L'école des princesses : chapitre 60

60) Débat entre une princesse et des dragons

Après le repas, les cinq dragons et la princesse formèrent un cercle et poursuivirent leur conversation.
"Mademoiselle Marie, commença Kazuladon, Drake nous a beaucoup parlé du monde des humains. Cependant, nous serions curieux d'en savoir plus sur le mode de vie de vos grands dirigeants ; en tant que princesse, vous avez certainement bénéficié d'une perspective à laquelle mon frère n'a pas eu accès"
Et la jeune fille commença à raconter en détail son enfance, notamment son éducation par ses précepteurs
"Un élement suscite mon étonnement, l'interrompit Akairyuu. D'après votre récit, seules les enfants des familles riches semblent bénéficier d'une instruction approfondie. Pourquoi seulement eux, et pas tous les enfants?
- Mais parce qu'une telle éducation coûte cher, et que les familles pauvres n'ont pas les moyens de la payer. De plus, les enfants des paysans sont trop occupés à aider leurs parents pour les travaux à la ferme ou aux champs pour avoir le temps d'être éduqués.
- Mais l'éducation ne devrait pas être un privilège, mais un droit. Chez nous les dragons, tous nos enfants sans exception reçoivent une éducation complète. Veiller à l'instruction de son enfant constitue l'une des plus importantes responsabilités qu'un parent se doit d'assumer.
- Je ne peux qu'approuver une telle démarche. Mais malheureusement, dans mon royaume, nous ne disposons pas d'un système éducatif accessible à tous.
- C'est regrettable, déplora Qinglong. Une société ne peut bien fonctionner que si tous ses membres bénéficient d'une bonne éducation. Nous n'aurions jamais pu maintenir la cohésion de la nôtre si nous n'avions pas veillé à l'instruction des générations futures."
La princesse ne mesurait que trop bien la justesse de ces dernières paroles. Elle se souvenait combien l'absence d'éducation des paysans les rendaient vulnérables face à des seigneurs tyranniques tels que le sire de Viersoul. Elle en avait elle-même payé le prix fort.
Cependant, pour changer de sujet, elle poursuivit son récit en évoquant les rencontres entre ses parents et les nobles du royaume, les souverains voisins et, bien sûr, le mariage arrangé qui avait été décidé pour elle :
"Je suis profondément choquée, s'indigna Kazuladon, que vos parents aient pu considérer comme acceptable de vous marier uniquement à des fins politiques ou économiques. Drake a eu bien raison de vous arracher à cette ignominie.
- J'ai aussi été soulagée d'échapper à l'horrible fiancé que mes parents me destinaient, répondit la princesse. Mais je suis bien forcée de reconnaître que, dans de nombreux cas, ces mariages arrangés ont permis d'apporter la paix entre des royaumes ou des duchés, et ainsi, de sauver de nombreuses vies.
 - Cela est ridicule, s'écria Smaugnir. La paix ne devrait pas dépendre d'un mariage entre deux héritiers, mais de la prise de conscience qu'une guerre entraîne pour les pays qui la mènent beaucoup de destruction, qui dépasse de très loin les bénéfices qu'elle pourrait apporter.
- Mais parfois, les guerres sont justement motivées parce qu'un pays porte un préjudice majeur à l'économie d'un autre et, de ce fait, menace la survie de sa population, protesta la princesse.
- Effectivement, concéda Akairyuu. Cependant, le pays affaibli a besoin d'alliés afin de pouvoir gagner la guerre et ainsi améliorer sa situation. Et dans ce cas, une telle alliance peut utiliser des moyens de pression afin de faire entendre raison au pays indélicat sans que les populations ne soient forcées de s'entretuer.
- Bien des souverains, dont mes parents, choisissent autant que possible ces voies diplomatiques que vous évoquez. Malheureusement, d'autres préfèrent utiliser la force militaire, et dans ce cas, l'adversaire est contraint à faire de même.
- Je comprends que dans ces cas, la guerre devient inévitable, reconnut Qinglong. Mais il est tout aussi évident que le dirigeant qui privilégie la guerre plutôt que la négociation est un criminel indigne de son rang et de ses responsabilités.
- Un autre élément me surprend chez les humains, continua Akairyuu. Le mâle semble être au centre de la cellule familiale.
- Ce n'est donc pas le cas chez les dragons? s'étonna la princesse.
