L'école des princesses : chapitre 44
44) Le jour d'après
Le lendemain, Marie et la Francine partirent ensemble de la ferme. Chaque jour, la paysanne devait marcher près d'une heure afin de rejoindre les champs, et elle souhaita profiter de ce temps pour permettre à la jeune fille de lui parler de son expérience et de ses souffrances :
"Marie, si tu veux causer avec moi de c'qui s'est passé, c'est l'moment : les enfants sont pas là, et on est ent' femmes.
- Merci, bonne mère. L'Antoine a dû vous raconter comment les soldats du seigneur m'ont forcée à les suivre. Ils m'ont conduite au château du seigneur. Il y avait une autre jeune fille avec moi. Cet homme horrible nous regardait comme si on était des bêtes, et puis... et puis, on nous a conduites dans cette chambre, sans habits... et après, le seigneur a saisi ma compagne ... ces cris dans la chambre, je m'en souviens encore, son absence totale de pitié... et puis, j'ai dû entrer à mon tour, et là... là... je n'arrive plus à trouver mes mots... et après on a été jetées dehors, comme un objet cassé inutile... Bonne mère, comment peut on laisser faire des horreurs pareilles?
Marie n'arrivait plus à retenir ces sanglots pendant qu'elle prononçait ces paroles. La Francine lui répondit:
"Ma pauv' Marie, ces "horreurs", comme tu dis, c'est l'seigneur qui profite de son droit. Quand j'avais ton âge, j'y suis passé aussi. L'seigneur de c'temps, c'tait son père. Et j'étais pas la seule. Dans l'village, presque toutes y sont passés. Sûr, personne n'aimait ça, mais on pouvait rien faire. Quand l'fils est d'venu, seigneur, il avait promis, lorsqu'il s'maria de ne plus prendre son droit. Et depuis deux ans, les filles ont été tranquilles. Quand t'es arrivée, j'pensais que ces saletés, c'était terminé. J'aurais dû savoir que les promesses des seigneurs, ça vaut rien. Pardon, Marie, j'aurais dû t'parler d'ça. Mais j'pensais, j'espérais qu'c'était fini. Et puis, tu voulais tellement aider l'Jacquot, j'ai pas osé... Pardon, pardon"
En disant ces mots, la Francine pleurait à son tour. Marie ne put s'empêcher de la consoler
"Bonne mère, vous n'êtes pas responsable de l'ignominie de ces hommes. Vous n'avez aucune raison de vous excuser. Mais je ne comprends pas. Vous me parlez de "droit du seigneur". Mais aucune loi ne donne aux seigneurs le droit d'abuser des femmes dans leur fief, et d'en user comme leur propriété. Cet homme ne profite pas d'un quelconque droit ; ses actes sont criminels.
- Marie, ici, c'est l'seigneur qui fait la loi. Donc, s'il veut faire une loi qui lui permet d'coucher avec toutes les filles du pays, qui va lui dire non? Il est le maître.
- Mais, bonne mère, le seigneur n'est pas tout puissant. Il est sous l'autorité du roi, et il doit se soumettre aux lois de son souverain.
- Le roi? Il est loin l'roi. Et il va pas s'intéresser à des pauv' paysans, si loin d'chez lui.
- Vous ne pouvez pas envoyer quelqu'un pour vous plaindre du seigneur devant le roi?
- Et comment? Ca a déjà été dur de prévenir le Jacquot qu'l'Antoine était blessé, et on avait d'la chance qu'il passe par là à c'moment. Alors, aller voir le roi. C'est des semaines de marche. Un paysan peut pas laisser son champ pendant tout c'temps.
- Mais alors, si vous ne pouvez abandonner les champs, au moins écrire une lettre de plainte au roi et l'envoyer.
- Ecrire? Mais ici personne sait lire ou écrire. On passe l'temps à travailler pour pouvoir manger ; on n'a pas l'temps d's'instruire. Et puis, y a personne pour nous apprendre
- Avez vous pensé à vous révolter?
- Marie, l'seigneur a des hommes armés et entraînés. En face, on fait pas l'poids. Si on essayait d'résister, ce serait encore pire. Et même si on gagnait cont' lui, qui dit qu'après, l'nouveau s'rait pas pire? Quand l'fils a remplacé le père, il a dit que ce serait mieux pour nous. Et on voit c'qui s'est passé
- Mais alors, qu'est ce qu'on fait après ... après ça?
