Le terrible destin d'Emilie : partie 16

 16) Confrontation entre Emilie et le seigneur Hydras : partie 2

Une fois les deux actes rédigés et signés, le seigneur Hydras s'adressa à moi: 

"Vous devez me juger bien cruel, n'est ce pas, pour avoir attaqué votre royaume et vous prendre en otage ainsi ?

- Pardonnez ma franchise, répondis-je, mais j'admets que vos actions sont la cause de beaucoup de souffrances.

- Et pourtant, madame, nous nous ressemblons plus que vous ne le croyez."

Les dernières paroles du dragon me laissèrent perplexe. Je n'avais jamais attaqué,  ni pris en otage qui que ce soit. Que pouvais-je avoir en commun avec lui? 

"Que voulez vous dire, seigneur Hydras? lui demandai-je.

- Que nous partageons une motivation commune, tant de votre côté en vous résignant à devenir ma captive, que du mien dans toutes mes actions récentes : le désir de protéger notre contrée et ses habitants."

Donc, voilà enfin la clé de l'enigme et l'explication derrière tous ces terribles évènements! Néanmoins, la réponse du seigneur Hydras suscitait en moi bien des interrogations. Quels étaient ce pays et ces habitants qu'il prétendait vouloir protéger? En quoi me prendre en otage pouvait servir cet objectif? D'autant que je ne comprenais pas dans quelle mesure mon père et mes sujets  pouvaient constituer une menace pour une contrée dont ils ignoraient tant l'existence que l'emplacement. De plus, la dernière guerre dans laquelle avait été impliquée mon royaume datait de plusieurs décennies avant ma naissance. Je fis part au dragon de ma confusion :

"Seigneur Hydras, je dois admettre que vous me devez quelques éclaircissements. Quel est ce territoire dans lequel vous habitez que vous appelez votre pays ? Vous en considérez vous comme le souverain? Et surtout, qu'avez vous donc à nous reprocher pour en arriver à des procédés aussi extrêmes? A vous entendre, vos actions constitueraient la riposte à des offensives que vous auriez subies de la part mon royaume. Mais mon père n'a jamais déclenché la moindre guerre depuis qu'il est monté sur le trône. Comment aurait il pu attaquer un pays sans s'en rendre compte? Je vous avoue ma totale incompréhension. 

- Je n'en suis guère surpris, car je reconnais bien là le raisonnement des humains répondit le seigneur Hydras d'un ton mêlant la fureur et le mépris. A vous entendre le monde qui vous entoure serait centré autour de vos petites personnes. Alors évidemment, seuls les conflits qui vous opposent les uns aux autres méritent à vos yeux le titre de guerre.  Par contre, lorsque vous détruisez des forêts ou que vous allez à la chasse, vous considérez ne faire aucun mal. Mais pour qui vous prenez vous pour penser que vos vies comptent plus que celles des autres créatures qui peuplent cette terre? Ne vous rendez vous pas compte à quel point ce mode de pensée constitue la cause de beaucoup de souffrances? Depuis des années, votre royaume cause des dommages incommensurables à des créatures que j'ai prises sous ma protection. Pendant longtemps, nous avons choisi la discrétion, de peur d'attaques encore plus cruelles de votre part si vous découvriez notre existence. Mais à présent, la situation est devenue tellement insupportable que je n'ai pas eu d'autre choix que de contre-attaquer."

Je fus quelque peu intimidée par la virulence du dragon.  Je répliquai d'une voix hésitante : 

" Seigneur Hydras, j'ai bien conscience de votre colère. Mais si vous souhaitez que je vous comprenne,  j'ai besoin d'explications supplémentaires. 

- Et je vais vous les fournir. Messire Roderick, avez vous apporté la carte que je vous ai demandée?

- Oui, seigneur Hydras.

- Pouvez vous la disposer sur la table, je vous prie?

Le souverain de la forêt interdite déroula sous nos yeux un grand rouleau de papier. Je reconnus une carte géographique détaillée de mon royaume. Le dragon reprit la parole : 

"Madame Emilie, vous savez certainement qu'une grande partie du quart nord est de ce que vous considérez comme votre royaume est occupé par une vaste forêt. 

- En effet, seigneur Hydras. Elle constitue d'ailleurs le terrain de chasse favori de mon père. Mais pourquoi utilisez vous le terme "considérez comme mon royaume"?

- Parce que je revendique cette forêt comme mon domaine, car non seulement j'y réside, mais aussi parce que, bien que je ne me considère pas comme un souverain, je porte la responsabilité de protéger ses habitants. Or, comme je vous l'ai dit, mon territoire a fait l'objet d'inlassables attaques. En vingt ans, la forêt a perdu un dixième de sa surface, car elle a été défrichée par vos sujets pour être transformée en terres agricoles, et cette destruction se poursuit sans relâche. De plus, la seule zone relativement préservée est régulièrement envahie par des chasseurs qui, par le fracas de leurs armes et de leurs montures, terrorisent les habitants de ces lieux et leur rendent la vie impossible. N'est il pas insupportable d'assister à la destruction inexorable de son pays? Ne me devais-je pas d'agir, malgré les risques que cela impliquait pour moi-même, mes congénères dragons, et même les créatures dont j'ai la responsabilité? D'autant qu'à présent, le danger était devenu tel que nous nous nous sommes accordés pour juger que nous n'avions plus rien à perdre. Malheureusement,  pour vous, humains, seule la force semble compter à vos yeux. C'est la raison pour laquelle j'ai pris la décision de m'attaquer directement à la personne la plus puissante de votre royaume, votre père, en réclamant que vous me soyez livrée. 

