L'école des princesses : chapitre 21

21) Marie la dramaturge

Depuis son arrivée au sein de la troupe, Marie avait découvert l'univers du théâtre, et appris les ficelles du métier d'actrice. Le succès de la dernière pièce où elle tenait pour la première fois un des rôles principaux représentait le couronnement de ses efforts. Mais Marie souhaitait aller encore plus loin : plutôt que de se contenter d'être interprète, elle ambitionnait d'écrire elle même des pièces et y introduire des personnages forts et complexes qu'elle souhaiterait interpréter. Mise en confiance par son récent succès d'interprète, et après avoir longuement étudié les oeuvres de Jean, et analysé leur construction dramatique, elle se sentit prête à relever le défi.

Aussi, une fois qu'elle se fût procurée papier, encre et plume, elle décida de consacrer tout le temps libre dont elle pouvait disposer à l'écriture de sa première pièce. Elle ne quittait plus sa chambre, sauf pour les répétitions et les représentations, et refusait qu'on la dérangeât. Elle choisit comme source d'inspiration la légende du prince Horace, héritier du trône de l'île de Sarcile, qui, grâce à son courage et à sa ruse, remporta la victoire contre la puissante cité de Spargos. Elle sélectionna l'épisode racontant le retour du héros et sa confrontation avec la belle et redoutable enchanteresse Calircé.  Elle divisa sa féerie dramatique en trois actes, les deux premiers actes narrant la rencontre entre Horace et Calircé, le dernier acte évoquant le retour d'Horace dans sa patrie, suivant le plan suivant :

Acte 1 
Scène 1 : arrivée d'Horace et ses compagnons sur les plages de l'île d'Olbe : Horace demande à l'un d'eux, Vadius, d'aller dans la forêt rechercher de l'eau et la nourriture

Scène 2 : Vadius, alors qu'il cherche de l'eau et des fruits, entend un chant mélodieux, et, attiré par la voix enchanteresse, arrive dans un palais.

Scène 3 : Vadius est accueilli par la maîtresse des lieux, l'enchanteresse Calircé, qui l'accueille à sa table et lui offre mets et boisson; mais tandis qu''il mange et boit, la perfide Calircé le touche de sa baguette magique et le transforme en cochon; ensuite, elle enferme le cochon dans l'étable, lui jette des glands et le frappe avec son bâton

Acte 2 

Scène 1 : Sur la plage, Horace s'inquiète de ne pas voir revenir Vadius. Craignant qu'il lui soit arrivé malheur, et contre l'avis de ses compagnons, Horace décide d'aller à son tour dans la forêt

Scène 2 : Dans la forêt, Horace rencontre le sage dieu Mermès, qui l'avertit que l'île dans lequel il a accosté est le domaine de la redoutable Calircé, qui piège les hommes pour les changer en animaux, et l'informe que Vadius est sa dernière victime. Voyant le jeune héros décidé à sauver son ami, Mermès lui donne une plante magique qui le protègera des sortilèges de la magicienne.

Scène 3 : Horace est à son tour accueillie par la belle et perfide Calircé. Mais, averti du danger par Mermès, il garde près de lui la plante magique, et quand Calircé tente de le transformer à son tour, elle constate avec effroi que sa magie n'agit plus. Furieux, Horace sort son glaive et menace de tuer la magicienne. Vaincue, reconnaissant en son adversaire le célèbre Horace, Calircé le supplie de l'épargner. Horace exige de la magicienne qu'elle fasse le serment sur les dieux de ne faire de mal, ni à lui, ni à ses compagnons, ainsi qu'elle retourne Vadius à sa forme humaine, avant de consentir à sa requête

Scène 4 : Calircé conduit Horace à l'étable où elle a conduit Vadius et lui rend forme humaine. Vadius remercie son prince de l'avoir sauvé, et Calircé elle même est touchée par la loyauté de l'homme qui l'a vaincue. Elle propose l'hospitalité dans son domaine à Horace et tous ses compagnons.

Acte 3

Scène 1 : Horace et ses compagnons quittent le domaine de Calircé pour retourner vers la Sarcile. Avant son départ, Calircé l'avertit de deux grands dangers qui l'attendent lors de son voyage de retour
- peu après avoir quitté l'île, leur navire approchera le domaine des Lamentines, dont le chant attire les navigateurs vers les récifs où leurs embarcations se fracassent ; pour échapper à une mort certaine, ils devront se boucher les oreiller avec de la cire.
- Peu après, ils approcheront de l'île de Lapira, qu'ils devront contourner du côté est, car à l'ouest, le monstre marin Sylibde suscite de meurtriers tourbillons afin d'y entraîner les navires.

Scène 2 : Le navire d'Horace parvient à franchir les obstacles décrits par la magicienne, et arrive en vue de l'île de Sarcile

Scène 3 :  Horace est accueilli par ses parents, le roi et la reine, heureux de revoir leur fils sain et sauf, et fiers de ses exploits

Scène 4 ; L'enchanteresse Calircé est reçue par la famille royale de Sarcile, en remerciement du secours qu'elle a apporté à Horace. La magicienne salue la famille royale, ainsi que le brave Vadius, qui, effrayé par son ancienne persécutrice , trébuche et tombe, dans l'hilarité générale. 