- C'qu'on fait? On continue à vivre, voilà c'qu'on fait. Quand ça m'est arrivé, les p'tis étaient déjà nés. J'pouvais pas rester à pleurer, car y'avait les mômes à nourrir. Alors, fallait faire l'ouvrage, tous les jours, comme si rien s'était passé. Même quand j'avais mal, même quand j'me rappelais c'que c'te charogne m'avait fait, il fallait continuer, tous les jours. Fallait travailler, s'occuper des gosses, de mon homme, des bêtes, tout. Car faut pas qu'ces salauds pensent qu'ils ont gagné, qu'ils nous ont brisés. Faut qu'on leur montre que c'est pas eux les plus forts. Alors on vit, et surtout, on cherche à être heureux à nouveau. On savoure toutes les joies qu'cette vie peut apporter, car on sait y en a pas tant qu'ça, et qu'c'est précieux. J'peux pas te dire autre chose, Marie. Mais j'peux t'soutenir. Car, c'qui aide à continuer, c'est quand la famille et les amis sont là pour vous. L'Antoine, quand c'est arrivé, il a souffert aussi. Mais il m'a jamais rien r'proché, il savait qu'c'était pas ma faute, et il a été là pour moi, m'a soutenu et m'consolait quand j'pleurais. C'est qu'il m'aime, l'Antoine, et avoir un homme qui vous aime comme ça, c'est c'qui y a d'plus rare et précieux. Ma p'tite Marie, tant que tu seras avec nous, si t'a besoin d'causer, viens m'voir. Dès que j'aurai un peu d'temps, j'serai là pour toi".
Marie était horrifiée et attristée par les paroles de la paysanne. Elle prenait conscience que son horrible aventure était considérée comme un évènement banal, une souffrance parmi d'autres dans la vie de ces pauvres gens. Même la Francine avait subi ce supplice, et cette pensée remplissait de tristesse le coeur de la jeune fille. Marie était affligée du ton résigné de son amie quand elle évoquait ces odieuses actions. Mais elle ne comprenait que trop bien à quel point ces seigneurs profitaient de la vulnérabilité des paysans sous leur autorité pour commettre leurs forfaits. Et pourtant elle voyait que malgré cela, la Francine continuait à vivre, à travailler, à soutenir sa famille, sans se laisser submerger par le désespoir. De plus, la bonne paysanne lui offrait son soutien, et son affection. Marie ne pouvait qu'admirer le courage et la bonté de la Francine, et souhaitait suivre cet exemple. La jeune fille n'allait pas laisser ce noble brutal la détruire par ses immondes actions.
"Bonne mère, dit-elle, merci de m'avoir écoutée, cela a été important pour moi, et merci de votre soutien. Mais maintenant, je dois retourner à la ferme pour reprendre mon ouvrage. A ce soir.
- A c'soir, Marie. Prends bien soin d'toi"
Et juste avant de se séparer, les deux femmes s'enlacèrent pendant quelques instants.
Cependant, Marie restait encore profondément atteinte par le traumatisme qu'elle avait subi. Elle ne pouvait pas laisser un tel forfait impuni, mais elle savait qu'elle ne pourrait rien faire sans aide. Aussi, elle profita du chemin du retour pour s'isoler quelques instants, afin de contacter Drake avec son médaillon :
"Drake? Es tu là? Réponds moi, je t'en prie
- Je suis là, Marie. Ton visage et ta voix semblent exprimer une profonde détresse. Que se passe t-il?
- Je ne peux pas t'en parler dans ces conditions, par le médaillon. J'ai vraiment besoin de te voir, si cela est possible pour toi.
- Marie, j'ai appris il y a quelques semaines que tu avais quitté ta compagnie théâtrale pour travailler dans une ferme. Aussi, dès que j'ai pu, j'ai rejoint la troupe afin de leur demandais où tu habitais. Grâce aux indications de Jacques et à des cartes du royaume, j'ai pu te repérer, et depuis une semaine, j'ai pris la route afin de te revoir. Si tout va bien, je devrais arriver dans ton village d'ici quelques jours. A ce moment, je ne souhaitais qu'avoir le plaisir de te revoir, tout en profitant de la saison de la fenaison et des récoltes pour trouver du travail. Mais quand je te vois et t'entends maintenant, je ne peux m'empêcher de m'inquiéter.
- Drake, je te raconterai tout à ton arrivée. Merci du fond du coeur de ta sollicitude, et j'attends ta venue avec impatience"
Après avoir prononcé ces mots, Marie ferma le médaillon, et retourna à la ferme. La nouvelle de l'arrivée prochaine de Drake lui avait apporté un profond réconfort, car elle savait qu'il lui apporterait tout l'aide et le soutien dont elle aurait besoin. Forte de cet espoir, elle reprit son travail avec la même énergie qu'avant son viol.