- Attendez un instant, seigneur Hydras.  Je comprends que vous vouliez défendre cette forêt qui constitue votre maison. Mais quelles sont ces créatures pour lesquelles vous combattez?Vous n'allez quand même pas m'affirmer que vous parlez au nom des animaux de la forêt, qui eux-mêmes s'entre-dévorent les uns les autres en suivant tout autant la loi du plus fort. De plus, vous ne pouvez reprocher à mon père de chasser du gros gibier, alors que vous le faites certainement vous-même pour vous nourrir. 

- Certes, madame, mais je ne tue mes proies parce que je n'ai pas d'autre alternative pour ma subsistance, alors que votre père et ses compagnons chassent pour le plaisir et non par nécessité, puisqu'ils disposent d'autres sources de nourriture. Mais je vous concède que, bien que je souhaite défendre leur habitat, je ne peux me permettre de parler au nom des plantes et des animaux. Néanmoins, d'autres créatures d'une intelligence au moins égale à celle des humains vivent aussi dans ces bois. Parmi elles, je pourrais vous citer les lutins, les gnomes, les elfes et les fées des bois. Et je me bats pour elles, car j'ai été le témoin des terribles souffrances qu'elles endurent à cause des humains. Je pourrais vous citer  d'innombrables témoignages de fées ou de gnomes qui ont vu l'arbre dans lequel ils ont passé toute leur vie être abattu subitement, les contraignant à fuir afin de chercher un nouveau logis. Et souvent, à peine avaient elles trouvé un refuge que celui-ci était à nouveau détruit. Beaucoup d'entre elles ont même vu mourir des membres de leur famille, écrasés par un arbre, ou bien morts de faim, de soif ou d'épuisement. Quant à celles qui vivent dans la zone préservée de la déforestation, la vie diurne est devenue impossible,, puisqu'elles doivent consacrer toute leur énergie à éviter le danger que les chasseurs représentent pour elles. Mêmes celles, majoritaires, je dois le reconnaître, qui adoptent un mode de vie nocturne ne sont pas épargnées  car le vacarme des armes, des chevaux, des chiens et des cors pertube inévitablement leur sommeil, avec les effets destructeurs que cela entraîne sur leur santé. Et il devient de plus en plus difficile de trouver un lieu épargné par la présence humaine dans lequel elles pourraient enfin jouir de la tranquilité dont elles ont besoin. Je pense que vous pouvez concevoir que toutes ces horreurs ne pouvaient que susciter la colère et l'indignation dans mon âme, et que je me devais d'agir."

Je dois reconnaître que je fus bouleversée par le récit du seigneur Hydras. Certes, à peine un mois auparavant, je croyais que les fées ou les elfes n'existaient que dans les légendes. Mais les récents évènements m'avaient amenée à remettre en cause ma vision du monde. Néanmoins, même si je ne doutais pas de sa sincérité, je ne pouvais me permettre de juger de la situation en me basant sur la seule parole de mon interlocuteur. Mais si les évènements qu'ils relataient étaient effectivement réels, je comprenais aisément qu'il considère mon royaume comme un ennemi qu'il serait légitime d'attaquer. Cependant, je m'interrogeai sur la stratégie qu'il avait choisi d'adopter :

"Seigneur Hydras, même si je comprends votre colère, qu'espérez vous donc obtenir en me prenant ainsi en otage?

- Ma revendication est fort simple : je veux obtenir la souveraineté sur ma forêt afin d'en interdire l'accès aux humains sans crainte de représailles. Or, votre père, le roi, considère que ce territoire lui appartient, et je devais trouver un moyen de le contraindre à y renoncer. 

- Mais pourquoi en venir à des moyens si violents? Dans mon royaume, nous ignorions tous l'existence de ces créatures, et donc les souffrances que nous leur infligions. Peut être que si nous avions su, nous aurions agi différemment. 

- J'en doute fort, car j'ai eu l'occasion de juger des actions des humains. Ils savent oublier la compassion et la générosité lorsqu'elles contrarient leur intérêt. Et mes amis et moi connaissons leur détestable habitude d'exhiber des créatures différentes d'eux pour amuser leur congénères. Non, nous ne leur accordons aucune confiance : ils ne comprennent que le langage de la force.

- Et pourtant, vous avez consenti de négocier avec moi ainsi qu'avec Lisa et les souverains de la forêt interdite, et nous sommes pourtant aussi humains. 