- Non; chez les dragons, la femelle pondeuse est celle qui dirige le clan familial. Nous n'avons pas de concept de "père" : mes trois enfants, nés chacun à près de cinquante années d'intervalle, ont été élevés par mon frère et moi. Leurs géniteurs mâles ne les connaissent pas : pour chacun d'entre eux, leurs enfants sont ceux de leur soeur.
- Smaugnir, Kazuladon et Drake sont de géniteurs différents?
- Oui. Nous tentons d'éviter autant que possible que plusieurs dragons soient issus de deux géniteurs identiques, afin d'assurer une diversité maximale.
- Par contre, reprit Qinglong, nous considérons que les mâles ont le devoir d'élever et d'éduquer leurs enfants; et je suis fier d'avoir assuré ma mission pour mes chers petits.
- Je comprends, répliqua la princesse ; ainsi, chez vous, les figures parentales sont les membres d'une même fratrie.
- En effet, répondit Akairyuu. Ainsi, nous sommes assurés du lien familial entre tous les membres de chaque clan.
- Cela dit, continua Qinglong, même en admettant qu'un modèle familial centré sur le géniteur mâle puisse fonctionner correctement, d'après votre description, l'époux qui vous était promis ne semblait pas un choix fort judicieux.
- Et comment, approuva la princesse ; en particulier, je ne supportais pas son comportement envers les serviteurs du palais : sous prétexte qu'il était prince, il se croyait meilleur que les autres, et pouvant disposer des gens comme bon lui semblait.
- Mais comment vouliez vous qu'il en fût autrement? s'écria Kazuladon. Votre société est tellement hierarchisée avec, en particulier, des individus qui bénéficient de richesse, de statut social et même de pouvoir politique par la seule vertu de leur naissance. Dans de telles conditions, les personnes de "haut rang" seront toutes naturellement disposées à mépriser celles de rang inférieur.
- Je confirme, renchérit Drake. Et c'est pourquoi je me suis tant intéressé à Marie; parce que justement, bien qu'elle fût princesse, elle traitait toutes les personnes qu'elle connaissait avec un respect égal, sans aucune discrimination en fonction du statut social. Ce comportement la rendait très populaire auprès de ses sujets. Une telle jeune fille méritait mieux qu'un mariage arrangé avec un prince arrogant; et je savais qu'elle serait attirée par ma proposition de découvrir son royaume et ses sujets comme je l'avais fait moi-même auparavant
- Et c'est ainsi, poursuivit la jeune fille que Drake devint pour moi un formidable précepteur et ami. Mais j'ai tout autant appris d'autres personnes de valeur que j'ai eu le bonheur de rencontrer : par exemple, les comédiens de la Compagnie de la Libre Comédie, notamment Jacques, et puis aussi la Francine à la ferme. Je leur suis tant redevable.
- Marie, dit Kazuladon, il est regrettable que dans ton royaume, les femmes ne puissent hériter du trône, car je suis sûre que tu pourrais devenir une remarquable souveraine.
- Je vous remercie pour cet aimable compliment. Mais je ne me sentirais pas encore prête à régner : cela implique tant de responsabilités. J'aurais encore bien à apprendre avant de pouvoir les assumer.
- Ta réponse, qui prouve ton humilité, ne fait que confirmer mon impression" conclut la dragonne verte.
Pendant quelques instants, tous se turent. Puis Drake rompit le silence, et s'adressa aux membres de sa famille
"Après cette forte intéressante conversation, je vous propose que nous fassions visiter à Marie le Pays Enchanté. Avant notre arrivée à la grotte, nous n'avons pu visiter que quelques sites. Il reste encore bien des lieux remarquables à lui montrer. Vous pourriez l'emmener sur des sites que vous connaissez mieux que moi.
- Voilà une suggestion forte intéressante que je ne peux qu'approuver, répondit Akairyuu. Cependant, nous ne lui ferons visiter que la vallée principale. Les autres régions du Pays Enchanté présentent bien trop de dangers, et je ne souhaite pas que nous fassions courir des risques inutiles à notre invitée.
-Mais d'abord on fait la sieste, grogna Smaugnir. J'ai envie d'un peu dormir avant de devoir voler à travers la vallée.
- Bien sûr, fils. Un peu de repos nous fera le plus grand bien. Y consens tu, Marie?
- Evidemment. Nous partirons après"

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