Le lendemain, Marie et la Francine partirent ensemble de la ferme. Chaque jour, la paysanne devait marcher près d'une heure afin de rejoindre les champs, et elle souhaita profiter de ce temps pour permettre à la jeune fille de lui parler de son expérience et de ses souffrances :
"Marie, si tu veux causer avec moi de c'qui s'est passé, c'est l'moment : les enfants sont pas là, et on est ent' femmes.
- Merci, bonne mère. L'Antoine a dû vous raconter comment les soldats du seigneur m'ont forcée à les suivre. Ils m'ont conduite au château du seigneur. Il y avait une autre jeune fille avec moi. Cet homme horrible nous regardait comme si on était des bêtes, et puis... et puis, on nous a conduites dans cette chambre, sans habits... et après, le seigneur a saisi ma compagne ... ces cris dans la chambre, je m'en souviens encore, son absence totale de pitié... et puis, j'ai dû entrer à mon tour, et là... là... je n'arrive plus à trouver mes mots... et après on a été jetées dehors, comme un objet cassé inutile... Bonne mère, comment peut on laisser faire des horreurs pareilles?
Marie n'arrivait plus à retenir ces sanglots pendant qu'elle prononçait ces paroles. La Francine lui répondit:
"Ma pauv' Marie, ces "horreurs", comme tu dis, c'est l'seigneur qui profite de son droit. Quand j'avais ton âge, j'y suis passé aussi. L'seigneur de c'temps, c'tait son père. Et j'étais pas la seule. Dans l'village, presque toutes y sont passés. Sûr, personne n'aimait ça, mais on pouvait rien faire. Quand l'fils est d'venu, seigneur, il avait promis, lorsqu'il s'maria de ne plus prendre son droit. Et depuis deux ans, les filles ont été tranquilles. Quand t'es arrivée, j'pensais que ces saletés, c'était terminé. J'aurais dû savoir que les promesses des seigneurs, ça vaut rien. Pardon, Marie, j'aurais dû t'parler d'ça. Mais j'pensais, j'espérais qu'c'était fini. Et puis, tu voulais tellement aider l'Jacquot, j'ai pas osé... Pardon, pardon"
En disant ces mots, la Francine pleurait à son tour. Marie ne put s'empêcher de la consoler
"Bonne mère, vous n'êtes pas responsable de l'ignominie de ces hommes. Vous n'avez aucune raison de vous excuser. Mais je ne comprends pas. Vous me parlez de "droit du seigneur". Mais aucune loi ne donne aux seigneurs le droit d'abuser des femmes dans leur fief, et d'en user comme leur propriété. Cet homme ne profite pas d'un quelconque droit ; ses actes sont criminels.
- Marie, ici, c'est l'seigneur qui fait la loi. Donc, s'il veut faire une loi qui lui permet d'coucher avec toutes les filles du pays, qui va lui dire non? Il est le maître.
- Mais, bonne mère, le seigneur n'est pas tout puissant. Il est sous l'autorité du roi, et il doit se soumettre aux lois de son souverain.
- Le roi? Il est loin l'roi. Et il va pas s'intéresser à des pauv' paysans, si loin d'chez lui.
- Vous ne pouvez pas envoyer quelqu'un pour vous plaindre du seigneur devant le roi?
- Et comment? Ca a déjà été dur de prévenir le Jacquot qu'l'Antoine était blessé, et on avait d'la chance qu'il passe par là à c'moment. Alors, aller voir le roi. C'est des semaines de marche. Un paysan peut pas laisser son champ pendant tout c'temps.
- Mais alors, si vous ne pouvez abandonner les champs, au moins écrire une lettre de plainte au roi et l'envoyer.
- Ecrire? Mais ici personne sait lire ou écrire. On passe l'temps à travailler pour pouvoir manger ; on n'a pas l'temps d's'instruire. Et puis, y a personne pour nous apprendre
- Avez vous pensé à vous révolter?
- Marie, l'seigneur a des hommes armés et entraînés. En face, on fait pas l'poids. Si on essayait d'résister, ce serait encore pire. Et même si on gagnait cont' lui, qui dit qu'après, l'nouveau s'rait pas pire? Quand l'fils a remplacé le père, il a dit que ce serait mieux pour nous. Et on voit c'qui s'est passé
- Mais alors, qu'est ce qu'on fait après ... après ça?
