L'école des princesses : chapitre 29

29) Une terrible nouvelle

Les mois passèrent. La troupe continuait sa route à travers le pays, vers le grand port du sud, puis vers l'ouest, et enfin, au début du printemps à nouveau vers le nord. Marie constata néanmoins que l'itinéraire suivi n'était pas exactement identique à celui de l'année précédente. Jean lui expliqua que la troupe ne pouvait pas faire étape dans l'ensemble des villages du pays en un an ; or, il souhaitait faire profiter à tous des joies du théâtre, aussi s'efforçait il, autant que possible de faire étape dans des villages où il n'était pas passé l'année précédente.

Un soir de printemps, alors qu'ils faisaient étape dans un petit village, les comédiens virent un paysan d'âge moyen d'approcher de leur campement. Jacques, qui semblait le reconnaître, s'approcha à son tour de lui, et Marie les vit parler ensemble pendant quelques minutes. Quand Jacques retourna vers ses compagnons, il semblait complètement bouleversé ; l'expression de son visage affichait une profonde détresse. Marie ne l'avait jamais vu ainsi. Pendant un moment, il resta silencieux, trop ému pour avoir la force de parler, mais, finalement, il annonça :
"J' dois quitter la troupe"
Tout le monde était frappé de stupeur. Il était évident que le paysan avait apporté une nouvelle très grave pour que Jacques puisse envisager une telle décision.
Jean lui demanda :
"Que se passe-t-il, Jacques? Pourquoi souhaites tu nous quitter? N'est tu pas heureux parmi nous? Qu'est ce que cet homme t'a dit qui t'ait conduit à renoncer à ta place parmi nous?
- M'sieur Jean, répondit Jacques, croyez bien que si  j'pouvais rester, j'le ferais volontiers, car j'ai jamais été aussi heureux qu'avec vous et les autres. Mais malheureusement, j'peux pas. C't homme, là-bas, est un paysan du village de mon oncle, tu sais, celui qui m'a accueilli chez lui quand j'étais p'tit. Il vient d'me dire qu'mon oncle est gravement blessé, et pourra pas marcher avant des mois, et que sans lui, ma tante peut pas s'occuper d'la ferme, et qu'il faut qu'on l'aide. Et elle peut pas compter sur les enfants ; la fille habite loin, et peut pas quitter son homme, et les fils, l'un est mort avec sa femme, avec ses p'tits chez ma tante , et l'autre veut pas, car il veut pas quitter son commerce. Y a plus que moi à qui elle peut demander s'cours. Or, j'ai une grosse dette envers mon oncle et ma tante. Alors, il faut bien que j'les aide. C'est pas qu'je veux partir, M'sieur Jean, c'est que j'peux pas rester. Y faut que j'parte dès demain à l'aube"

Jean comprenait bien la position délicate dans laquelle se trouvait Jacques. Cependant, ce départ représentait une catastrophe pour la troupe. La quasi-totalité des farces que Jean avaient écrites reposaient sur les talents comiques de Jacques. D'autre part, celui-ci assurait la cohésion entre les différents membres de la troupe, par son talent à désamorcer les conflits, ramener le courage dans les coeurs lors des situations difficiles. De plus, il était le seul à qui Thierry communiquait sans réticence. Cette nouvelle le laissait désemparé, car il redoutait d'avance la dissolution de sa compagnie.

Marie était fort affligée de voir la détresse de ses compagnons, en particulier celle de son ami Jacques. Elle lui demanda :
"N'y a t-il aucun moyen pour que tu puisses rester parmi nous, dans la troupe?
- Mamzelle Marie, je n'demande qu'ça de rester, mais la famille avant tout.
- Et personne ne pourrait y aller à ta place?
- Et qui? Ma tante a plus qu'moi.
- Et si moi j'acceptais de partir, et d'aider ta tante?"

Tous étaient frappés d'étonnement face à l'étrange suggestion de Marie. Jacques lui rétorqua : 
 - Mais enfin Marie, c'est pas possible, c'est pas vot' place, personne vous connaît là bas. Et puis vous êtes pas faite pour faire la paysanne. Et puis, j'peux pas accepter ça. C'est ma tante, pas la vôtre.
- Jacques a raison, Marie, c'est une idée complètement folle." renchérit Jean.

Et pourtant, cette idée n'était pas arrivée si soudainement dans l'esprit de Marie. Elle commençait un peu à se lasser de la vie de comédienne, et avait à maintes reprises envisagé, au cours des dernières semaines, d'annoncer son départ. Mais elle n'y était pas parvenu, car elle ne trouvait pas le courage de quitter ses compagnons avec qui elle avait passé parmi les meilleurs moments de sa vie, et envers qui elle éprouvait une grande amitié. Mais cette fois, son départ, loin de briser la troupe, pourrait au contraire peut être la sauver. Aussi elle continua :

"Je sais que ce n'est ni ma place, ni ma famille, mais si la place de Jacques est auprès de sa famille, elle est aussi parmi la troupe. Cette troupe, c'est aussi d'une certaine manière la famille de Jacques, et cette famille a tout autant besoin de lui. Si quelqu'un doit quitter la troupe, il vaut mieux que cela soit moi. Vous pourrez bien plus facilement me remplacer : des jolies jeunes filles qui souhaiteraient devenir comédiennes, cela ne manque pas. Par contre, un talent comme celui de Jacques est irremplaçable.  En plus, je dois vous avouer que depuis quelques semaines, je souhaitais partir, car je ressens le besoin de vivre de nouvelles expériences, mais mon affection pour vous tous m'empêchait de vous le dire.
- Marie, tu n'es pas aussi facilement remplaçable que tu ne le crois, répondit Jean; c'est difficile de trouver des jeunes filles qui ont la trempe de vivre le quotidien d'une troupe itinérante
- Difficile, mais pas impossible. Jacques, puis-je te demander?  A quelle distance d'ici habitent ton oncle et ta tante?
- A trois jours de marche d'ici.
- Ecoute, laisse moi t'accompagner. Si je venais avec toi, je pourrais expliquer à ta famille à quel point la vie au sein de la troupe est importante pour toi, et peut être accepteront-ils que je te remplace.
- Mais c'est de la folie, j'peux pas accepter une chose pareille.
- Tu ne souhaiterais pas continuer le théâtre?
-  Bien sûr que si, mais c'est impossible. Et toute façon, ils voudront pas
- Il est impossible de le savoir sans avoir essayé. Jean, je sais que cette idée semble complètement folle, mais s'il te plaît, laisse moi essayer. De toute façon, si cela échoue, je reviendrai"

Jean réfléchit longuement. Même si la suggestion de Marie était insensée, elle représentait sa seule chance de pouvoir conserver Jacques dans la troupe. De plus, même s'il était réticent à l'admettre, Marie avait raison : si la remplacer ne serait pas facile,  par contre, remplacer Jacques relèverait de l'impossible.
Aussi, il finit par concéder:
"D'accord Marie ; vu la gravité de la situation, je consens à ce que tu partes avec Jacques, même si je doute que tu parviennes à tes fins. Cependant, je tiens à t'accompagner, en tout cas jusqu'à ce que nous soyons arrivés à destination
- Merci, Monsieur Polequin, répondit Marie. Vous verrez, vous ne le regretterez pas"

Le groupe ensuite se sépara pour dormir leur dernière nuit ensemble. Demain, une longue marche, dont l'avenir de la troupe dépendait, attendait Jacques, Marie et Jean.

 

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