efforts pour me montrer digne du privilège dont vous me faites bénéficier."
Les louanges sincères de Marie parvinrent à adoucir quelque peu l'attitude de M. Corcine à son égard.
"Allez, mademoiselle, il est temps de vous reposer, car vous devrez commencer dès demain le travail de révision. Je vous donne une semaine pour m'apporter votre manuscrit. J'ai fait apporter dans votre chambre du papier, des plumes et de l'encre.
- Je m'appliquerai de mon mieux à vous satisfaire, Maître"
Sur ces paroles, la jeune fille retourna dans sa petite chambre pour y passer sa première nuit.
Le matin suivant, Marie se réveilla avant l'aube et se mit immédiatement à l'ouvrage. Grâce à ses souvenirs des nombreuses représentations d'"Horace et Calircé", la jeune fille reconstitua les répliques qui s'adaptaient le mieux au caractère et à la situation de chaque personnage. Au bout d'une heure, elle interrompit son travail pour rejoindre la troupe qui avait déjà commencé les répétitions, et ainsi signaler à Armande Bernard qu'elle pouvait se mettre à sa disposition pour leur entretien. Marie avait déjà échafaudé un plan pour inclure la tragédienne dans la distribution d'"Horace et Calircé" tout en se réservant un rôle pour elle-même, mais elle souhaitait au préalable son accord avant de mettre ce projet à exécution. La jeune fille attendit patiemment un moment opportun pour déclencher l'entretien avec Mme Bernard. Finalement, cette dernière se chargea elle-même de provoquer l'occasion, car, ayant remarqué Marie dans la salle, elle s'adressa à ses partenaires après avoir fini de répéter une scène :
"Mes amis, pouvez vous continuer sans moi pendant un moment? Cette jeune personne semble impatiente de me parler et je ne souhaite pas la faire attendre plus longtemps" continua-t-elle en tournant son regard vers Marie qui ne put réprimer un rougissement embarrassé.
Armande Bernard amena la jeune fille jusqu'à sa chambre.
"Alors, mademoiselle Fabre, commença-t-elle, de quoi souhaitez vous discuter avec moi ?
- Madame, je souhaite d'abord exprimer mon admiration face à votre talent. Votre interprétation de la reine Isabelle de Barol mérite les plus grands éloges.
- Je vous remercie ; mais pouvez vous en venir au fait, je vous prie?
- Voilà : M. Corcine, en échange de son accord pour mettre en scène ma pièce, a exigé que vous y disposiez d'un rôle important. Or, le seul rôle féminin qui puisse satisfaire cette condition est celui de Calircé que j'avais écrit à mon intention.
- Vous comprenez fort bien que les circonstances ne vous permettent pas de choisir à votre convenance, et que le rôle féminin principal de votre féérie, en l'occurrence, celui de Calircé, me revient de droit. Sachez que je suis une artiste complète, et que mes compétences au chant sont amplement suffisantes pour satisfaire aux exigences requises pour interpréter le personnage.
- Je n'en doute pas, madame. Et c'est pourquoi j'ai décidé de remanier ma pièce en y ajoutant un personnage féminin supplémentaire, une jeune suivante de la magicienne Calircé, qui l'assisterait dans ses sinistres projets. Elle accueillerait les victimes de l'enchanteresse puis en disposerait, une fois celles-ci transformées en animaux. Ainsi, je serai en mesure de participer à l'interprétation de la pièce sans vous disputer le rôle principal. De plus, j'espérais, avec ce personnage, pouvoir joindre mes modestes talents musicaux au vôtre.
- Voilà une initiative fort intéressante. Vous avez mon accord de principe pour remanier votre pièce dans ce sens. Lorsque vous aurez terminé votre travail, je jugerai si je suis satisfaite du rôle qui m'est destiné.
- Je vous remercie, madame, et espère ne point décevoir vos attentes
- J'y compte bien. Je dois maintenant vous laisser, car je dois rejoindre mes partenaires pour répéter la représentation de ce soir"
Et sur ces mots, les deux femmes sortirent de la pièce ; Mme Bernard rejoignit la grande salle tandis que Marie retourna dans sa chambre.
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