- C'qu'on fait? On continue à vivre, voilà c'qu'on fait. Quand ça m'est arrivé, les p'tis étaient déjà nés. J'pouvais pas rester à pleurer, car y'avait les mômes à nourrir. Alors, fallait faire l'ouvrage, tous les jours, comme si rien s'était passé. Même quand j'avais mal, même quand j'me rappelais c'que c'te charogne m'avait fait, il fallait continuer, tous les jours. Fallait travailler, s'occuper des gosses, de mon homme, des bêtes, tout. Car faut pas qu'ces salauds pensent qu'ils ont gagné, qu'ils nous ont brisés. Faut qu'on leur montre que c'est pas eux les plus forts. Alors on vit, et surtout, on cherche à être heureux à nouveau. On savoure toutes les joies qu'cette vie peut apporter, car on sait y en a pas tant qu'ça, et qu'c'est précieux. J'peux pas te dire autre chose, Marie. Mais j'peux t'soutenir. Car, c'qui aide à continuer, c'est quand la famille et les amis sont là pour vous. L'Antoine, quand c'est arrivé, il a souffert aussi. Mais il m'a jamais rien r'proché, il savait qu'c'était pas ma faute, et il a été là pour moi, m'a soutenu et m'consolait quand j'pleurais. C'est qu'il m'aime, l'Antoine, et avoir un homme qui vous aime comme ça, c'est c'qui y a d'plus rare et précieux. Ma p'tite Marie, tant que tu seras avec nous, si t'a besoin d'causer, viens m'voir. Dès que j'aurai un peu d'temps, j'serai là pour toi".
Marie était horrifiée et attristée par les paroles de la paysanne. Elle prenait conscience que son horrible aventure était considérée comme un évènement banal, une souffrance parmi d'autres dans la vie de ces pauvres gens. Même la Francine avait subi ce supplice, et cette pensée remplissait de tristesse le coeur de la jeune fille. Marie était affligée du ton résigné de son amie quand elle évoquait ces odieuses actions. Mais elle ne comprenait que trop bien à quel point ces seigneurs profitaient de la vulnérabilité des paysans sous leur autorité pour commettre leurs forfaits. Et pourtant elle voyait que malgré cela, la Francine continuait à vivre, à travailler, à soutenir sa famille, sans se laisser submerger par le désespoir. De plus, la bonne paysanne lui offrait son soutien, et son affection. Marie ne pouvait qu'admirer le courage et la bonté de la Francine, et souhaitait suivre cet exemple. La jeune fille n'allait pas laisser ce noble brutal la détruire par ses immondes actions.
"Bonne mère, dit-elle, merci de m'avoir écoutée, cela a été important pour moi, et merci de votre soutien. Mais maintenant, je dois retourner à la ferme pour reprendre mon ouvrage. A ce soir.
- A c'soir, Marie. Prends bien soin d'toi"
Et juste avant de se séparer, les deux femmes s'enlacèrent pendant quelques instants.
Cependant, Marie restait encore profondément atteinte par le traumatisme qu'elle avait subi. Elle ne pouvait pas laisser un tel forfait impuni, mais elle savait qu'elle ne pourrait rien faire sans aide. Aussi, elle profita du chemin du retour pour s'isoler quelques instants, afin de contacter Drake avec son médaillon :
"Drake? Es tu là? Réponds moi, je t'en prie
- Je suis là, Marie. Ton visage et ta voix semblent exprimer une profonde détresse. Que se passe t-il?
- Je ne peux pas t'en parler dans ces conditions, par le médaillon. J'ai vraiment besoin de te voir, si cela est possible pour toi.
- Marie, j'ai appris il y a quelques semaines que tu avais quitté ta compagnie théâtrale pour travailler dans une ferme. Aussi, dès que j'ai pu, j'ai rejoint la troupe afin de leur demandais où tu habitais. Grâce aux indications de Jacques et à des cartes du royaume, j'ai pu te repérer, et depuis une semaine, j'ai pris la route afin de te revoir. Si tout va bien, je devrais arriver dans ton village d'ici quelques jours. A ce moment, je ne souhaitais qu'avoir le plaisir de te revoir, tout en profitant de la saison de la fenaison et des récoltes pour trouver du travail. Mais quand je te vois et t'entends maintenant, je ne peux m'empêcher de m'inquiéter.
- Drake, je te raconterai tout à ton arrivée. Merci du fond du coeur de ta sollicitude, et j'attends ta venue avec impatience"
Après avoir prononcé ces mots, Marie ferma le médaillon, et retourna à la ferme. La nouvelle de l'arrivée prochaine de Drake lui avait apporté un profond réconfort, car elle savait qu'il lui apporterait tout l'aide et le soutien dont elle aurait besoin. Forte de cet espoir, elle reprit son travail avec la même énergie qu'avant son viol.
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