- Certes, mais vous constituez plus l'exception que la règle. Je n'ai accepté le dialogue avec vous parce que vous avez eu l'occasion de faire vos preuves par vos actions. Je reconnais qu'il est possible de se fier à quelques individus, mais pas aux humains à l'échelle collective. Pour protéger mon peuple, je dois les contraindre à ne pas envahir ma forêt. Or je sais que les habitants de votre royaume acceptent l'autorité de leur roi. Vous comprenez donc pourquoi j'ai décidé de le cibler à travers vous. 

- Et quand avez vous l'intention de me rendre la liberté?

- Lorsque j'aurai obtenu ce que j'exige de la part de votre père.

- Donc, si j'ai bien compris, votre forêt constituerait ma rançon.

- En tout cas, tel était mon projet initial, et j'ai exigé votre reddition pour conserver cette option en cas de besoin. Mais depuis, j'ai pu constater votre ouverture d'esprit en vous voyant suivre assidûment les règles que vous ont enseignées la princesse Lisa et ses amis, qui constituent un exemple rare d'humains capables de s'ouvrir à des créatures différentes d'eux. Et surtout, j'ai pu observer des larmes couler de vos yeux pendant que vous écoutiez mon récit. Tous ces élements ouvrent de nouvelles possibilités. En effet, si je suis parvenu à toucher votre âme, pourrais-je peut être entretenir le fol espoir de vous voir approuver ma cause, et peut être même m'apporter votre aide? 

- Je ne peux pas encore vous répondre à ce sujet, seigneur Hydras. En effet, avant de pouvoir me former une opinion définitive, j'ai besoin de constater la situation de mes propres yeux.

- Vous en aurez largement l'occasion au cours des prochains jours, puisque j'ai l'intention de vous emmener dans ma forêt dans le cadre de votre captivité. Vous pourrez ainsi réaliser l'authenticité des évènements que je vous ai relatés.

- Attendez un instant. Vous voulez dire que je serai retenue prisonnière en pleine forêt? Mais voilà un lieu bien inhospitalier pour une humaine comme moi. Comment vais-je me nourrir? Où pourrai-je trouver un logement dans lequel je dormirai à l'abri du froid et des intempéries? De plus, j'aurai aussi besoin du nécessaire pour me vêtir et veiller à mon hygiène. Si vous devenez mon geôlier, seigneur Hydras, vous devrez subvenir à mes besoins, ne serait-ce que parce que votre projet implique que je reste en vie.

- Voilà une raison supplémentaire pour laquelle nous avons décidé d'intervenir dans cette affaire, intervint Lisa. En tant que princesse captive de Zogshu, j'ai été amenée avec lui à faire des excursions dans des forêts et des montagnes qui pouvaient durer jusqu'à deux ou trois jours. Nous avons pu transmettre notre expérience au seigneur Hydras afin d'aider à préparer la logistique de votre captivité.

-En ce qui concerne la nourriture, je partagerai avec vous le produit de ma chasse et vous aiderai à trouver des fruits et des champignons comestibles, continua le seigneur Hydras. De plus, j'ai fait un repérage avec l'aide du seigneur Roderick, et nous avons trouvé ensemble un abri adapté à vos besoins. Sans compter qu'en tant que dragon, je peux aisément générer du feu pour vous tenir chaud.

- Je pourrai aussi vous fournir une tente dans laquelle vous pourrez dormir, poursuivit Roderick. De toute façon, en cas d'urgence, le seigneur Hydras a consenti à ce que je vous héberge provisoirement dans mon château.

- Quant aux effets dont vous aurez besoin, il vous suffira de me donner une liste, et j'irai vous les chercher lorsque je retournerai dans le palais de votre père, continua Lisa. De toute façon, je dois m'y rendre pour les informer de votre situation.

- De toute façon, nous viendrons régulièrement vous rendre visite afin de juger de vos conditions de vie et prendre les mesures nécessaires en cas de besoin affirma Viviane.

J'étais profondément touchée par la sollicitude de mes nouveaux amis de la forêt interdite. Je réalisai à quel point depuis le début de cette tragédie qui m'avait si durement touchée, ils avaient travaillé sans relâche pour me venir en aide, et ils le prouvaient encore à présent. Je percevai aisément l'influence positive qu'ils avaient exercée sur le seigneur Hydras, qui se serait certainement révélé bien moins compréhensif sans leur intervention. A présent, je ne doutai plus de ma sécurité même lorsque je serais devenue la captive du dragon. De plus, même si ses propos fort péjoratifs sur les humains m'avaient quelque peu heurtée, je devais admettre que la méfiance du seigneur Hydras à leur égard était justifiée. Je ne savais que trop bien que même une minorité d'individus mal intentionnées était suffisante pour provoquer beaucoup de souffrances, y compris parmi les miens. De plus, après avoir écouté son récit, je dois admettre que j'avais un grand désir d'aider ces malheureux qui avaient tant souffert par la faute de mon peuple et ainsi tenter de réparer autant que possible le mal qui leur avait été fait. Aussi, je déclarai d'une voix déterminée :

" Seigneur Hydras, je suis prête à placer mon destin entre vos mains"

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