Marie parvint à compléter en une semaine l'écriture de sa pièce, qu'elle intitula "Horace et Calircé". Chaque personnage était écrit à l'intention de l'interprète à qui il était destiné. La jeune fille s'était attribué le rôle de Calircé, ainsi que la voix des Lamentines, souhaitant mettre en valeur ses aptitudes au chant. Jacques interpréterait le rôle de Vadius, pour lequel il mobiliserait son jeu très physique et ses talents d'imitateur pour restituer la métamorphose du pauvre homme en porc, sans aucun autre effet ajouté. Thierry incarnerait le valeureux Horace, le couple Barnaud, les parents d'Horace, ainsi que, deux compagnons du prince ; pour ces deux autres rôles, le couple porterait des postiches. Enfin, Jean serait l'interprète du sage dieu Mermès, ainsi que le rôle court d'un vieux serviteur du roi.

Elle décida de montrer d'abord son oeuvre à Jacques. En effet, très intimidée à l'idée de soumettre sa création à l'opinion de ses compagnons, elle choisit celui dont elle savait qu'il la ménagerait par sa gentillesse. Jacques fut stupéfait quand il apprit que Marie avait écrit une pièce toute seule, mais fut enthousiasmé par son travail et par le personnage qu'elle avait écrit pour lui, en particulier, pour les scènes de métamorphose. Il lui proposa de montrer sur le champ sa pièce à Thierry, en lui expliquant que le rôle du valeureux Horace avait été écrit pour lui. Celui-ci lut à son tour le manuscrit de Marie qui constata rapidement que le jeune comédien semblait lui aussi partager l'enthousiasme de Jacques, car lui, d'ordinaire si réservé, s'adressa directement à Marie dès qu'il eût fini de lire le manuscrit :
"Mademoiselle Marie, merci d'avoir écrit ce magnifique héros pour moi. Mon plus grand désir serait de l'interpréter"

Marie n'en demandait pas temps : un accueil aussi spontanément favorable était inespéré. Jacques et Thierry la supplièrent de montrer sa pièce à Jean, en lui demandant d'accepter de la mettre en scène. Ils lui proposèrent même de l'accompagner pour appuyer sa requête. Jamais Marie n'avait vu Thierry aussi volontaire et aussi audacieux, prêt à affronter sa timidité pour pouvoir jouer le personnage qu'elle avait écrit pour lui. Tous trois se rendirent dans la chambre de Jean, lui expliquant que Marie avait écrit une pièce et qu'ils souhaitaient qu'il accepte de la mettre en scène. Au début, le chef de la troupe eut du mal à croire que sa jeune actrice eût pu écrire toute seule une pièce, mais il accepta de prendre le manuscrit que lui tendit Marie, et, dès qu'il fût seul, commença à le lire.

Au bout d'une heure, Jean appela Marie et lui demanda de venir dans sa chambre. Un peu effrayée, Marie rejoignit son chef, qui lui dit :
"Ma chère Marie, depuis plusieurs jours, je m'interrogeais à ton sujet en te voyant chaque jour t'enfermer dans ta chambre, refusant de voir qui que ce soit, ne sortant que pour les répétitions et pour les spectacles. Je savais que tu t'étais procuré du matériel pour écrire, mais je n'avais aucune idée de ce que tu préparais. A présent, je comprends mieux, et sache que je suis sincèrement impressionné par ton travail. Ton écriture montre une remarquable compréhension du mythe, un réel sens dramatique, et surtout, tu as vraiment adapté tes personnages aux interprètes à qui tu les destines. En lisant le passage de la métamorphose du pauvre Vadius, j'imaginais déjà les mimiques de Jacques en train de progressivement imiter le comportement d'un porc, et j'en riais d'avance. Je serais heureux et fier de mettre en scène cette pièce, et je pense que tous dans la troupe m'approuveront. Je suis si fier de toi, Marie, car si je ne doutais pas de ton potentiel comme comédienne, je n'aurais jamais imaginé que tu montrerais un égal talent comme auteur dramatique. Merci de cette merveilleuse surprise"
Marie était tellement heureuse et fière que les larmes coulaient sur ces joues. Elle répondit à Jean :
"Mr Polequin (elle l'appelait toujours ainsi, par respect), vos propos me touchent plus que vous ne le pourriez imaginer. Vos louanges sont la plus belle récompense de mes efforts. Sachez que je n'y serais jamais arrivé sans vous ; c'est en étudiant vos pièces, leur construction dramatique, les différents rôles que vous créeiez, et la manière dont vous les adaptiez à leur interprète que j'ai réussi à suivre votre exemple, et écrire ce manuscrit. Je vous remercie du fond du coeur, et suis profondément honorée et fière que vous acceptiez de mettre en scène ma modeste première tentative comme auteur dramatique. Je ferai de mon mieux pour me montrer à la hauteur de votre confiance.
- Ma chère Marie, tu y as déjà réussi bien au delà de mes plus folles espérances ; et si tu penses que j'ai contribué en quoi que ce soit à ce travail, je ne peux qu'en ressentir une grande fierté"

Peu avant la représentation du soir, Jean annonça à l'ensemble de la troupe que leur nouvelle actrice avait écrit une pièce, qu'il avait accepté de la mettre en scène et que les répétitions commenceraient dès le lendemain. Jacques et Thierry accueillirent la nouvelle avec grand enthousiasme, le couple Barnaud, qui ignorait jusque là l'existence de la pièce, montrèrent une grande surprise, mais firent confiance à son jugement, toujours prêts à découvrir une nouvelle oeuvre ; Marie, quant à elle, ne pouvait retenir ses larmes tant elle était envahie par ses émotions.





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